Archives du mot-clé poème en prose


« Rien n’est plus paisible que des ruines. Il y règne des rongeurs, des serpents, des hiboux. Au cœur de ce tissu d’odeurs et de présences assemblées, l’homme transporte sa prison. — Mastique, avec le sourire ! »

Pierre Perrin-Chassagne, « Les ruines »,
dans La Porte et autres poèmes,
Editions Possibles, 2018, p. 76.

« 

« Tu t’imagines parfois sous la dalle de ta propre tombe, mains jointes sur la poitrine, écoutant le bois craquer, ou tendant l’oreille à travers la pierre vers des chants d’oiseaux, guettant un pas sur le gravier, sans souffrance, sans fébrilité, ne voulant et n’espérant rien, n’étant plus que cette attention presque aussi calme qu’un sommeil, tournée vers le dehors comme vers une musique, une pensée venue se substituer à ce qui naguère agitait ton cœur. Il t’arrive ainsi de rêver que ta propre vie se retire toute au-dehors de toi, ne laissant subsister qu’une oreille, un sourire sur un visage triste, ou quelques larmes silencieuses. Comme déjà les personnes très vieilles, tassées au fond de leur fauteuil, regardent s’en aller le monde tel un grand fleuve poussant ses eaux. »

Jean-Michel Maulpoix, L’instinct de ciel, II-7,
dans Une histoire de bleu, suivi de L’instinct de ciel,
Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2005, pp. 193-194.

Heure de joie

Il y eut un jour une voix d’enfant. Le monde s’entrouvre puis se ferme comme une fleur de lotus. Les matins s’éclairent au-delà de la digue de rochers. La simplicité éclot comme une tache d’encre, comme une phrase où le sujet précéderait le verbe, suivi, sans surprise, de son complément. Le sourire innocent du monde luit dans les échos d’un matin sans brume. Les dieux des hiéroglyphes semblent apparaître, avec leurs soleils verts et leurs scarabées rouges, comme les ordonnateurs généreux de l’aurore. Déjà, les grands singes applaudissent bruyamment. Heure de joie entre toutes, célébrée en tous temps, non parce qu’elle symbolise naissance et renaissance – lieu commun éculé et rebattu –, mais parce que l’on prend conscience soudain d’un sourire discret du monde. C’est le prodige qui fit éclater le néant et advenir le monde. C’est l’énergie d’une voix d’enfant.

Gabriel Grossi.
Septembre 2007


« Je voudrais le mot blanc d’un ciel absent qui laissât trace de demeure. Un mot qui fût le lit du jour et parvînt à la fête unanime du vent. Croisement de chances et de campagne, bourdonnement des boucles de ta tête, rosaces, rosaces en partance et applaudissement sous le pic impavide du gris de l’horizon, des mains battraient dans l’herbe parmi les arbres et la faux des grands jours, et la vertu émancipée roulerait jusques aux franges du moment. Foules prolixes et ciselées, royaume retourné, jeunesse sous l’or gris et pivot d’une aisance somptueuse, — aucun diamant n’est autre que la possession nue de l’esprit sur
le langage. »

Gabrielle Althen, Hiérarchies, Rougerie, 1988, p. 37.

« Apprentissage de la lenteur » de Jean-Michel Maulpoix

Je voudrais aujourd’hui commenter un extrait de poème de Jean-Michel Maulpoix, qui ma séduit par son calme et sa sérénité. Vous le trouverez dans la dernière section du recueil Chutes de pluie fine, paru en 2002 aux éditions du Mercure de France. Il s’intitule « Apprentissage de la lenteur ».

Continuer à lire « Apprentissage de la lenteur » de Jean-Michel Maulpoix

Mondes de joie – Texte personnel

Monde de silence     Monde de paix     Monde de courage     Monde de cœur     Monde de sérénité Monde de joie. La joie d’être allongés sur le sol dans l’herbe, la nuit des étoiles filantes et des spirales comme un nuage de lait. La joie ambiguë et généreuse du sourire de la Joconde. La joie qui n’attend rien, qui s’offre à chacun, qui se laisse saisir. Sans excitation, sans heurts, sans cris, la joie blanche, comme une sphère d’eau dans l’air, comme une flexion imperceptible du temps, comme une concordance avec soi-même et avec l’univers. La joie comme la lumière indirecte d’une bougie masquée de la main, comme dans un tableau de Georges de La Tour. La joie ni bruyante ni silencieuse. La joie comme une forêt de lucioles, comme une eau qui n’a plus besoin de chercher à s’écouler. La joie de ce qui est accompli et celle de ce qui engendre. La joie comme un acquiescement, comme ce qui n’est pas renié sitôt dit, comme ce qui se peut goûter sans honte. La joie non isolée, mais impossible à enfermer. La joie comme le son même du monde. La joie comme une parole redondante, joie de la sérénité et sérénité de la joie, comme ce qui ne peut se dire autrement que : joie.

Gabriel Grossi

Dimanche 26 août 2007
Modifié le dimanche 17 février 2008
& le mardi 1er juin 2010.

"Les Tentations" de Baudelaire

Si l’on en croit le nombre de résultats trouvés par Google, « Les Tentations, ou Éros, Plutus et la Gloire » seraient, de tous les Petits Poèmes en prose, le moins connu, du moins celui dont on parle le moins sur Internet. C’est pourquoi j’ai choisi de vous parler aujourd’hui de ce poème.

Continuer à lire "Les Tentations" de Baudelaire

Les cloches sonnent au loin

Les cloches sonnent au loin. La journée se termine. Le temps est enfin venu où il ne s’agit plus de faire, de se presser, de réussir ou d’échouer. On dépose ses affaires, on range son manteau. Dehors, on entend encore le grand mouvement du vent. Mais dedans, tout est calme à présent. Le silence se répand comme un baume sur les choses. On s’emmitoufle dans son petit univers : un bon livre sous un plaid épais, la contemplation des flammes de la cheminée, peut-être un bain chaud, un carreau de chocolat. Les cloches sonnent au loin. La journée est passée. Demain, il faudra à nouveau avancer, agir, travailler, courir, circuler. Mais pour l’instant, on savoure de n’avoir plus rien à faire. On laisse son fardeau à la porte. Les cloches sonnent au loin. L’heure n’est plus de penser, de prévoir, de réfléchir, de calculer. La journée est passée. On écoute les cloches sonner.

Gabriel Grossi, 02/03/2020.

Poème du bord de mer

TEXTE PERSONNEL

Toujours, il s’en revient près de la mer.

C’est là, où que ses pas l’aient d’abord porté, qu’il finit par se rendre. Dans le dédale de la grande ville, elle lui est un repère. S’il aime à se perdre dans les méandres des rues, c’est qu’il la sait présente par-delà le béton et la grisaille. Elle n’est jamais très loin de ses pas. Elle lui rend supportables la ville et ses rumeurs, ses foules pressées et irascibles, ses cris et ses sirènes. Dans les moments d’incertitude, il s’en vient près d’elle chercher du réconfort. Jamais elle ne se refuse à lui ; jamais elle ne trahit sa confiance. Elle répète pour lui une mélodie douce et rassurante, dans le bercement continu du ressac où se perdent ses pensées. Il se laisse fasciner par ses teintes changeantes, par son bleu plus profond que la nuit, par ses irisations perlées d’écume dans la clarté rayonnante du jour. Il cherche à comprendre comment ses ondulations parviennent à se résoudre en une si parfaite ligne. Il a besoin de ces instants où le regard porte au loin et où il n’y a rien d’autre à faire que de contempler le vide, comme pour s’y perdre, sans vouloir y chercher quelque chose, accueillant simplement ce qui s’y trouve, heureux d’être là, suspendu entre ciel et mer, oublieux de tout, laissant derrière lui l’agitation de la ville, un peu stupide peut-être de se savoir figé devant rien, mais indifférent finalement au regard des autres, puisque seul importe désormais l’infini de la mer, pour quelques secondes encore avant de retourner à l’existence ordinaire, et la sensation d’être parfaitement à sa place, si petit pourtant, mais en accord avec celle qui se déroule et continue de se dérouler devant lui.

Gabriel GROSSI, 5 décembre 2019.

La baie des Anges depuis Antibes (photo personnelle)

« On n’entendrait d’abord que leurs rires »

Texte personnel

On n’entendrait d’abord que leurs rires, leurs rires soudain retrouvés de petites filles, ceux de l’époque où elles revêtaient en cachette les robes de soirée de leur mère, en se maquillant devant le miroir poussiéreux de la cave. Des rires pleins de soleil, malicieux sans méchanceté, qui parleraient d’insouciance. Chargées de paquets, elles sortiraient des boutiques et flâneraient près de la mer. Elles n’auraient cure des vieilles dames dans le bus, qui leur repro­cheraient leurs cris et leur allégresse. Sur la Promenade des Anglais, elles regarderaient les grands hôtels, les mouettes et les avions, derrière leurs grosses lunettes de soleil. Elles s’imagineraient les flashes des photographes, les marches rouges du Palais des Festivals, et la façon dont, d’un geste désinvolte, elles repousseraient paparazzi et journalistes. Elles essaieraient quelques pas de danse sur le bitume, adoptant des poses affectées et hautaines. Aujourd’hui je suis la reine, je fais ce qu’il me plaît. Il suffirait d’un ralenti, d’un mouvement calculé de cheveux, et ce serait comme au cinéma. On pourrait imaginer toutes sortes de péripéties, thriller, film policier, série télévisée, passage de la plus pure insouciance à la pire détresse, un malheur qui s’abattrait sur ces figures fragiles, et un suspense d’une heure vingt avant le bonheur recouvré. Nous préférons laisser résonner ces rires dans l’infini ciel bleu, qui ne recouvrent pas totalement l’immuable refrain des vagues et des galets, à l’heure où le soleil déjà s’allonge au-dessus de l’aéroport et où s’étirent les ombres des palmiers entre les miroitements embrasés des carrosseries.

Gabriel GROSSI, 2011-2019.

Quand Baudelaire rencontre le Diable…

Il a plusieurs visages. Il est parfois représenté comme une bête velue, finalement plus proche de l’animal que de l’humain, une créature cornue à l’apparence terrifiante. Parfois au contraire, il apparaît comme un homme élégant, bien mis, séducteur, au regard sombre et pétillant de malice… Après tant d’autres, Dante et Goethe notamment, Baudelaire, à son tour, fait intervenir le diable dans l’un de ses poèmes en prose, intitulé « Le Joueur généreux ».

Continuer à lire Quand Baudelaire rencontre le Diable…

L’été — Poème en prose

Voici soudain l’été. L’air brûlant sur la terrasse aux carreaux rouges semble figer le temps. Plus rien ne bouge, sinon les mouches qui volettent en vain autour de la table débarrassée, discrètement épiées par un lézard sur le mur parfaitement immobile. Les oiseaux eux-mêmes ont cessé leur chant, et l’on n’entend plus au loin que quelques cigales dont le chant se perd dans la rumeur lointaine de la route. Les volets s’entrecroisent sur les façades des maisons, dont les habitants en quête de fraîcheur désertent les jardins. Il n’y a plus personne, plus rien ne bouge, sinon une vieille chaise à bascule qui se balance en grinçant. Sous un arbre, un petit garçon qui ne souffre pas de la chaleur et ne comprend rien à la sieste attend que tout ce monde sorte de sa torpeur et veuille enfin jouer avec lui.

Gabriel Grossi
dimanche 3 juillet 2016
Variante d’un autre poème déjà publié sur ce blog.
Image d’en-tête : ChatGPT.

Nos premières paroles

TEXTE PERSONNEL

Et nos premières paroles seraient confuses, troublés que nous serions de nous avoir trouvés, et maladroits seraient nos premiers gestes ; nous nous dirions bonjour peut-être, sans vraiment oser nous regarder, je vous dirais mademoiselle, vous me répondriez monsieur, et cette conversation de quelques secondes nous hanterait pour le reste de la journée. Et c’est alors que, chacun de notre côté, après avoir un temps lutté pour n’y plus penser, nous chercherions à nous retrouver. Que ferions-nous ensuite ? Voilà ce que j’ignore, et qu’il faudra que j’explore avec vous. Nos conversations seront une confirmation. Je les imagine d’abord timides, puis s’enhardissant peu à peu, jusqu’à devenir un dialogue intarissable, qui se prolongerait de rires et de chants, lors de longues promenades qui s’éterniseraient jusqu’au soir. Et alors, quand les murmures du jour seraient taris, nous nous tairions à notre tour, et poursuivrions en silence. Où que nos pas nous aient menés, nous y resterions un instant, tout incrédules encore, un peu gênés, et ne sachant soudain que dire. Peut-être à ce moment que l’un de nous, incapable de supporter tant d’émotion en un jour, par une parole vite regrettée, briserait le charme, et, nous rappelant soudain à la réalité, nous prendrions congé. Rendus à notre solitude, nous revivrions alors cette journée en pensée, avec ce seul désir : nous revoir. Le souvenir habitant chaque pensée, nos sentiments naissants se fortifieraient. Nous attendrions, avec ce trouble dans le regard qu’ont les amoureux, et qui leur fait un air niais. Il y aurait sans doute alors quelque chose comme un coup de téléphone, un courrier, un prétexte pour nous retrouver. Puis viendrait l’excitation des préparatifs, l’hésitation sur la tenue à porter – ni trop simple, ni trop coquette –, la coiffure, le parfum, tous ces apprêtements pour une fois réalisés sans lassitude mais au contraire avec envie et application, dans l’attente du coup de sonnette qui signerait le moment de la rencontre. Bien évidemment, la précipitation aidant, il y aurait une maladresse, un vêtement mal boutonné, un pied ayant trébuché, ou que sais-je, et nous ririons, je vous rattraperais, vous tomberiez, enfin, dans mes bras, et ce serait le moment, jamais anticipé, du premier baiser. Vous vous en doutez, nous le ferions durer.

Gabriel Grossi
30 décembre 2016

Ecouter ce poème :

Version audio générée par IA.

Afrique

Texte personnel

On ne l’avait pas vue arriver. Elle était surgie de nulle part, comme toute chose dans une bananeraie. Elle promenait avec elle le silence, dissimulé parmi les fruits de sa robe et ceux qu’elle portait dans une corbeille d’osier. Y avait-il un nourrisson endormi sur son dos ? On n’aurait su le dire, à travers les palmes alanguies de l’été, pas plus qu’on ne pût deviner où elle se rendait. Son regard, aussi noir et luisant que sa peau, s’ourlait de chansons douces, et pourtant, traduisait la volonté inébranlable de continuer à être femme dans les souffrances de la pauvreté, de la sécheresse, de la guerre toujours latente. Elle répétait inlassablement les mêmes gestes, habituels et consciencieux, sans mépriser leur caractère anodin, mais au contraire avec toute l’attention et tout l’amour dont est capable une mère. Ses mains roses travaillaient avec douceur, imprimant un peu de leur sérénité aux choses qu’elle manipulait, faisant de chaque geste un semblant de caresse.

Gabriel GROSSI, « Afrique » (2008),
paru dans le n°52 « Jokari » de la revue Nu(e), 2012, p. 37.

Continuer à lire Afrique

Une phrase de Rimbaud

Ecrire un article à propos d’une seule phrase, c’est le pari que je m’assigne aujourd’hui pour ce billet. Mais cette phrase, ce n’est pas n’importe laquelle puisqu’elle est de Rimbaud :

« Je sais aujourd’hui saluer la beauté. »

C’est par cette phrase que se termine « l’Alchimie du verbe », deuxième des « Délires » d’Une Saison en Enfer. C’est une phrase remarquable, qui justifiait bien, à elle seule, que j’y consacre un billet. Jugez plutôt.

Continuer à lire Une phrase de Rimbaud

« Je suis né en Franche-Comté, entre Vosges et Jura, de père lorrain et de mère comtoise ; mon anniversaire coïncide avec la commémoration de l’armistice de 1918. Au souvenir des rires, des bougies soufflées et des papiers multicolores, se superpose celui des drapeaux fléchis dans le matin blême tandis que retentit la sonnerie aux morts. De petits vieux bardés de médailles sont alignés auprès d’un obélisque de marbre rose gravé de lettres d’or. Un homme chauve, en uniforme, dépose une gerbe. A cette image naïve et cocardière, je frissonne encore. […] »

Jean-Michel Maulpoix, « Papiers d’identité »,
dans Papiers froissés dans l’impatience, Seyssel, Champ Vallon, 1987.

« J’aime que le papillon de nuit fasse preuve d’un souverain mépris à l’égard de nos occupations savantes et choisisse de vivre à l’heure frileuse où les hommes ronflent sur le dos pour la plus grande joie des étoiles moqueuses et de la mort. »

Jean-Michel Maulpoix, La Parole est fragile,
Manier-Mellinette, Imprimerie de Cheyne, Le Chambon sur Lignon, 1981, III-1, p. 27.

« De la mer, il aime le ressac… » : Jean-Michel Maulpoix

Jean-Michel Maulpoix, surtout connu pour son recueil Une histoire de bleu paru en 1992 et réédité chez Gallimard en 2005, a beaucoup écrit sur la mer. Feuilletant Portraits d’un éphémère, j’ai eu envie de partager un poème sur la mer et le ressac…

Continuer à lire « De la mer, il aime le ressac… » : Jean-Michel Maulpoix