L’histoire sans fin

Beaucoup de films destinés à la jeunesse sont gnangnan et manquent souvent de profondeur. Ils cherchent à être drôles, mais le second degré n’a guère de sens quand le premier est si mince, ce qui donne souvent l’impression qu’ils ne s’adressent qu’aux plus jeunes spectateurs sans vraiment les prendre au sérieux. Cependant, il y a quelques films qui sortent du lot grâce à leur capacité à capturer à la fois l’imagination des enfants et l’intérêt des adultes. L’histoire sans fin en fait partie, avec son univers fantastique et ses thèmes universels.

Un film dérangeant ?

Ce film a beaucoup compté dans mon enfance, sans doute parce qu’il m’a donné très tôt le sentiment que le merveilleux n’était pas un simple refuge, mais une manière de traverser la peur. L’Histoire sans fin n’est pas un film de divertissement au sens où on l’entend aujourd’hui : il ne cherche pas à rassurer ni à distraire, mais à bouleverser. Sa beauté tient à sa capacité à conjuguer l’imaginaire et la gravité. Là où les productions destinées au jeune public tendent à lisser les émotions, à neutraliser le chagrin ou la terreur, celui-ci les accueille de plein fouet. On y voit un enfant confronté à la perte, à la solitude, à la responsabilité de sauver un monde en train de s’effacer. Ce n’est pas une épreuve morale abstraite : c’est une aventure intérieure, qui parle de la manière dont on grandit en apprenant à affronter ce qui disparaît.

L’une des scènes les plus marquantes, celle où le destrier Artax s’enfonce lentement dans les marais de la Mélancolie, bouleverse encore aujourd’hui par sa crudité. Peu de films pour enfants osent montrer la mort de cette manière : sans explication, sans détour, sans miracle final. Elle survient comme dans la vie réelle, brutale et incompréhensible. À travers cette perte, le spectateur enfant découvre que le courage ne consiste pas à tout vaincre, mais à continuer malgré ce qui est perdu. C’est sans doute là l’une des forces du film : il ne nie jamais la tristesse, il la transforme en passage, en apprentissage. Le deuil, la peur, la fatigue font partie intégrante du chemin du héros, et c’est pour cela que son parcours a tant de valeur.

L’Histoire sans fin est un film initiatique au sens plein : il invite à traverser l’inconnu, à se mesurer au mystère. Les sphinx qui gardent le portail, figures aussi fascinantes qu’inquiétantes, incarnent cette dimension métaphysique. Ils posent à celui qui passe la question du regard — voir sans se croire maître, affronter sans se perdre. Le film entier repose sur ce fil tendu entre la fascination et l’effroi. En cela, il s’éloigne de la fantasy formatée, où les mondes imaginaires ne servent souvent qu’à déployer des décors. Ici, le fantastique est une expérience spirituelle. Il met le spectateur en présence d’un monde qui s’efface parce que l’imagination s’éteint. Ce n’est pas seulement une fable sur le pouvoir du rêve, mais une méditation sur la fragilité de l’enfance et sur la nécessité de continuer à croire, malgré la mélancolie du réel.

Un hommage à la lecture

Bastien, dans L’Histoire sans fin, incarne à merveille l’enfant lecteur — celui qui trouve dans les livres non pas une fuite, mais un abri. C’est un enfant blessé, seul, moqué par les autres, et c’est précisément cette fragilité qui le rend disponible à la magie. Lorsqu’il découvre le mystérieux ouvrage dans la librairie poussiéreuse, il ne cherche pas un simple moment d’évasion : il cherche à respirer ailleurs, à donner sens à une existence qu’il ne maîtrise plus. Le film traduit admirablement cette expérience intime : celle du lecteur qui sent qu’un livre l’appelle, qu’il ne le choisit pas vraiment, mais qu’il le reconnaît. L’objet-livre, dans sa matérialité même, devient ici un passage, une porte entre deux mondes.

La manière dont le film relie le destin de Bastien à celui d’Atreyu, le héros du récit qu’il lit, souligne avec justesse la puissance de la lecture : elle abolit la frontière entre fiction et réalité. Bastien ne se contente pas d’observer, il participe, il agit à travers les mots. Ce que le livre raconte se prolonge dans sa propre vie, jusqu’à ce que l’un ne puisse plus exister sans l’autre. Ce renversement, où le lecteur devient acteur, exprime une vérité que tout grand lecteur connaît : lire transforme. Lire, c’est accepter d’être affecté, modifié, traversé. Ce n’est pas une activité passive, mais une aventure de l’esprit, parfois dangereuse, toujours vivante.

En ce sens, L’Histoire sans fin rend un hommage bouleversant à la lecture et à l’imagination. Le film prend à rebours tous les préjugés qui opposent rêve et réalité, savoir et courage, fiction et action. Il montre que la force ne réside pas seulement dans les muscles ou dans le pouvoir, mais dans la capacité à inventer, à croire, à nommer. La lecture y apparaît comme un acte de résistance contre la fadeur et l’oubli, contre le « Rien » qui dévore le monde de Fantasia. C’est par un mot, par un nom prononcé, que Bastien sauve tout un univers. Et ce geste, à la fois poétique et symbolique, rappelle que chaque lecture est un acte de création : une manière de tenir tête à la disparition, de redonner souffle à ce qui s’efface.

Un univers en danger

Le livre que Bastien dérobe dans la librairie ouvre sur un monde d’une richesse et d’une étrangeté inoubliables. Cet univers n’a rien de rationnel ni de domestiqué : il obéit à la logique du rêve, où l’impossible devient naturel. On y croise des créatures gigantesques faites de pierre, des escargots de course, des chauves-souris montées comme des destriers, des oracles énigmatiques et une tortue séculaire qui parle d’une voix d’éternité. Cette diversité merveilleuse, loin d’être un simple décor, exprime la fécondité sans limite de l’imagination humaine. Chaque personnage, chaque paysage semble surgir de la liberté la plus pure — celle d’un monde non encore figé par les lois du réel. C’est un univers où tout peut advenir, à condition d’y croire.

Mais ce monde, précisément parce qu’il repose sur la foi en l’imaginaire, se trouve menacé par une force étrange et abstraite : le Néant. Ce n’est pas un ennemi tangible, ni un monstre identifiable, mais une disparition progressive, une perte de substance. Des contrées entières s’effacent, avalées par le vide. Cette menace diffuse agit comme une métaphore puissante de l’oubli et du désenchantement. Le Néant, c’est ce qui reste lorsque l’imagination s’éteint, lorsque les histoires cessent d’être racontées. À travers cette idée vertigineuse, le film montre que la survie d’un monde dépend de la vitalité de ceux qui y croient. Il ne s’agit pas seulement de sauver un royaume de fiction, mais de sauver la part invisible et essentielle de notre propre humanité.

La révélation finale éclaire alors le sens profond du récit : Fantasia n’est pas un autre monde, mais le reflet du nôtre, nourri par les rêves et les pensées de ceux qui lisent et inventent. Lorsque Bastien, encouragé par l’Enfant-Impératrice, redonne un nom au monde et relance le cours du récit, il accomplit un acte symbolique de renaissance. Le film oppose ainsi la froideur d’un père rationnel, prisonnier du réel, à la puissance créatrice de l’enfant qui imagine. Il nous rappelle que l’imagination n’est pas une faiblesse, mais une force vitale, sans laquelle la réalité elle-même s’appauvrit. Dans ce combat entre la croyance et le vide, L’Histoire sans fin affirme que continuer à rêver, c’est résister au Néant.

Une quête initiatique

L’Histoire sans fin s’inscrit pleinement dans la tradition du récit initiatique. À travers le personnage d’Atreju, jeune guerrier choisi par l’Enfant-Impératrice pour sauver le monde, le film déploie une série d’épreuves qui ont moins pour fonction de vaincre un ennemi que de faire grandir celui qui les affronte. Chaque obstacle — le marais de la Mélancolie, la rencontre avec la Tortue Morla, la traversée des portes mystiques — met à l’épreuve non seulement la force et le courage du héros, mais surtout sa foi, sa persévérance, sa capacité à croire quand tout semble perdu. Atreju n’est pas un surhomme : il trébuche, doute, pleure parfois. Et c’est précisément dans cette fragilité que réside sa grandeur. L’initiation, ici, ne mène pas à la toute-puissance, mais à une conscience plus lucide de soi et du monde.

Dans le grenier de son école, Bastien vit une épreuve parallèle. Il lit, il rêve, il s’oublie dans le récit au point de s’y confondre. Son aventure est intérieure, mais tout aussi décisive : il doit affronter ses peurs, dépasser la honte, oser prendre la parole. La fusion progressive entre Bastien et Atreju traduit cette expérience fondamentale de la lecture — celle où l’on s’identifie si profondément à un personnage qu’on se transforme avec lui. En suivant Atreju, Bastien apprend à devenir lui-même : un enfant qui agit, qui ose imaginer, qui reprend contact avec ce qu’il croyait perdu. Le film tisse ainsi un lien émouvant entre le geste de lire et le passage à l’âge de raison : la lecture comme épreuve de croissance.

Dans cette double trajectoire, L’Histoire sans fin rejoint la grande tradition du Bildungsroman, le roman de formation, où l’aventure extérieure n’est que le miroir d’un apprentissage intérieur. Ce que le spectateur découvre, à travers Bastien et Atreju, c’est que l’imaginaire est un espace de maturation. Chaque épreuve franchie, chaque peur surmontée, ouvre une porte sur une part plus vaste de soi. Et lorsque Bastien finit par entrer lui-même dans le livre, le film accomplit son geste le plus fort : abolir la distance entre fiction et vie, pour rappeler que grandir, c’est aussi apprendre à inventer son propre récit.

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Univers fantastique, quête initiatique, mise en abyme, charge symbolique : ce sont là les ingrédients d’un grand film. Un deuxième film raconte la suite des aventures de Bastien et Atreju : il est plus lisse, moins mystérieux, moins dérangeant, mais demeure extrêmement savoureux. L’histoire sans fin compte parmi les films qui ont structuré mon enfance, avec Dark Crystal, Gandahar, Pessy et Illusia, Zack et Crysta ou encore Star Wars. Je ne saurais trop vous recommander de voir ce film en famille. Quant à moi, je ne remercierai jamais assez mon père et ma mère de nous avoir montré tant de choses qui sortent du moule…


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