Le thème du Printemps des Poètes 2024 est connu

L’annonce a été faite cette semaine. Nous savions que, après les Frontières en 2023, le thème du Printemps des Poètes 2024 commencerait par la lettre G. Dans un article précédent, essayant de deviner, j’avais proposé la Gaîté, la Générosité, la Guérison, le Goût, la Gourmandise… Un lecteur avait suggéré le Grabuge, thème qui m’a tellement plu que j’ai décidé de lancer un appel à poèmes sur ce thème. Finalement, ce sera la Grâce.

La Grâce : étymologie et signification

Du latin gratia, le mot « grâce » désigne la faveur divine, la reconnaissance, le remerciement, et par extension le charme et la beauté d’une personne « gracieuse ». Ce mot peut être rapproché de ses équivalents italien grazie et espagnol gracias (tous deux au pluriel) qui servent à dire merci. En vieux français, on pouvait dire « grâces t’en soient rendues » pour dire merci.

Le mot a été surtout utilisé dans un sens religieux : on parle de la « grâce divine », de la Grâce de Dieu, pour désigner, dans le christianisme, ce Don gratuit de Dieu aux hommes. Pour le dire autrement, Dieu se donne aux hommes, il veut leur salut et il leur donne les moyens de répondre à son appel. La notion a fait l’objet de débats intéressants sur la place du libre-arbitre dans le Salut : l’Homme peut-il oeuvrer à son salut ou doit-il se remettre entièrement à la Grâce divine ?

On peut noter que le mot de « grâce » renvoie à la fois à la faveur divine et au remerciement humain. D’où l’expression « rendre grâce à Dieu ». Les « grâces » sont des prières de remerciement.

Le mot a des emplois profanes, mais il me semble que ce mot un peu vieilli conserve alors quelque chose du sens religieux. Quand on parle de la « grâce présidentielle » qui permet au Président de la République de lever toutes les condamnations (en particulier peine de prison et, autrefois, peine de mort) d’une personne, on affuble le chef de l’État d’un pouvoir supérieur à celui des tribunaux, d’un pouvoir qui a quelque chose d’absolu. Le condamné n’est pas innocenté de façon rationnelle, il est gracié par une décision présidentielle qui n’a pas besoin d’être justifiée. On peut dire qu’un président gracie comme un prêtre absout.

De même, quand on parle de la grâce d’une personne, il ne s’agit pas d’un emploi religieux, on veut simplement parler de beauté et d’élégance, de l’aisance d’une personne, mais le sens religieux de « touché par la grâce divine » n’est jamais loin.

Grâce et poésie

Visuel du Printemps des poètes 2024

Cet héritage religieux transparaît sans doute dans la communication officielle du Printemps des Poètes, qui parle de « vocable de fière lignée » dans un visuel mêlant lettres d’or et fond bleu roi. Sophie Nauleau parle de « sens ascendant », du désir « d’affûter nos âmes », de « transcender nos imaginaires et nos vies », même si elle rappelle que la grâce « n’est pas que divine ou bénie, pas que gracieuse, évanescente ou mièvre, pas que céleste et inexprimable ». Mais si elle n’est « pas que », c’est donc qu’elle est aussi, largement, cela.

Employé à propos de la poésie, le mot de « grâce » fait inévitablement penser au mythe de l’inspiration. Depuis l’aède grec ou le barde gaulois, le poète est perçu comme un être inspiré. Il a un lien privilégié avec les Dieux. Quand il s’exprime, ce n’est pas seulement lui qui parle, il est la voix du clan, de la tribu, mais aussi la voix des Dieux. S’il est parfois difficile à comprendre, c’est que ses vers ont quelque chose en commun avec les prophéties de la Sibylle ou de la Pythie. Le poète est poète parce qu’il est touché par une grâce divine. C’est bien pour cela que Platon voulait exclure le poète de la Cité : la parole poétique est étrangère au discours rationnel et logique (logos). Elle échappe à toute justification. Elle a quelque chose de magique. Le poète écrit dans un « état de grâce ».

Des siècles plus tard, Victor Hugo ne dit pas autre chose quand, dans « Fonction du poète », il fait du poète un prophète, éclaireur des peuples, porteur de lumière, faisant flamboyer l’avenir. C’est en d’autres termes que Baudelaire rejoint la même idée : le poète décèle des « correspondances » qui demeurent invisibles au profane. Quant à Rimbaud, il fait du poète un Voyant, donc, là encore, un être supérieur, doté de facultés de perception qui lui donnent accès à un univers inaccessible au commun des mortels. En parlant « d’alchimie du Verbe », il fait de la poésie un talent ésotérique. Le thème, cher au XIXe siècle, de « poète maudit » n’est que l’envers de la définition originelle du poète comme touché par la grâce divine : dans les deux cas, le poète reste un être à part. Don ou malédiction, ce n’est qu’une question de point de vue.

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
— Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Millions d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Arthur Rimbaud, "le Bateau ivre"

La « réalité rugueuse à étreindre »

Or, la poésie contemporaine n’adhère plus pleinement à cet idéal. Dès Rimbaud, le poète est « rendu au sol ». Il garde donc désormais les pieds sur terre, et il ne prétend plus être un mage ou un prophète. Il ne se définit pas comme touché par la Grâce. Les Surréalistes étaient encore des explorateurs d’inconnu, à la recherche d’images insolites, de rapprochements de termes étonnants, de mondes oniriques. À l’inverse, ce qui intéresse profondément les poètes contemporains, c’est l’ici-bas, l’ici et maintenant, la réalité telle qu’elle est, sans plus fuir dans des ailleurs imaginaires. Le poète ne se présente plus comme le messager de Dieu ou des Dieux. Il ne revendique pas de connexion particulière avec le monde divin. Même les poètes croyants insistent sur l’humilité et sur l’incarnation. Si quête de sagesse il y a, elle se fait dans la réalité de l’instant présent, dans la description du monde, et c’est dans cet ici-bas de l’incarnation que l’intangible, l’indicible, l’absolu s’entrevoient parfois.

C’est à se demander si ce thème de Grâce n’est pas, tout simplement, anachronique, arc-bouté sur une représentation conservatrice de la poésie, faisant de celle-ci l’art de célébrer la Création, un art du beau, du joli et du « gracieux ». Bref, une conception « horriblement fadasse », comme dirait Rimbaud.

Oui mais (car j’aime les pensées nuancées), il y a malgré tout des états de grâce dans la poésie contemporaine, et qui lui ont donné quelques-uns de ses plus beaux poèmes.

États de grâce

La poésie requiert d’être constamment attentif à ce qui nous entoure. Cet état de disponibilité à ce qui est, comparable à une posture méditative, offre au poète la possibilité de ne pas passer à côté de certains « états de grâce ». C’est Jaccottet côtoyant la « cascade céleste ». C’est Bonnefoy qui, marchant dans la neige, voit resurgir des souvenirs anciens. C’est Jean-Michel Maulpoix faisant un « apprentissage de la lenteur ». C’est Marie-Claire Bancquart rencontrant l’infini dans le regard d’un insecte.

Nul besoin, on le voit, que le poète soit croyant. Il y a des états de grâce areligieux. Ce qui diffère, ce sont les mots posés sur l’expérience vécue, non l’expérience même. Il s’agit d’un instant d’une grande intensité, où l’on cesse de vivre machinalement et comme par automatisme, pleinement absorbé que l’on est par la sensation de l’instant. De fait, « Sensation » de Rimbaud est la description d’un état de grâce.

Ainsi, l’on aurait tort de ne chercher des exemples de « grâce » que chez les poètes croyants. Mais ces derniers ne sont pas pour autant à négliger. Je pense aux magnifiques poèmes sur les nuages chez Enza Palamara, au remerciement dans un poème d’Emmanuel Godo.

Un thème consensuel ?

Je ne crois pas que la Grâce soit une notion consensuelle, mais je crois que le risque est réel qu’il en soit fait une lecture consensuelle. On a tôt fait de réduire la poésie à quelque chose de joli, de gracieux, de fade. Et la poésie, ce n’est pas cela. Le poète n’écrit pas pour paraître élégant. Si grâce il y a, c’est dans l’intensité d’une sensation authentique. Le poète n’est jamais consensuel. Il dit les choses telles qu’il les perçoit et non telles qu’on a l’habitude de les présenter. Il dérange les certitudes. Qu’il soit ou non touché par la Grâce, il est souvent incompris de ses semblables.

En outre, le Printemps des Poètes est l’occasion, pour de nombreux élèves de tous âges, de s’initier à l’écriture poétique. Dans les classes, laïcité oblige, il ne sera guère possible de faire résonner le mot de grâce dans toute la richesse de ses acceptions. Et le risque est réel, là encore, par souci de se mettre à portée des élèves, de voir la grâce réduite au gracieux, et la poésie à une ornementation décorative du langage. On admettra que c’est un concept difficile à faire comprendre à de jeunes élèves.

J’ai quand même l’impression qu’il y a eu la volonté de revenir à quelque chose de plus « politiquement correct », après une année 2023 où le thème des frontières a permis à la poésie d’évoquer d’importants sujets d’actualité, retrouvant ainsi sa juste place dans la société. Je le répète, je ne crois pas que la Grâce soit une notion consensuelle, si on traite le sujet à fond, mais je crois que c’est un thème où il est facile d’en rester à une lecture superficielle.

Pistes de réflexion

Plutôt que sur « la Grâce » en général, il serait peut-être plus pertinent de travailler sur des « états de grâce », en montrant que la poésie est capable de produire de tels moments d’exception, où l’on cesse de vivre machinalement pour devenir pleinement présents. Un livre, ou mieux encore, une performance poétique, peuvent nous extraire de notre routine, insérer une parenthèse dans le quotidien, vécue comme un véritable « état de grâce ». On dit parfois que la poésie nous permet de nous évader du quotidien, je pense qu’elle permet surtout de rouvrir les yeux sur ce quotidien que nous oublions parfois de regarder, entendre, sentir, humer… Le réel n’est jamais ennuyeux, c’est notre attitude face à lui qui l’est parfois, et la poésie peut précisément nous conduire à des instants un peu hors du temps, où l’on se reconnecte avec nos sensations, où l’on reprend commerce avec la beauté. Ce ne serait pas cela, tout simplement, un état de grâce ?

On pourrait réfléchir aussi sur « grâce et disgrâce ». Un intitulé qui marquerait bien le refus d’en rester au gracieux, à la joliesse. La poésie n’est pas mignonne. Elle dérange les convictions simplistes et les goûts trop surfaits. Ce n’est pas qu’elle cherche la provocation. Parce que la provoc pour la provoc, c’est tout aussi peu intéressant que le mignon et le joli, et ça devient très vite conventionnel aussi. Ni gracieuse ni disgracieuse, elle est tout simplement elle-même, authentique, vraie. Sa vision de la Grâce n’est pas celle de tout le monde. Elle ne se croit pas « embarquée pour une noce avec Jésus-Christ pour beau-père » (Rimbaud). Dès Baudelaire, elle lorgne du côté des saltimbanques, des crieurs de rue, des vitriers, et même des charognes. Elle n’a pas une conception conventionnelle du beau. Elle ne nous montre pas forcément ce que nous voulons voir. Elle n’est pas là pour illustrer de jolies et sages leçons de morale. Ce pourquoi je considère nulles et non avenues les invitations à écrire des poèmes sur le « développement durable ». Non pas que la poésie ne puisse pas parler d’écologie. Mais elle parlera alors de la nature à sa façon à elle, sans s’inféoder à un agenda politique et à ses éléments de langage. Je dérive, certes, mais finalement je suis au coeur du sujet : si grâce il y a en poésie, c’est de façon non conventionnelle. Si le poète est touché par la grâce, c’est sans auréole. Si harmonie il y a, c’est une harmonie à laquelle on ne parvient qu’au terme de nombreuses dissonances. La poésie n’est pas une berceuse, même quand elle est douce. Elle n’est surtout pas là pour masquer ce qui dérange, et faire croire que tout serait beau et bon et bien. Elle n’est pas là pour faire joli, pour faire oublier le mal ou la mort, pour faire croire que tout serait bien. Il ne s’agit pas davantage (même si c’est un tort répandu) de noircir le trait à outrance. La grâce de la poésie est de nous ouvrir au réel, au monde, aux choses, tels qu’ils sont, dans leur complexité.

Sources

  • Alain Rey (dir.), Article « Grâce », Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, édition de 2006.
  • CNRTL, ATILF, Trésor de la langue française informatisé, article « Grâce ».
  • Wikipédia, articles « Grâce (christianisme) », « sola gratias ».
  • Sophie Nauleau, « La Grâce », visuel relayé sur les réseaux sociaux pour présenter le thème du Printemps 2024.

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17 commentaires sur « Le thème du Printemps des Poètes 2024 est connu »

  1. Un thème qui peut exciter les intellectuels mais bien peu adapté à l’ouverture de la poésie à tous et surtout aux enfants . Réjouissons nous : l’année prochaine , ce sera la Honte

    Aimé par 1 personne

    1. À mon avis tout dépend du tempérament de l’enfant (comme de l’adulte d’ailleurs) ; ce peut aussi être une façon de faire découvrir de nouveaux mots aux plus jeunes en les y faisant réfléchir !
      Il ne faut pas selon moi avoir honte de s’ouvrir l’esprit..

      Aimé par 1 personne

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