Où commence et où s’arrête le contemporain ?

Lorsqu’on me demande sur quoi a porté ma thèse de doctorat, je réponds souvent, lorsque mon interlocuteur ne connaît pas l’auteur, qu’il s’agit de « poésie contemporaine ». Mais qu’est-ce que cela signifie ? Où commence et où s’arrête le contemporain ?

« Moderne » et « contemporain »

Le mot « contemporain » désigne bien entendu une période qui varie avec le temps. Ce qui était contemporain hier ne l’est pas aujourd’hui. Comme « moderne », il est susceptible d’emplois divers selon les contextes. Aussi est-il de bonne méthode de commencer par préciser les différents sens de ces mots constamment employés en littérature.

Les lettres modernes : une discipline académique

La discipline intitulée « lettres modernes » désigne l’étude de la littérature de langue française. Le mot « moderne » n’est pas alors employé dans son sens courant. L’adjectif se comprend par opposition à « classique », qui désigne l’étude des textes de l’Antiquité latine et grecque. Donc même un manuscrit du Moyen-Âge est, en ce sens, « moderne », dès lors qu’il est rédigé en langue vernaculaire.

Temps modernes et époque contemporaine

Lorsqu’un historien parle, par convention, des Temps Modernes, il désigne la période allant de la fin du Moyen-Âge jusqu’à la Révolution. Une période longue d’environ trois siècles, qui malgré son nom de « moderne » est en vérité assez loin de nous. L’adjectif « moderne » s’entend alors par opposition à « médiéval ».

Ainsi, la période suivante, du XIXe siècle à nos jours, est-elle appelée époque contemporaine. Une période de plus de deux siècles, qui débute avec la Révolution française. Et qui est toujours en cours aujourd’hui. Bien sûr, aucune personne vivant aujourd’hui n’a pu rencontrer Napoléon Ier ou Victor Hugo. L’adjectif « contemporain » peut ainsi être trompeur…

La littérature dite contemporaine

Source des trois images : Wikipédia

La poésie de 1945 à nos jours

Le tournant de la Deuxième Guerre mondiale

Certes, 1945 marque une rupture historique plutôt que littéraire. Bien entendu, nombreux sont les écrivains qui ont écrit sur les deux versants du siècle. C’est le cas, par exemple, de René Char. Aussi entend-on plus précisément les œuvres d’écrivains qui n’ont réellement commencé à publier qu’après 1945. Par exemple, les Bonnefoy, Jaccottet, Dupin, du Bouchet émergent dans les années cinquante. Ils constituent une génération de poètes d’après-guerre, qui prennent leurs distances vis-à-vis du surréalisme.

Une époque foncièrement inquiète

S’il y a quelque chose de commun entre l’existentialisme sartrien, la pensée de l’absurde d’un Camus, la rhinocérite d’un Ionesco, le vide narratif des pièces de Beckett, les statues filiformes de Giacometti, c’est le sentiment d’une vive inquiétude, dans un monde où l’impensable s’est produit.

Les artistes ont tenté d’exprimer, chacun à leur manière, ce que tout le monde ressentait confusément. À savoir, le choc absolu, la cicatrice indélébile, laissée par une guerre à l’horreur inédite. La Deuxième guerre mondiale n’a pas seulement tué des individus par millions, elle a aussi nié l’Humain. Elle a engendré la notion de « crime contre l’humanité », définie lors des procès de Nuremberg.

C’est l’art dans son ensemble, et la littérature y compris, qui ont été profondément marqués par ce traumatisme. Celui-ci est un peu l’acte fondateur de la littérature contemporaine. On peut dire, même si c’est une simplification assez caricaturale, que la littérature contemporaine est née de ce traumatisme. « Comment écrire après Auschwitz ? » a été une question maintes fois posée.

Une inquiétude qui remonte à loin

N’accordons cependant pas à cette date plus d’importance qu’elle n’en a sur le plan littéraire : ainsi, on n’a pas attendu la seconde guerre mondiale pour qu’apparaisse une certaine inquiétude dans la poésie occidentale.

L’inquiétude, le désenchantement et la mélancolie sont des motifs littéraires récurrents bien avant le XXe siècle. Un exemple emblématique est sans doute le spleen baudelairien, que Charles Baudelaire décrit dans Les Fleurs du mal (1857). Le spleen, avec son cortège de sentiments sombres et de visions pessimistes du monde, incarne parfaitement cette inquiétude. Le père de la modernité poétique introduit une forme de désillusion face à l’existence, un sentiment d’étrangeté au monde que la poésie du XXe siècle continuera d’explorer et de développer.

Ce que Baudelaire exprime à travers ses vers, c’est déjà une crise de l’individu face à la modernité, une confrontation avec les contradictions de la vie urbaine, la solitude et l’ennui existentiel. Ces thématiques, loin d’être un produit des guerres du XXe siècle, trouvent leurs origines dans les bouleversements culturels et sociaux du XIXe siècle, et sont même ancrées plus profondément dans la littérature romantique et post-romantique.

Sur ce sujet, les travaux d’Hugo Friedrich, notamment son ouvrage La Structure de la poésie moderne (1956), sont particulièrement éclairants. Friedrich y montre que bien avant 1945, une certaine inquiétude métaphysique et une réflexion sur l’absurde s’étaient installées dans la poésie occidentale. Selon lui, les poètes modernes — dont Baudelaire, mais aussi Rimbaud, Mallarmé ou Hölderlin — ont déjà exploré cette rupture entre l’individu et le monde, entre le langage et la réalité. Ces poètes ont progressivement exprimé un sentiment de crise existentielle, marquant une rupture avec les certitudes anciennes.

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Alors, où commence et où s’arrête le contemporain en littérature ? Il est fréquent de fixer la limite à 1945, en raison de la rupture historique majeure constituée par la guerre mondiale. Sur le plan littéraire, il s’agit bien également d’un tournant, vu le choc provoqué par la guerre dans toutes les consciences, qui se reflète dans la création artistique. Cependant, cette date ne doit pas faire oublier la continuité de nombreuses préoccupations esthétiques depuis le XIXe siècle. En poésie, il y a continuité davantage que rupture depuis la modernité baudelairienne. Les historiens parlent ainsi d’une « époque contemporaine » allant de 1789 à nos jours. Mais quand un chercheur en littérature dit qu’il est spécialiste de littérature contemporaine, il parle bien de la littérature de la deuxième moitié du XXe siècle à nos jours.

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(Image d’en-tête : Geralt, Pixabay, libre de réutilisation)


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10 commentaires sur « Où commence et où s’arrête le contemporain ? »

  1. Je me suis toujours demandé comment on allait rebaptiser « l’époque contemporaine », « l’art contemporain » et ainsi de suite d’ici deux ou trois siècles =)

    Concernant l’adjectif « moderne », il désigne dans l’histoire des idées les penseurs qui affirment la primauté de l’individu sur le collectif avec pour objectif de l’émanciper des pouvoirs autoritaires et de l’obscurantisme religieux, les théories du contrat social, toussa, ce qui fait que des penseurs de la même époque qui se sont positionnés contre eux comme Edmund Burke ne sont pas des modernes, et c’est la raison pour laquelle Jacques Généreux se définit comme « néomoderne », au sens où il entend renouer avec l’objectif d’émancipation de l’Homme mais en rompant avec les erreurs qu’il considère comme celles de modernes comme Locke ou Rousseau, à savoir penser l’individu et la société en opposition l’un à l’autre, ce qui mène soit à une société où l’individu est broyé soit à une société où les individus sont tous en concurrence les uns avec les autres.

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    1. Merci pour ces précisions sur le plan de l’histoire des idées. Sur le plan esthétique, Baudelaire définissait la modernité comme la « moitié de l’art » (l’autre moitié étant l’éternel et l’immuable). La poésie s’intéresse alors à la ville (voyez les Tableaux parisiens de Baudelaire, et plus encore ses Petits poèmes en prose ), aux « éclopés de la vie » (la formule est aussi de Baudelaire)…

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  2. Moderne et contemporain : des mots qui m’ont fait question, étudiante. Je me souviens avoir interrogé mon professeur de maîtrise sans doute maladroitement car il m’a semblé qu’il se moquait de moi. Donc, après tant d’années, merci, Gabriel, encore un fois !

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