Les cinq continents en poésie

La poésie n’est pas seulement française. Il s’agit d’une lapalissade, et pourtant, le fait mérite d’être rappelé. Si la poésie française contemporaine est méconnue du grand public, la poésie étrangère est tout autant ignorée, voire davantage encore. Aujourd’hui, je vous propose un petit voyage poétique autour des cinq continents.

Commençons notre tour du monde poétique avec un voyage en Amérique du Sud. Ce continent de 17 840 000 kilomètres carrés, 1,75 fois plus grand que l’Europe, est culturellement partagé entre l’univers lusophone brésilien et le monde hispanophone dans la plupart des autres pays. Ce vaste territoire, peuplé par environ 416 millions d’habitants, est riche de ses cultures précolombiennes, auxquelles sont venues s’ajouter, non sans violence, les cultures européennes, mais aussi les influences africaines et asiatiques.

Pablo Neruda, poète chilien

Pablo Neruda

Un poète qui a chanté l’Amérique du Sud est Pablo Neruda. Ce Chilien, né en 1904, est l’auteur du Chant général, une vaste fresque épique dont la traduction française en Poésie/Gallimard par Claude Couffon occupe plus de cinq cent pages. Même s’il ne s’y réduit pas, on peut lire le Chant général comme une épopée de l’Amérique, comme une célébration du continent américain, de sa terre, de ses espaces naturels, de ses forêts, de ses fleuves, de ses montagnes, sans oublier ses peuples, ses héros individuels et collectifs, face au tragique de l’Histoire.

On s’en rend compte dès les premiers vers, puisque le poème liminaire s’intitule précisément « Amor America ». Pablo Neruda nous y fait remonter aux temps immémoriaux d’une terre encore vierge d’hommes :

Avant la perruque et le justaucorps
il y eut l'eau, les fleuves artériels
et il y eut l'onde lustrée des cordillères :
le condor ou la neige y semblaient immobiles,
il y eut l'épaisseur, l'humidité et le tonnerre
alors sans nom, les pampas planétaires.

C’est un continent mythique que chante solennellement le poète dans cette sorte de Genèse où l’eau est l’élément primordial. L’Amérique est magnifiée par le poète, sur le mode de l’éloge, du grandissement épique. Voici donc une immensité de pampas et de cordillères, sumplombée par le vol du condor, oiseau tutélaire.

Pablo Neruda se pose comme le chantre de cet univers mythique. Il le dit explicitement : « Je suis ici pour raconter l’histoire ». Avec cette posture de conteur, le poète rejoint le « Arma virumque cano » par lequel commence l’Énéide. Revendiquant toute l’histoire de l’Amérique, et non uniquement son histoire individuelle, Pablo Neruda se représente sous les traits de « l’Inca du Limon » :

Moi, l'Inca du limon,
j'ai touché la pierre et j'ai dit :
Qui
m'attend ? J'ai refermé la main, je n'ai senti
qu'une poignée de cristal vide.
Pourtant je m'avançais entouré de fleurs zapotèques
et la lumière était douce comme une biche
et l'ombre paraissait une paupière verte.

Ô ma terre innommée, sans ce nom d'Amérique,
anthère équinoxiale, lance pourpre,
ton parfum est monté en moi par les racines
jusqu'à la coupe où je buvais, jusqu'à ce mot
le plus gracile, encore à naître de ma bouche.

Pour en savoir plus sur Pablo Neruda, je vous suggère de commencer par cet article que j’avais écrit l’année où le Courage était le thème annuel du Printemps des Poètes. Cet article devait lui-même beaucoup au souvenir des cours passionnants de Patrick Quillier sur ce grand poète.

Évidemment, il est extrêmement simpliste et réducteur de ne citer qu’un poète par continent, mais c’est la règle du jeu que je me suis fixée pour cet article, et sans laquelle il n’aurait pas de fin. On aurait pu citer aussi Octavio Paz (Mexique), Jorge Luis Borges (Argentine), Jorge Amado (Brésil), pour ne mentionner que des poètes dont j’ai déjà rencontré le nom.

L’Amérique du Nord, majoritairement anglophone, est partagée entre trois territoires principaux du point de vue de la superficie : les États-Unis d’Amérique, le Canada, et le Groenland, territoire autonome du Danemark, géographiquement américain mais culturellement européen. Difficile de choisir un poète parmi tant de grands noms. J’ai étudié en khâgne la culture et la société américaines au XXe siècle, mais c’était dans le cadre d’un cours d’histoire et non de littérature, et si j’ai retenu quelques noms, j’aurais bien du mal à présenter Walt Whitman, E.E. Cummings ou encore Sylvia Plath.

Deborah Miranda, de l’ethnie Esselen

Il me semble judicieux de faire un pas de côté, en allant chercher non pas des poètes mais des poétesses, et non pas issues du groupe « WASP » majoritaire (white, anglo-saxon, protestant), mais des descendantes des populations précolombiennes, ces Native Americans que nous avons pris la mauvaise habitude d’appeler « Indiens d’Amérique ». En effet, dans un précédent article, je vous parlais de la conférence de Béatrice Machet, qui a publié une anthologie des poétesses amérindiennes.

Parmi les nombreux poèmes de cette anthologie intitulée De l’autre côté du chagrin (Wallâda, Avignon, 2018), j’en ai choisi un qui évoque précisément le territoire américain. Nous restons bien ainsi dans le thème de cet article. Ce poème, il est de Déborah Miranda, qui appartient à l’ethnie Esselen de Californie, tout en ayant aussi des origines juives et françaises. Ce poème s’intitule « Cartographie indienne », et il montre la façon dont l’homme blanc a remodelé les paysages traditionnels, sans égards ni pour la nature ni pour les populations ancestrales.

Mon père ouvre une carte de Californie
suit comme une lignée familiale les chaînes de montagnes,
les rivières, les frontières des comtés. Tuolomne,
Salinas, Los Angeles, Paso Robles,
Ventura, Santa Barbara, Saticoy,
Tehachapi. Des endroits où il était heureux,
ou bien où la tragédie le saluait
comme un vieux et déplaisant parent.

Un petit point bleu marque
le lac Cachuma, créé quand ils ont
construit un barrage sur la Santa Ynez, ont inondé
une vallée, ont divisé l'enfance de mon père : des jours
où il apprenait à nager à la dure,
et des jours où il marchait sur les écailles argentées,
les abdomens gonflés des saumons qui revenaient
vers une rivière qui n'était plus là. (...)

Le poème refuse toute emphase : c’est sur le ton du constat que se dit la destruction d’un monde. Pas d’exclamations, pas de plainte larmoyante, cela n’est pas la peine. On ne comprend que trop bien la détresse de ce père, qui a vu sa terre engloutie sous les eaux. L’énumération des toponymes est ainsi une façon de rendre hommage à cette terre californienne, à ces villes qui circonscrivent un espace vécu, où sont attachés de nombreux souvenirs.

Poursuivons notre tour du monde poétique avec l’Afrique. Avec plus de trente millions de kilomètres carrés, l’Afrique représente environ trois fois la superficie de l’Europe. Culturellement, ses 1,3 milliards d’habitants ressortent de cultures, de langues et d’ethnies nombreuses et diverses, mais on peut malgré tout distinguer deux grands ensembles, avec une Afrique du Nord arabophone et musulmane, et une Afrique subsaharienne multilingue, où l’islam et le christianisme côtoient les religions traditionnelles animistes.

Léopold Sédar Senghor, poète sénégalais

Senghor (Wikipédia)

Parmi les poètes africains, on peut mentionner le Sénégalais David Diop, le Congolais Tchicaya U Tam’si, le Djiboutien Abdourahman Waberi, ou encore les Marocains Abdellatif Laâbi et Tahar Ben Jelloun. J’ai choisi celui qui est sans doute le plus emblématique, à savoir Léopold Sédar Senghor.

Je vous propose de redécouvrir le poème intitulé « Femme noire » de Léopold Sédar Senghor, que j’avais cité et commenté naguère dans les colonnes de ce blog.

Femme noire

Femme nue, femme noire
Vétue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J'ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au cœur de l'Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair d'un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d'Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l'Esprit, les reflets de l'or ronge ta peau qui se moire

A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Partons à présent du côté du plus vaste des continents, qui occupe environ 30% des terres émergées et abrite 60% de la population mondiale : l’Asie. Ces chiffres montrent qu’il serait vain de trouver un poète qui puisse à lui seul être emblématique de l’Asie dans son ensemble. Il y a plusieurs aires culturelles. On peut distinguer l’Extrême-Orient (Chine, Japon, Taïwan, Corées), l’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Birmanie, Viêt-Nam, Laos, Cambodge), le monde indien (Inde, Pakistan, Bangladesh, Népal, Bhoutan), l’Asie centrale (pays de Mésopotamie, de l’ancienne Perse, de la route de la Soie : Iran, Irak, pays en -stan…), et enfin le proche Orient, qui confine à la Méditerranée (Israël, Liban, Syrie, etc.) sans oublier la péninsule arabique.

Le haïku japonais : Ryōkan

Le haïku est une forme poétique brève, née au Japon, et qui a séduit les poètes occidentaux au XXe siècle. Le plus célèbre auteur de haïkus est sans conteste Matsuo Bashō. J’ai davantage pratiqué ceux de Ryōkan, parce que je présente chaque année à mes élèves un petit album magnifiquement illustré qui contient neuf d’entre eux. Voici l’un d’eux :

Un très vieil homme
son corps saisi par le froid -
bambou sous la neige

Ryōkan était un moine et un ermite qui a vécu entre la deuxième moitié du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle. Ses haïkus sont inspirés par sa pratique du bouddhisme Zen comme par son expérience du quotidien. L’art du haïku consiste à saisir la beauté d’instants éphémères, et l’un de ses thèmes privilégiés est la contemplation de la nature dans ses différentes saisons.

Pour en savoir plus sur le haïku dans la tradition japonaise et sur son influence chez certains poètes français, je vous invite à consulter mon article intitulé Qu’est-ce qu’un haïku ?, écrit en 2017. Il est très court et ne prétend pas à autre chose que présenter cette forme à ceux qui ne la connaîtraient pas du tout. Il serait intéressant que j’écrive un article plus fouillé : un projet de plus dans la longue pile à écrire…

Autres poètes d’Asie

Je vais en rester à l’idée de départ qui est de présenter un seul poète par continent. Cependant, impossible de ne pas nommer d’autres poètes, en pensant notamment à des poètes déjà évoqués dans ce blog (suivez les liens).

L’Océanie est sans doute le continent dont on parle le moins en France. Les connaissances que nous (et je m’inclus dans ce « nous ») avons sur ce continent sont très vagues. Je ne crois pas avoir jamais suivi de cours, de quelque discipline que ce soit, spécifiquement consacré à l’Océanie.

L’Océanie est un vaste monde insulaire, dominé en termes de superficie par l’Australie qui est une île-continent, et qui comprend de nombreux États indépendants et de territoires associés à d’autres (notamment aux États-Unis, à la Nouvelle Zélande, au Royaume-Uni et à la France…). La population totale de l’Océanie, estimée à 50 millions d’habitants selon Wikipédia, est inférieure à celle de la France.

Dominique Tron

Si j’ignore presque tout de la poésie océanienne, il est néanmoins un poète dont je puis parler, pour en avoir entendu une présentation par Patrick Quillier lors des « Rencontres de paroles » d’Aiglun 2022. Il s’agit de Dominique ‘Oriata Tron.

Né au Maroc en 1950, il établit à Marseille un groupe de théâtre. Très jeune, il se fait repérer par Aragon et Elsa Triolet, et est édité chez Seghers. Il fait sa thèse à l’Université de Vincennes avant la scandaleuse dissolution de cette expérience singulière. Il part ensuite étudier les danses orientales en Inde et en Indonésie, avant de s’installer en Polynésie. Il se revendique tout à la fois peintre, danseur, chorégraphe, poète. En été 2022, une exposition de ses peintures à eu lieu au Hangar de Sigale (Alpes-Maritimes), où ses toiles colorées, qui évoquent tout à la fois l’art naïf et les arts polynésiens, ont été présentées par Patrick Quillier. Il adopte le nom ‘Oriata, qui est son nom polynésien.

La citation suivante, trouvée via Babelio, est empruntée aux 108 poèmes-clefs de Dominique Tron :

Comme le nouvel oiseau de paradis s'éloignait dans le ciel pour suivre son maître le Phoenix, celui-ci suspendit son vol et dit : "- Retourne près des amants qui jadis t'adoptèrent... Retourne près du caméléon ton frère". L'oiseau Hamsadéa répondit : " -J'ai trop peur d'affronter le malheur conquérant. Donne moi le pouvoir d'être à souhait invisible". "- Mais qui peut te voir ? " répliqua le Phoenix. Alors Hamsadéa redescendit vers les villages et les prés, et partout, dans les taudis et les palais, il vit les hommes et les femmes danser, chanter, s'aimer et s'égorger en son nom.

Dominique TRON, 108 poëmes-clefs de Dominique Tron, anthologie réalisée par Alain Sabatier, éditions La Bartavelle, 1995.

Terminons ce tour des continents avec l’Europe. Ce continent étant le nôtre, c’est celui que nous connaissons le mieux, et par conséquent celui où il est le plus difficile de choisir un poète emblématique. Plusieurs poètes dépassent le génie national pour devenir des références universelles et s’intégrer au patrimoine mondial de l’humanité. On peut penser à Homère en Grèce, à Dante Alighieri en Italie, à Cervantès en Espagne, à Shakespeare en Angleterre, à Goethe en Allemagne, à Victor Hugo en France… J’ai voulu ici proposer d’autres noms.

Federico Garcia Llorca (Espagne, 1898-1936)

No quiero que le tapen la cara con pañuelos
para que se acostumbre con la muerte que lleva.
Vete, Ignacio: No sientas el caliente bramido.
Duerme, vuela, reposa: ¡También se muere el mar!

Qu'on ne lui couvre pas le visage de mouchoirs
afin qu'il s'habitue à la mort qu'il porte.
Pars, Ignacio: ne regrette pas le chaud mugissement.
Dors, vole, repose: la mer aussi se meurt!

Federico Garcia Llorca (1898-1936), Llanto por Ignacio Sanchez Mejias, "La veillée du corps"
Source : http://www.pierdelune.com/Garcia%20Lorca4.htm

Attila Joszef (Hongrie, 1905-1937)

 Je ne veux qu’un lecteur pour mes poèmes :
Celui qui me connaît - celui qui m’aime -
Et, comme moi dans le vide voguant,
Voit l’avenir inscrit dans le présent.
Car lui seul a pu, toute patience,
Donner une forme humaine au silence.
car en lui seul on peut voir comme en moi
S’attarder tigre et gazelle à la fois.

Attila Joszef, cité d'après la revue "Esprits Nomades"
Source : https://www.espritsnomades.net/litterature/attila-jozsef-un-coeur-pur-sous-les-rails-de-la-vie/

Anna Akhmatova (Russie, 1889-1966)

Demande aux femmes de mon temps,
Bagnardes, "cent-cinq", prisonnières,
Et nous te raconterons tout :
Que la peur nous abrutissait,
Que nous élevions des enfants,
Pour la prison, la torture et la mort.

Pinçant nos lèvres bleuies,
Hécubes devenues folles,
Cassandres de Tchoukhloma
Portant des couronnes de honte,
Nous serons un chœur de silence :
"Au-delà de l'enfer, il y a nous."

Anna Akhmatova, Poème sans héros
Cité d'après https://www.babelio.com/auteur/Anna-Akhmatova/10118#!

*

J’espère que ce petit tour du monde en poésie vous a plu. Bien évidemment, il est absolument inenvisageable de présenter la poésie mondiale en un article de blog. Aussi ai-je trouvé intéressant de travailler par continents. J’espère vous avoir fait découvrir quelques noms, qui vous donneront envie d’en lire davantage.

N’hésitez pas à proposer d’autres noms dans l’espace dévolu aux commentaires. Je suis sûr que vous avez plein de poèmes à partager dans la tête. Enfin, je vous rappelle que c’est toujours un bon coup de pouce pour ce blog que de le diffuser sur vos réseaux sociaux, alors n’hésitez pas à le relayer ! Sur ce, je vous souhaite de joyeuses découvertes !


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2 commentaires sur « Les cinq continents en poésie »

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