L’aube rosissait à l’est de ma solitude.
Je contemplais la mer. Comme à son habitude,
Elle me parla de récifs et d’îles lointaines,
De galions dorés aux vaillants capitaines,
De pirates cinglant vers des trésors cachés,
De pêcheurs de perles plongeant sous les rochers.
Sa robe ourlée d’écume aux maints reflets changeants
Ondoyait sous la tendre caresse du vent.
Il ébouriffait sa chevelure d’embruns
Et m’en apportait les exotiques parfums.
Soudain, pris de terreur, je me cachai les yeux !
Car je vis dans l’hypnotique miroitement,
Des épaves éventrées, pleines d’ossements :
Des squelettes, sur ce terrifiant cimetière,
Voulaient m’entraîner vers quelque abyssal mystère.
Gabriel GROSSI, « Miroir »,
in Paroles de Mer,
Concours Académique d’Écritures Poétiques,
Collège les Bréguières (Cagnes-sur-Mer), 3e prix, 1998.
Premier janvier, 10 h du matin. Le soleil plane au-dessus d’une mer d’huile. Sa surface resplendit d’une vive lumière, détourant comme un pochoir les silhouettes élancées des palmiers de la promenade. Il est presque aveuglant, ce puissant miroitement qui rend mer comme ciel tout aussi intensément blancs.
Devant ce spectacle immobile, voici déjà que l’on promène, que l’on court, que l’on circule. Histoire peut-être de bonnes résolutions, certains s’empressent, tôt matin, de dépenser les calories de la veille. Sur le grand boulevard, les carrosseries métallisées défilent, reflétant un instant l’embrasement du levant.
Si les troncs des palmiers n’étaient entourés d’une guirlande électrique, on peinerait à se croire un premier janvier. Tant de douceur étonne. C’était donc hier au soir que l’on trinquait à la nouvelle année ?
Les flûtes de champagne ont retrouvé leur armoire, les lave-vaisselle ont terminé leur cycle, peut-être reste-t-il quelques victuailles disséminées dans le salon. La fête a été belle. La nouvelle année peut commencer, sous cette vive lumière de janvier.
Il y a bien longtemps, à une époque où les lieux n’avaient point encore de nom, se dressait au centre de la vaste plaine une très haute montagne. Sa cime majestueuse, presque toujours enneigée, se perdait fréquemment dans les nuages. Son allure était si imposante, et ses crêtes si élancées, qu’il semblait que les dieux eux-mêmes avaient voulu s’établir à son sommet. Aussi cette montagne était-elle unanimement considérée comme sacrée.
Voici venus les premiers jours de décembre. L’année doucement se termine. Les montagnes se parent de leur manteau d’hermine, et l’horizon, au loin, se nimbe d’une couleur de cendre.
Poème écrit dans le souvenir de Rimbaud,
à l’issue de soirées d’observation astronomique.
Texte personnel
Je me suis aussi baigné dans le Poème
De la Nuit, l’oeil rivé à mon télescope,
Et dans le ciel du crépuscule encore blême,
J’ai vu tous les mythes et les fables d’Esope.
J’ai cinq fois suivi le bord du grand chariot,
Et j’ai trouvé la pâle lueur polaire,
Point fixe de la grande danse stellaire,
Où tournent Hercule, Vierge et Gémeaux.
J’ai vu les perles d’astres et les nébuleuses,
Et de Rimbaud les longs figements violets,
J’ai contemplé les planètes fabuleuses,
Les étoiles filantes, les feux-follets.
Et j’ai vu les lueurs pourpres, les azurs verts,
Les bleuités célestes, les archipels sidéraux,
Que peignait Rimbaud en ses célèbres vers,
Poussières enflammées de rêves astraux.
Image d’en-tête : la nébuleuse d’Orion photographiée par Hubble (Nasa/Wikipédia)
L’après-midi s’étire… Sous les mûriers immobiles, autour d’une petite table circulaire, on savoure la fraîcheur d’une légère brise. On regarde courir les enfants sur la plage, en suivant nonchalamment les va-et-vient d’une balle en plastique dans le ciel. On considère l’alignement multicolore des serviettes sur les galets, derrière les grands parasols jaunes et blancs. On écoute d’une oreille distraite les conversations paisibles, les clameurs joyeuses, les cris enjoués. Aux terrasses, on sirote une limonade en contemplant les passants qui défilent devant la mer. Les amoureux se promènent, main dans la main, en partageant une glace à l’italienne. Au loin, les voiles blanches des bateaux se détachent devant un ciel absolument limpide, parfois zébré par le passage fulgurant d’une mouette qui s’en va se dissimuler derrière la façade ocre de l’église Saint-Pierre. L’après-midi s’étire… Voici enfin venu l’été.
(Gabriel Grossi, 1er juillet 2018, texte et photos personnels)
Je me souviens d’un soir d’hiver, dans la maison de montagne de mes grands-parents. Mon père, assis à la longue table de la salle à manger, avait devant lui un cahier de dessin grand format, à couverture rouge. J’étais assis à côté de lui, et, ensemble, nous inventions l’histoire extraordinaire de deux petites souris partant à la découverte de mondes souterrains insolites. Mon père dessinait les personnages étranges et les lieux mystérieux rencontrés par les deux héroïnes. D’autres jours, il représentait sous forme de bande dessinée les aventures temporelles du professeur Fireball, en me laissant le soin de terminer l’histoire. Je devais avoir entre cinq ans.
Quand les rumeurs du jour se sont assagies, que se sont tues les clameurs des hommes, quand les derniers rayons se sont éteints, que les flots du jour sont taris, à l’heure tardive des grillons et des lucioles, rien ne bouge. Assis face à la nuit, avant les grands songes du sommeil, nous respirons. À la lune qui s’élève, nous adressons un sourire. Nous respectons l’immobilité des premières étoiles, dans le ciel encore clair et teinté des rougeurs du couchant. Nous nous enveloppons lentement de nos lourdes couvertures, cessant tout mouvement, dénouant le cours de nos pensées. Nous nous baignons dans le silence comme en une mer. Allongés sur le dos, nous devenons cette vastitude même de la mer, dans le dénuement d’un abandon. Peu importent alors les murmures qui nous parviennent encore, les vrombissements lointains ne sont plus que de discrets rappels de ce monde qui nous entoure et continue de tourner comme il doit le faire. Nous consentons à ce que tout ne soit pas parfait, à ce que tout ne possède pas l’équilibre sphérique des grands astres, à ce que tout ne soit encore pleinement serein. Voici cependant que peu à peu, à mesure que le souffle ralentit, la paix s’installe.
Et nos premières paroles seraient confuses, troublés que nous serions de nous avoir trouvés, et maladroits seraient nos premiers gestes ; nous nous dirions bonjour peut-être, sans vraiment oser nous regarder, je vous dirais mademoiselle, vous me répondriez monsieur, et cette conversation de quelques secondes nous hanterait pour le reste de la journée. Et c’est alors que, chacun de notre côté, après avoir un temps lutté pour n’y plus penser, nous chercherions à nous retrouver. Que ferions-nous ensuite ? Voilà ce que j’ignore, et qu’il faudra que j’explore avec vous. Nos conversations seront une confirmation. Je les imagine d’abord timides, puis s’enhardissant peu à peu, jusqu’à devenir un dialogue intarissable, qui se prolongerait de rires et de chants, lors de longues promenades qui s’éterniseraient jusqu’au soir. Et alors, quand les murmures du jour seraient taris, nous nous tairions à notre tour, et poursuivrions en silence. Où que nos pas nous aient menés, nous y resterions un instant, tout incrédules encore, un peu gênés, et ne sachant soudain que dire. Peut-être à ce moment que l’un de nous, incapable de supporter tant d’émotion en un jour, par une parole vite regrettée, briserait le charme, et, nous rappelant soudain à la réalité, nous prendrions congé. Rendus à notre solitude, nous revivrions alors cette journée en pensée, avec ce seul désir : nous revoir. Le souvenir habitant chaque pensée, nos sentiments naissants se fortifieraient. Nous attendrions, avec ce trouble dans le regard qu’ont les amoureux, et qui leur fait un air niais. Il y aurait sans doute alors quelque chose comme un coup de téléphone, un courrier, un prétexte pour nous retrouver. Puis viendrait l’excitation des préparatifs, l’hésitation sur la tenue à porter – ni trop simple, ni trop coquette –, la coiffure, le parfum, tous ces apprêtements pour une fois réalisés sans lassitude mais au contraire avec envie et application, dans l’attente du coup de sonnette qui signerait le moment de la rencontre. Bien évidemment, la précipitation aidant, il y aurait une maladresse, un vêtement mal boutonné, un pied ayant trébuché, ou que sais-je, et nous ririons, je vous rattraperais, vous tomberiez, enfin, dans mes bras, et ce serait le moment, jamais anticipé, du premier baiser. Vous vous en doutez, nous le ferions durer.
Elle connaît, elle aussi, ce que j’ai compris, quoiqu’elle en ait une vision plus sensible, plus aimante, sans théories fumantes ni rapports de concepts. Elle l’appréhende doucement, sans orgueil, sans volonté de dominer ou de posséder ce dont elle parle. Elle le considère comme une promenade au bord d’une rivière où il y aurait des canards de diverses sortes. Elle n’y voit aucun mal ni aucune souffrance même si je sais que parfois ce peut y être. Elle en parle comme d’un pot de confiture, comme d’un tableau de Degas ou d’une sonate entendue dans un auditorium. Elle l’écrit en lettres rondes, soignées, avec ses crayons de couleurs, là où j’ai trop tendance à rayer furieusement ma page de traits de graphite. Elle en met partout, dans les voiles de sa robe, dans les replis de ses cheveux, là où j’ai trop tendance à vouloir réserver ces choses-là dans le détroit de Béring de mon cœur. Elle utilise pour le sentir une manière tout intérieure, comme si elle le portait en elle depuis longtemps. Elle y met tout ce que peut vouloir dire le mot femme.
Gabriel Grossi, 15 février 2008.
Version audio :
Voix générée par IA.
Fantaisie
Texte personnel
Mon jeune ami
Avez-vous l’heure ?
Qu’avez-vous dit ?
Cette heure pleure.
Il est trop tard.
Qu’en savez-vous ?
On peut avoir
La perle rare
Sans rendez-vous.
C’est le matin
Après sept heures
Où l’on atteint
Le vrai bonheur
Ma jeune amie
Souriez-moi
Il n’est pas dit
Que l’on perdra
Quand l’heure passe
La magie cesse
Le charme casse
Et le jour blesse
Je sais ceci
Je n’en ai cure
Sachez aussi
Que l’amour dure
Et puis enfin
Dans un poème
On peut bien
À la fin
Dire je t’aime.
Gabriel Grossi Dimanche de Pâques, 16 avril 2017, minuit
On ne l’avait pas vue arriver. Elle était surgie de nulle part, comme toute chose dans une bananeraie. Elle promenait avec elle le silence, dissimulé parmi les fruits de sa robe et ceux qu’elle portait dans une corbeille d’osier. Y avait-il un nourrisson endormi sur son dos ? On n’aurait su le dire, à travers les palmes alanguies de l’été, pas plus qu’on ne pût deviner où elle se rendait. Son regard, aussi noir et luisant que sa peau, s’ourlait de chansons douces, et pourtant, traduisait la volonté inébranlable de continuer à être femme dans les souffrances de la pauvreté, de la sécheresse, de la guerre toujours latente. Elle répétait inlassablement les mêmes gestes, habituels et consciencieux, sans mépriser leur caractère anodin, mais au contraire avec toute l’attention et tout l’amour dont est capable une mère. Ses mains roses travaillaient avec douceur, imprimant un peu de leur sérénité aux choses qu’elle manipulait, faisant de chaque geste un semblant de caresse.
Gabriel GROSSI, « Afrique » (2008), paru dans le n°52 « Jokari » de la revue Nu(e), 2012, p. 37.
Sur l’orient comme tout ce qui naît, une attention fragile enfante d’un indistinct élément. On ne sait, au juste, ce dont il s’agit. On n’en parle pas à la télévision, ni même dans les journaux les plus sérieux. On le sent parfois. On ne saurait le nommer avec certitude. On imagine quelque chose de léger, du vent peut-être, ou comme une lumière ténue, ou tenue, mais non vacillante : sûre d’elle, elle avance. On ne sait guère où elle va, — peut-être se rapproche-t-elle. Quelque chose la dissimule et la diffracte, comme le verre pilé qui vitre la porte d’une chambre connue. C’est sans doute important, quoiqu’en vérité je n’en sache rien. C’est là, ça brille, ça luit, cela est ; c’est déjà, même si cela reste non dit et non avenu, le prototype d’une promesse.
Texte personnel paru dans Nu(e), « Jokari », « enfances », n°52, octobre 2012, p. 34.