« Je marierai un ange » : questions de transitivité

Un refrain hante actuellement les ondes radiophoniques et télévisuelles : « Un jour, je marierai un ange ». Ce vers est du chanteur Pierre de Maere, un jeune artiste belge de 21 ans, récemment récompensé aux Victoires de la Musique. C’est une occasion toute trouvée de parler de linguistique, et en particulier de la notion de transitivité directe et indirecte.

La construction des verbes

Le verbe, élément fondamental de la phrase canonique (hors phrase nominale, donc), peut recevoir ou non des compléments avec lesquels il se construit. C’est là la différence, parfois subtile, entre compléments du verbe, traditionnellement appelés compléments d’objet, qui font partie du groupe verbal, et compléments circonstanciels, parfois désignés sous le terme de compléments de phrase qui montre bien leur statut extraprédicatif, extérieurs au groupe verbal.

Il peut y avoir plusieurs constructions possibles :

  • On parle de construction intransitive lorsque le verbe n’a pas de complément (Il hurle).
  • La construction est dite transitive directe lorsque le complément est directement rattaché au verbe (Il mange une pomme).
  • La construction est dite transitive indirecte lorsqu’une préposition est nécessaire pour articuler le verbe et son complément.
  • La construction est dite attributive lorsque le verbe régit un complément qui est l’attribut du sujet ou de l’objet.

On remarquera que le verbe peut régir plusieurs compléments directs ou indirects. Il peut y avoir un, deux ou trois compléments.

REMARQUE – Dès lors, la catégorie de « complément d’objet second » est peu utile. En effet, traditionnellement, dans la phrase « Il parle de ses projets à Jean« , le deuxième groupe souligné sera analysé comme un COS. Cependant, il suffit de supprimer le premier complément pour avoir la phrase « Il parle à Jean« , où le groupe « à Jean » passe du statut de COS à celui de COI sans qu’il n’y ait de réelle modification de son statut syntaxique. Le complément indirect peut être précédé ou non d’un autre complément (direct ou indirect). En outre, il existe des constructions à trois compléments (Pierre a acheté 200 euros une montre à son beau-père). En ce sens, parler de COS n’est pas faux, mais est peu utile.

Certains verbes ont une construction contrainte, au sens où il n’y a pas de liberté dans le choix de la construction. On ne peut pas dire *Marie habite : le verbe « habiter » ne peut être utilisé sans complément. D’autres verbes peuvent accepter plusieurs constructions possibles, qui impliquent parfois une modification du sémantisme du verbe. C’est le cas du verbe parler :

  • Emma parle : emploi intransitif (V + ∅)
  • Emma parle (l’)anglais : emploi transitif direct (V + COD)
  • Emma parle de ses soucis : emploi transitif indirect (V + COI)
  • Emma parle à Thibaut : emploi transitif indirect (V + COI)
  • Emma parle de ses soucis à Thibaut : double complémentation indirecte (V + COI + COI).

Le verbe « marier »

Le verbe marier est un verbe transitif. Il ne peut s’employer sans complément. On ne peut pas dire *Paul marie.

  • L’usage le plus courant est l’emploi réciproque ou réfléchi : Ils se sont mariés sous-entend qu’ils se sont unis l’un avec l’autre. On peut aussi écrire, au singulier, il s’est marié avec elle, où l’on a à la fois le pronom réfléchi (se) et le groupe prépositionnel « avec elle » en fonction de COI.
  • On peut aussi avoir un emploi transitif, dans le cas où le sujet représente l’autorité civile ou religieuse qui procède au mariage : L’adjoint au maire a marié ma sœur et mon beau-frère. De façon plus large, le sujet peut être celui qui décide le mariage : Autrefois, les parents mariaient leurs enfants sans leur demander leur avis.
  • Plus rare est l’emploi transitif quand le sujet est l’un des époux. Giono écrit : « C’était avant que tu maries la Marguerite » (CNRTL). Cet emploi est donné comme populaire ou régional par le Trésor de la langue française informatisé. Je me demande s’il n’est pas également vieilli.

« Un jour, je marierai un ange »

Venons-en, donc, à la rengaine qui a fait connaître le jeune chanteur Pierre de Maere : « Un jour, je marierai un ange ». Il utilise cet emploi rare du verbe marier, utilisé transitivement au sens d’épouser. Sa phrase veut dire « Un jour, j’épouserai un ange » ou encore « Je me marierai avec un ange », et non pas « J’organiserai le mariage d’un ange ». Ce qui est bien conforme à l’image que se donne l’artiste, qui cultive sa jeunesse et son air angélique, presque enfantin.

Voici donc que les chansons à la mode sont un bon prétexte pour parler de grammaire et de linguistique. Je pense qu’il est de bonne méthode de faire aimer l’étude de notre langue en partant d’énoncés réels, qui sont ceux que les locuteurs entendent tous les jours.

Si vous voulez écouter la chanson, en voici le clip. Ce n’est pas trop ma tasse de thé, même si le refrain est marquant. Personnellement, c’est surtout cet usage transitif rare qui m’a fait écouter cette chanson. Mais ça, c’est de la déformation professionnelle…

Abonnez-vous gratuitement !


En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

8 commentaires sur « « Je marierai un ange » : questions de transitivité »

  1. Merci beaucoup,

    Je crois que cela peut être un anglicisme, l’anglais ayant bien ravagé la Belgique.

    Cette erreur ne fait que révéler l’inculture probable du chanteur en question.

    Yves

    Aimé par 1 personne

      1. J’épouserai un ange conviendrait aussi, s’il s’agit de versification. Il faudrait voir, si c’est bien implanté, s’il n’y a pas une influence du flamand. Je pense qu’en Alsace par influence de l’allemand on peut aussi voir cette construction.

        Aimé par 1 personne

    1. Je suis bien d’accord. C’est juste un anglicisme hallucinant et pas l’usage d’une forme rare ou vieillie.
      J’imagine que ça fait moderne de calquer le français sur la construction anglaise « I will marry an angel ». Si on uniformise les langues, ça demande moins d’effort, c’est sûr. Mais c’est honteux.

      Aimé par 1 personne

  2. Merci pour l’information, c’est intéressant.
    Quoi qu’il en soit, je crains que ça encourage les anglicismes chez les personnes qui l’écoutent.
    Les mêmes qui, par exemple, omettent la conjonction « que » dans leurs phrases du type « je crois je vais y aller »

    Aimé par 1 personne

Répondre à Yves Maniette Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.