Je me souviens d’un soir d’hiver, dans la maison de montagne de mes grands-parents. Mon père, assis à la longue table de la salle à manger, avait devant lui un cahier de dessin grand format, à couverture rouge. J’étais assis à côté de lui, et, ensemble, nous inventions l’histoire extraordinaire de deux petites souris partant à la découverte de mondes souterrains insolites. Mon père dessinait les personnages étranges et les lieux mystérieux rencontrés par les deux héroïnes. D’autres jours, il représentait sous forme de bande dessinée les aventures temporelles du professeur Fireball, en me laissant le soin de terminer l’histoire. Je devais avoir entre cinq ans.
Quand les rumeurs du jour se sont assagies, que se sont tues les clameurs des hommes, quand les derniers rayons se sont éteints, que les flots du jour sont taris, à l’heure tardive des grillons et des lucioles, rien ne bouge. Assis face à la nuit, avant les grands songes du sommeil, nous respirons. À la lune qui s’élève, nous adressons un sourire. Nous respectons l’immobilité des premières étoiles, dans le ciel encore clair et teinté des rougeurs du couchant. Nous nous enveloppons lentement de nos lourdes couvertures, cessant tout mouvement, dénouant le cours de nos pensées. Nous nous baignons dans le silence comme en une mer. Allongés sur le dos, nous devenons cette vastitude même de la mer, dans le dénuement d’un abandon. Peu importent alors les murmures qui nous parviennent encore, les vrombissements lointains ne sont plus que de discrets rappels de ce monde qui nous entoure et continue de tourner comme il doit le faire. Nous consentons à ce que tout ne soit pas parfait, à ce que tout ne possède pas l’équilibre sphérique des grands astres, à ce que tout ne soit encore pleinement serein. Voici cependant que peu à peu, à mesure que le souffle ralentit, la paix s’installe.
Dans mon souvenir, le sol est dallé d’octogones rouges, ces carreaux qui semblent en terre cuite, sur lesquels le soleil de midi imprime la chaleur de la Provence. Dehors, la lumière est forte. Les oiseaux se taisent. Rien ne bouge, pas même les feuilles des arbres. Mes pieds nus sont au frais. Les volets sont entrebâillés. Presque fermés. La journée est à son apogée, et pourtant c’est une heure de sommeil. Dedans, il fait presque sombre. L’idée de sieste se répand à l’intérieur des choses, des objets, et jusqu’au chant des cigales. Personne avec qui jouer quand tout le monde somnole. Peut-être une grand-mère dans une hypothétique chaise à bascule ou une balancelle. Elle regarde le lézard se pâmer sur le volet vert. Elle voit la vigne pousser sur la tonnelle. Elle sent le sol se craqueler. Il fait presque frais, lorsque, les pieds nus sur le carrelage de pierre, on contemple la chaleur de ce temps mort au milieu de l’été.
Gabriel Grossi, jeudi 29 novembre 2007.
Revu le 5 mai 2018.
Six pulsations résonnèrent sans raison dans l’air figé de la nuit. Elles semblaient provenir d’un endroit si lointain et demeuraient pourtant si audibles, si cristallines. Six coups de heurtoir, de cloche, de carillon derrière lequel trottait l’imperceptible cliquetis de la continuité… L’alliance nocturne des horloges et du clocher.
J’ai retrouvé dans les recoins de mon disque dur un poème écrit il y a déjà dix ans. Il est tout imprégné de la lecture d’un grand poète du XXe siècle très apprécié des enfants. Saurez-vous retrouver lequel ?
Les fins d’année sont une bonne occasion pour s’interroger sur l’avenir. Que peut-on souhaiter à la poésie ? Peut-on considérer que la poésie française est entrée dans le XXIe siècle ? Qu’espérez-vous de la poésie de demain ? Chers amis lecteurs, la parole est à vous ! Vous avez carte blanche !
Et nos premières paroles seraient confuses, troublés que nous serions de nous avoir trouvés, et maladroits seraient nos premiers gestes ; nous nous dirions bonjour peut-être, sans vraiment oser nous regarder, je vous dirais mademoiselle, vous me répondriez monsieur, et cette conversation de quelques secondes nous hanterait pour le reste de la journée. Et c’est alors que, chacun de notre côté, après avoir un temps lutté pour n’y plus penser, nous chercherions à nous retrouver. Que ferions-nous ensuite ? Voilà ce que j’ignore, et qu’il faudra que j’explore avec vous. Nos conversations seront une confirmation. Je les imagine d’abord timides, puis s’enhardissant peu à peu, jusqu’à devenir un dialogue intarissable, qui se prolongerait de rires et de chants, lors de longues promenades qui s’éterniseraient jusqu’au soir. Et alors, quand les murmures du jour seraient taris, nous nous tairions à notre tour, et poursuivrions en silence. Où que nos pas nous aient menés, nous y resterions un instant, tout incrédules encore, un peu gênés, et ne sachant soudain que dire. Peut-être à ce moment que l’un de nous, incapable de supporter tant d’émotion en un jour, par une parole vite regrettée, briserait le charme, et, nous rappelant soudain à la réalité, nous prendrions congé. Rendus à notre solitude, nous revivrions alors cette journée en pensée, avec ce seul désir : nous revoir. Le souvenir habitant chaque pensée, nos sentiments naissants se fortifieraient. Nous attendrions, avec ce trouble dans le regard qu’ont les amoureux, et qui leur fait un air niais. Il y aurait sans doute alors quelque chose comme un coup de téléphone, un courrier, un prétexte pour nous retrouver. Puis viendrait l’excitation des préparatifs, l’hésitation sur la tenue à porter – ni trop simple, ni trop coquette –, la coiffure, le parfum, tous ces apprêtements pour une fois réalisés sans lassitude mais au contraire avec envie et application, dans l’attente du coup de sonnette qui signerait le moment de la rencontre. Bien évidemment, la précipitation aidant, il y aurait une maladresse, un vêtement mal boutonné, un pied ayant trébuché, ou que sais-je, et nous ririons, je vous rattraperais, vous tomberiez, enfin, dans mes bras, et ce serait le moment, jamais anticipé, du premier baiser. Vous vous en doutez, nous le ferions durer.
Elle connaît, elle aussi, ce que j’ai compris, quoiqu’elle en ait une vision plus sensible, plus aimante, sans théories fumantes ni rapports de concepts. Elle l’appréhende doucement, sans orgueil, sans volonté de dominer ou de posséder ce dont elle parle. Elle le considère comme une promenade au bord d’une rivière où il y aurait des canards de diverses sortes. Elle n’y voit aucun mal ni aucune souffrance même si je sais que parfois ce peut y être. Elle en parle comme d’un pot de confiture, comme d’un tableau de Degas ou d’une sonate entendue dans un auditorium. Elle l’écrit en lettres rondes, soignées, avec ses crayons de couleurs, là où j’ai trop tendance à rayer furieusement ma page de traits de graphite. Elle en met partout, dans les voiles de sa robe, dans les replis de ses cheveux, là où j’ai trop tendance à vouloir réserver ces choses-là dans le détroit de Béring de mon cœur. Elle utilise pour le sentir une manière tout intérieure, comme si elle le portait en elle depuis longtemps. Elle y met tout ce que peut vouloir dire le mot femme.
Gabriel Grossi, 15 février 2008.
Version audio :
Voix générée par IA.
Fantaisie
Texte personnel
Mon jeune ami
Avez-vous l’heure ?
Qu’avez-vous dit ?
Cette heure pleure.
Il est trop tard.
Qu’en savez-vous ?
On peut avoir
La perle rare
Sans rendez-vous.
C’est le matin
Après sept heures
Où l’on atteint
Le vrai bonheur
Ma jeune amie
Souriez-moi
Il n’est pas dit
Que l’on perdra
Quand l’heure passe
La magie cesse
Le charme casse
Et le jour blesse
Je sais ceci
Je n’en ai cure
Sachez aussi
Que l’amour dure
Et puis enfin
Dans un poème
On peut bien
À la fin
Dire je t’aime.
Gabriel Grossi Dimanche de Pâques, 16 avril 2017, minuit
C’est en visitant, hier après-midi, le musée des métiers traditionnels de Tourrette-Levens, que j’ai eu l’idée de cet article sur les métiers d’antan. Ceux-ci sont en effet un prodigieux réservoir de mots, sinon disparus, du moins peu usités. Petit parcours dans le vocabulaire des artisans…
On ne l’avait pas vue arriver. Elle était surgie de nulle part, comme toute chose dans une bananeraie. Elle promenait avec elle le silence, dissimulé parmi les fruits de sa robe et ceux qu’elle portait dans une corbeille d’osier. Y avait-il un nourrisson endormi sur son dos ? On n’aurait su le dire, à travers les palmes alanguies de l’été, pas plus qu’on ne pût deviner où elle se rendait. Son regard, aussi noir et luisant que sa peau, s’ourlait de chansons douces, et pourtant, traduisait la volonté inébranlable de continuer à être femme dans les souffrances de la pauvreté, de la sécheresse, de la guerre toujours latente. Elle répétait inlassablement les mêmes gestes, habituels et consciencieux, sans mépriser leur caractère anodin, mais au contraire avec toute l’attention et tout l’amour dont est capable une mère. Ses mains roses travaillaient avec douceur, imprimant un peu de leur sérénité aux choses qu’elle manipulait, faisant de chaque geste un semblant de caresse.
Gabriel GROSSI, « Afrique » (2008), paru dans le n°52 « Jokari » de la revue Nu(e), 2012, p. 37.
Le haïku est une forme poétique très séduisante, par sa brièveté qui oblige à viser juste, par sa capacité à traduire des émotions fugaces et des instants fugitifs. Mais, au juste, qu’est-ce qu’un haïku ?
Quelque temps après avoir lu L’Amérique n’existe pas de Jean-Michel Maulpoix, j’ai eu l’idée de ce poème sur l’Amérique où je ne suis jamais allé, mais dont tant d’images me parviennent…
Cette année, l’un des sujets du Bac consistait à faire parler un monument. Je me suis amusé à me prêter à cet exercice, sans bien sûr me contraindre à toutes les exigences liées à l’épreuve officielle. J’ai décidé de faire parler un Louvre un peu grognon…Continuer à lire Prosopopée du Louvre→
Pour accompagner le « Voyageur à son retour »
Portrait de Jean-Michel Maulpoix (source : Wikipédia)
C’est officiel, le nouveau recueil de Jean-Michel Maulpoix, intitulé Le Voyageur à son retour, dont je vous avais parlé il y a quelque temps, vient de paraître en librairie. Et il ne voyage pas seul. En effet, l’ouvrage s’accompagne de lectures, dont quatre viennent d’être publiées sur le site Internet du poète. Parmi celles-ci, vous trouverez plusieurs poèmes de ma main. Je remercie sincèrement Jean-Michel Maulpoix pour m’avoir invité à publier ces textes en marge de son ouvrage. Vous les trouverez ici.