J’ai assisté à la première d’une « Maison de poupée » d’Ibsen

Dimanche 7 mai, 18h, au Théâtre de la Cité, à Nice. Je n’ai pu arriver au théâtre que quelques minutes avant le début de la représentation. En effet, j’avais passé l’après-midi à Grasse dans le cadre d’un festival de poésie slam. J’ai donc été surpris de découvrir la salle comble à mon arrivée : j’ai dû m’asseoir sur un strapontin. Cela m’a fait plaisir pour la troupe du Collectif du TROM. Et la représentation a été au niveau de cette attente.

La pièce en quelques mots

Torvald et Nora Helmer semblent avoir tout ce qu’il faut pour être heureux. Ils s’aiment passionnément, et ils vivent désormais avec aisance, maintenant que Torvald est devenu directeur de la banque. Ce dernier passe volontiers à sa tendre épouse ses dépenses superflues : après tout, il aime l’originalité et la fraicheur de celle qu’il nomme son « petit oiseau ».

Catherine Tornatore (à g.) et Catherine Herbrecht (à dr.)

Il est vrai que Nora est quelquefois un peu légère. Lorsque son amie Christine Linde, qui a connu la misère après avoir perdu son mari, lui rend visite, Nora ne parle d’abord que d’elle-même, de son bonheur et de ses menus tracas de personne opulente. Mais Nora a bon coeur, et elle promet d’intervenir auprès de son mari pour assurer à Christine un emploi à la banque.

Nora ignore encore, à ce moment-là, que sa bonne action va lui causer de grands tracas. Voici, en effet, que Torvald accède à la requête de Nora, et qu’il embauche Christine. Mais pour lui offrir cette place, il congédie Nils Krogstad, un employé sans scrupules, qui n’hésitera pas à user de tous moyens pour conserver son poste. Or, Nils a un moyen de pression imparable : jadis, Nora lui a emprunté une forte somme d’argent afin d’offrir à son mari le moyen de le guérir d’une grave maladie. Pour obtenir cet argent, elle a signé des faux. Et Torvald n’a jamais su d’où était venue cette somme, Nora ayant menti à ce sujet.

Au carrefour des frontières génériques

Nora se sortira-t-elle de ce piège qui se referme sur elle sans qu’elle l’ait vu venir ? À ce stade, le spectateur peut envisager plusieurs fins possibles, et ce qui est génial, c’est que l’issue n’est aucune d’entre elles.

Possibilité n°1: Nora trouve un moyen de sauver les apparences, ou un personnage secondaire lui en fournit un, et tout est bien qui finit bien. La pièce est alors un vaudeville, un drame léger, voire une comédie.

Possibilité n°2 : L’étau se resserre de plus en plus sur Nora, qui lutte jusqu’à la fin sans succès, jusqu’à être congédiée, voire jusqu’au suicide. La pièce est alors une tragédie moderne.

Et ce qui est intéressant, c’est que la pièce laisse entrevoir ces possibles, et touche par conséquent à ces différents genres, mais finit par ouvrir une troisième voie, inattendue, d’autant plus inattendue qu’Ibsen écrit dans un XIXe siècle bien plus paternaliste que le nôtre.

Roland Haugades (à g.) et Murielle Gnutti (à dr.)

Une pièce féministe

Cette troisième voie, vous l’aurez compris, est la suivante. Alors que plus rien, en définitive, ne l’obligeait à le faire (la situation ayant été résolue après de nombreuses péripéties), Nora décide de quitter son mari et ses enfants. Ce geste est éminemment féministe. Nora prend conscience d’elle-même. Elle prend surtout conscience du fait que, toute sa vie, elle aura été une poupée, manipulée, façonnée par les hommes, son père, son créancier, son mari. Elle ne veut plus jouer ce rôle de petit oiseau qu’elle n’interprétait que pour plaire à son mari. Elle veut désormais vivre libre, sans dépendre d’un homme.

Cette pièce a été écrite à une époque où les divorces restaient exceptionnels, où les femmes ne pouvaient engager de dépense en leur nom propre, mais devaient avoir l’accord de leur père ou de leur mari, et où elles n’avaient pas le droit de vote. Beaucoup considéraient les femmes comme de grands enfants, faibles et influençables, qui devaient être guidées, éduquées, comme si elles étaient foncièrement ignorantes et incapables. Leur unique rôle devait être celui de mère et d’épouse.

Le dix-neuvième siècle a vu naître le féminisme, les suffragettes, etc., mais ce seront finalement les deux guerres mondiales qui feront avancer les choses. Les hommes étant au front, ce sont les femmes qui font tourner l’économie. Force est alors de reconnaître qu’elles sont tout aussi capables que les hommes. C’est en 1944 qu’elles obtiennent le droit de vote en France. Il faut attendre 1965 pour que les femmes aient le droit de disposer de leur argent.

Ces dates très récentes doivent permettre de rappeler que le propos de la pièce n’est en rien dépassé. Certes, la femme d’aujourd’hui travaille, mais à un salaire généralement inférieur que celui d’un homme, parfois pour des tâches et un niveau de qualification équivalents. Et si la femme a obtenu des fonctions supplémentaires, elle n’a pas été soulagée sur les autres. Même lorsque le mari est volontaire pour partager les tâches (ce qui n’est pas toujours le cas), c’est généralement la femme qui organise, gère, prévoit, qui pense aux autres avant de penser à elle : c’est la fameuse « charge mentale ».

Le salut final : Catherine Tornatore, Roland Haugades, Emmanuel Bénichou, Joëlle Pfarr, Murielle Gnutti, Yves Skuta, Catherine Herbrecht

Une mise en scène captivante

La troupe du Collectif du Trom, menée par la metteuse en scène Sophie Tournier, a eu le ton juste. Le discours féministe est sensible mais pas trop appuyé. Yves Skuta, qui interprète Torvald, a su illustrer la misogynie de son personnage sans la rendre caricaturale : Torvald n’est pas un monstre, il est lui-même le produit d’une société misogyne, et il éprouve pour sa femme une tendresse paternaliste. Roland Haugades campe également un Krogstad réaliste, qui n’est pas maître chanteur par plaisir mais simplement parce que c’est un moyen pour lui de retrouver une situation durement acquise. Joëlle Pfarr incarne parfaitement l’amie certes gentille mais qui ne vient pas voir Nora de façon totalement désintéressée. Emmanuel Bénichou campe à merveille l’ami de la famille, le Docteur Rank, dont les airs de dandy cachent une maladie mortelle. Catherine Herbrecht est parfaite dans le rôle de la nounou confidente qui agit aussi comme narratrice de l’histoire, avec de nombreux apartés à destination du public. Et mention spéciale à Murielle Gnutti, qui a su montrer toute la complexité du personnage de Nora, sa légèreté apparente, ses angoisses à mesure que l’étau tragique se resserre, et sa grande force de caractère qui lui permet la décision finale.

Les choix de mise en scène ont permis de mettre en valeur toutes les facettes de la pièce. D’en faire apparaître avec subtilité le féminisme. Mais de montrer aussi qu’il s’agit d’une pièce sur le couple, sur le mensonge, sur l’effet délétère de l’argent, en même temps que la peinture d’une certaine bourgeoisie aisée, soucieuse des apparences, pétrie de conventions et indifférente à la misère du monde. La pièce a été jouée d’un souffle, sans rideau, sans entracte, de manière à en condenser la force tragique tout en soulignant le geste héroïque final du personnage principal.

Le choix de faire intervenir une accordéoniste sur scène, Catherine Tornatore, était également intéressant. Au lieu de simplement passer une bande-son, la metteuse en scène a voulu que la musique soit physiquement incarnée sur scène, et la musicienne devient un personnage, un témoin de l’histoire ou un symbole de la fatalité. L’accordéon a quelque chose de simultanément joyeux et triste. Ces notes d’accordéon m’ont fait penser à de l’orgue de barbarie, aux petites musiques qui peuvent accompagner les maisons de poupée ou les boîtes à bijoux. Cette musique était tout à fait en accord avec l’époque où l’action était censée se passer, c’est-à-dire à la fin du XIXe siècle, tout en soulignant selon le cas l’ironie ou le tragique de la situation, en l’allégeant aussi parfois, et en révélant peut-être le rôle de poupée, d’automate, du personnage principal, dont elle finit par s’affranchir.

Je n’ai pas le loisir d’aller souvent au théâtre, et je dois dire que j’ai passé un très bon moment. Un plaisir accru par le fait que je connais personnellement la plupart des acteurs de ce collectif du Trom qui a participé, l’an dernier, au festival Poët Poët. Mais c’est vraiment par conviction, et pas seulement par sympathie pour eux, que je vous recommande d’assister à cette pièce lors des prochaines représentations.

Une salle comble

Les illustrations qui accompagnent cet article sont des photographies que j’ai prises moi-même avec mon téléphone portable.

L’affiche de l’événement sur les réseaux

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5 commentaires sur « J’ai assisté à la première d’une « Maison de poupée » d’Ibsen »

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