Le baiser en poésie

Je l’ai su avec un peu de retard, d’où cette parution un peu décalée, mais qu’importe. Jeudi dernier, 6 juillet, c’était la journée internationale du baiser. Une occasion comme une autre d’évoquer ce thème, que je trouve amusant à traiter. En effet, souvent, on trouve des considérations sur l’amour en général, je crois que c’est d’ailleurs un thème poétique travaillé au collège. Il est beaucoup plus rare de trouver des réflexions sur le thème plus précis du baiser. Cela promet des poèmes plus légers, plus amusants, voire plus coquins… Petit tour d’horizon du baiser en poésie, du Moyen-Âge à nos jours.

1. Un rondeau de Charles d’Orléans

Je ne cite pas souvent de poésie du Moyen-Âge, aussi suis-je heureux de pouvoir commencer avec ce rondeau de Charles d’Orléans. Cette forme fixe implique des reprises de vers qui sont ici mises au service de l’obsession amoureuse. Le poète prie ici sa belle de lui accorder un doux baiser.

Vostre bouche dit : Baisiez moy,
Ce m'est avis quant la regarde ;
Mais Dangier de trop prés la garde,
Dont mainte doleur je reçoy.

Laissiez m'avoir, par vostre foy,
Un doulx baisier, sans que plus tarde ;
Vostre bouche dit : Baisiez moy,
Ce m'est avis quant la regarde.

Dangier me heit, ne scay pourquoy,
Et tousjours Destourbier me darde ;
Je prie a Dieu que mal feu l'arde !
Il fust temps qu'il se tenist coy.
Vostre bouche dit : Baisiez moy.

Source: Poésie française

Charles d’Orléans était un noble de sang royal. Fait prisonnier pendant la guerre de Cent Ans, il composa de nombreux poèmes. Ce rondeau s’inscrit dans une logique d’amour courtois. Le poète s’adresse à la femme aimée, dont il cherche à obtenir « un doux baiser ». Son argument, c’est que la bouche elle-même de la femme aimée réclame ces baisers. Mais le « baiser » s’oppose au « danger ». On se demande si la femme aimée ne demeure pas inaccessible, objet d’un désir qui demeure inassouvi.

2. Pierre de Ronsard, Les Amours (1553), « Chanson »

Poursuivons avec le deux-cent-onzième poème des Amours de Ronsard, qui, contrairement à la plupart des poèmes du recueil, n’est pas un sonnet mais une chanson.

Petite Nymfe folastre,
Nymfette que j'idolatre,
Ma mignonne, dont les yeus
Logent mon pis & mon mieus :
Ma doucette, ma sucrée,
Ma Grace, ma Cytherée,
Tu me dois pour m'apaiser
Mile fois le jour baiser.
Avance mon cartier, belle,
Ma tourtre,
Avance moi le cartier
De mon paiment tout entier.

Demeure, où fuis tu, Maitresse?
Le desir qui trop me presse,
Ne sauroit arrester tant,
S'il n'a son paiment contant.
Revien, revien, mignonnette,
Mon dous miel, ma violete,
Mon œil, mon cœur, mes amours,
Ma cruëlle, qui toujours
Treuves quelque mignardise,
Qui d'une douce faintise
Peu à peu mes forces fond,
Comme on voit dessus un mont
S'écouler la nege blanche :
Ou comme la rose franche
Pert le pourpre de son teint
Du vent de la Bise atteint.
Où fuis-tu, mon âmelette,
Mon diamant, ma perlete :
Las! revien, mon sucre dous,
Sur mon sein, sur mes genous,
Et de cent baisers apaise
De mon coeur la chaude braise.
Donne m'en bec contre bec,
Or un moite, ores un sec,
Or un babillard, & ores
Un qui soit plus long encores
Que ceus des pigeons mignards,
Couple à couple fretillars.
Ha là! ma doulce Guerriere,
Tire un peu ta bouche arriere,
Le dernier baiser donné
A tellement étonné
De mile douceurs, ma vie,
Qu'il me l'a presque ravie,
Et m'a fait voir à demi
Le Nautonnier ennemi,
Et les pleines où Catulle,
Et les rives où Tibulle,
Pas à pas se promenant,
Vont encore maintenant
De leur[s] bouchettes blémies,
Rebaisotans leurs amies.
Pierre de Ronsard, par François Séraphin Delpech, v. 1825 (Source : Wikimedia commons)

Si Ronsard souhaitait élever son amour pour Cassandre à la hauteur du mythe antique, il adopte ici un ton plus simple et plus léger que dans la plupart des autres pièces du recueil. Le poète vendômois s’adresse ici à une nymphe, et la presse de lui accorder de nombreux baisers. Ronsard file la métaphore du prêt d’argent : la femme aimée doit avancer le « quartier » (donc le quart) du « paiement ». Il parle plus loin du « paiment contant » (paiement comptant en orthographe moderne). Ces images empruntées au monde de la banque peuvent étonner dans un poème du XVIe siècle, et cela nous rappelle que le système bancaire est né à la fin du Moyen-Âge.

Dans ce poème, on pourrait relever les nombreux verbes à l’impératif qui montrent combien le poète presse la femme aimée de lui accorder ces fameux baisers. Le poème relève donc de la demande, de la prière. Les multiples appellatifs « mon doux miel, ma violette », etc., s’inscrivent dans une stratégie de séduction pour obtenir ces baisers.

Ronsard entend bien par « baiser » un échange buccal et lingual, bref un « French kiss », puisqu’il précise « bec contre bec ». Il décline alors toute la variété possible des baisers, « moite », « sec », « babillard », « long »…

Le poète évoque ensuite le souvenir du « dernier baiser donné », en exagérant énormément l’effet donné. On peut parler d’hyperbole, voire d’adynaton (quand l’exagération atteint l’impossible). Un exemple célèbre d’adynaton provient de Maurice Scève :

"Plutôt seront Rhône et Saône disjoints,
Que d'avec toi mon cœur se désassemble"

Le poète lyonnais, qui vit au confluent des deux fleuves, sait très bien que rien ne peut les séparer. Quand il dit que la séparation des deux fleuves est plus probable que la séparation des deux cœurs, il montre par une image puissante le caractère indéfectible de leur amour. Cette comparaison à une réalité impossible se retrouve dans le poème de Ronsard :

Le dernier baiser donné
A tellement étonné
De mile douceurs, ma vie,
Qu'il me l'a presque ravie,

Les termes d’étonnement et de ravissement étaient plus forts à l’époque de Ronsard qu’ils ne le sont aujourd’hui. Être étonné, ce n’est pas seulement être surpris, c’est être frappé de stupeur. Et quand Ronsard dit que sa vie a été « presque ravie », il ne parle pas d’un simple contentement, il parle d’un ravissement au sens de vol, de rapt. Il dit que ce baiser a bien failli lui faire perdre la vie. C’est une exagération énorme, qui confine à l’impossible. L’adynaton n’est pas atteint (puisqu’il y a un « presque »), mais le propos est extrêmement hyperbolique.

Et ce baiser unique lui donne accès à tout un monde :

Et m'a fait voir à demi
Le Nautonnier ennemi,
Et les pleines où Catulle,
Et les rives où Tibulle,
Pas à pas se promenant,
Vont encore maintenant
De leur[s] bouchettes blémies,
Rebaisotans leurs amies.

Le Nautonnier est le conducteur d’une barque. Le terme était notamment utilisé pour désigner Charon, ce personnage mythologique qui faisait traverser l’Achéron, fleuve des Enfers. Catulle et Tibulle étaient des poètes latins qui ont tous deux chanté l’amour.

Le baiser reçu par Ronsard donne ainsi accès à tout un univers mythique, sans doute les Champs Elysées grecs, ce paradis où les poètes continuent, après leur mort, d’embrasser leurs amantes.

3. Le baiser chez Louise Labé

Restons au XVIe siècle avec un poème de Louise Labé où la dimension érotique est évidente.

Rappelons que Louise Labé, également connue sous le nom de « La Belle Cordière », est une poétesse française de la Renaissance, née vers 1524 à Lyon. Elle est une figure importante de la Pléiade lyonnaise, un cercle littéraire du XVIe siècle. Louise Labé a écrit des sonnets, des élégies et des épîtres, centrés sur l’amour et la passion.

Baise m’encor, rebaise moy et baise :
Donne m’en un de tes plus sauoureus,
Donne m’en un de tes plus amoureus :
Ie t’en rendray quatre plus chaus que braise.

Las, te pleins tu ? ça que ce mal i’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Iouissons nous l’un de l’autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suiura.
Chacun en soy et son ami viura.
Permets m’Amour penser quelque folie :

Tousiours suis mal, viuant discrettement
Et ne me puis donner contentement.
Si hors de moy ne fay quelque saillie.

Ce poème provient des Élégies et Sonnets de Louise Labé, dans une édition de 1910 chez Sansot reproduite par Wikisource. Il donne à voir une Louise Labé particulièrement avide de baisers. Les quatrains invitent l’être aimé à multiplier les baisers, tandis que les tercets développent l’idée que les baisers redoublent la vie de ceux qui les pratiquent, puisque l’on vit à la fois en soi-même et en l’autre. Aussi la poétesse a-t-elle un besoin viscéral de ces baisers, au point qu’elle se sent « mal » en leur absence. Elle a besoin de sortir d’elle-même, dans un élan d’amour qu’elle nomme « saillie ». Ce mot, qui désigne l’accouplement, en général chez les animaux (où c’est le mâle qui saillit la femelle), permet aussi de nommer des mouvements de jaillissement, de proéminence. Je pense qu’il faut ici le lire comme un synonyme de « sortie ». La poétesse a besoin de ce mouvement hors de soi que procurent les baisers.

4. Le Baiser de Tristan L’Hermite

Tristan L’Hermite, de son vrai nom François, est un poète français du XVIIe siècle. Eh oui, il n’y a pas que La Fontaine au XVIIe siècle ! Ce gentilhomme fut d’abord page du fils naturel de Henri IV, puis homme d’épée au service de Louis XIII et de son frère Gaston. Cet écrivain touche-à-tout s’est illustré à la fois dans la poésie, le théâtre et le roman. Au sein de ce vaste ensemble, il y a un sonnet précisément intitulé « Le Baiser ». Le voici. Dans la colonne de gauche, vous trouverez le poème original dans l’orthographe d’époque, et dans la colonne de droite, une version en orthographe moderne, faite maison.

MES Eſcrits à iamais, Amour, te beniront,
Puiſque par ta faueur i’amolis cette ſouche ;
Pour le prix d’vn Laurier que ie mis ſur ſon front
Yris me fit baiſer les roſes de ſa bouche.

Qu’elle plongea mon Ame en de felicitez !
Que ce reſſouuenir est doux à ma penſée !
Et ſi ie dépeignis de belles veritez,
Que mon inuention fut bien recompenſée !

Ô Diuine merueille, il faut bien que mes Vers
Portant vostre loüange au bout de l’Vniuers,
Vous façent adorer des plus rares perſonnes :

Vous les recognoiſſez trop liberalement ;
Vous donnez des threſors, vous donnez des Couronnes,
Et ſi vous ne donnez qu’vn baiſer ſeulement.
Mes écrits à jamais, Amour, te béniront,
Puisque par ta faveur j'amollis cette souche ;
Pour le prix d’un Laurier que je mis sur son front
Iris me fit baiser les roses de sa bouche.

Qu’elle plongea mon Âme en de félicités !
Que ce ressouvenir est doux à ma pensée !
Et si je dépeignis de belles vérités,
Que mon invention fut bien récompensée !

Ô Divine merveille, il faut bien que mes Vers
Portant votre louange au bout de l’univers,
Vous fassent adorer des plus rares personnes :

Vous les reconnaissez trop libéralement ;
Vous donnez des trésors, vous donnez des Couronnes,
Et si vous ne donnez qu’un baiser seulement.

Le poème s’inscrit dans un univers mythologique de convention, où la femme aimée est assimilée à la déesse Iris. Le poète chante les louanges de la déesse : il la couronne d’un laurier, en échange d’un baiser. Un baiser intense, porteur de félicités extrêmes.

5. Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres (1840)

Victor Hugo

Passons à présent au XIXe siècle. On ne présente pas Victor Hugo, sans doute l’écrivain français le plus célèbre. On ne compte plus les écoles, les rues et les avenues auxquelles il a donné son nom. C’est d’ailleurs de son vivant que la rue où il habitait a été renommée rue Victor Hugo, si bien que son adresse était « Victor Hugo, rue Victor Hugo ». La classe, pas vrai ? On peut retenir de Victor Hugo le fait qu’il était un écrivain complet, puisqu’il a, à lui seul, changé l’histoire du roman, du théâtre et de la poésie. Peu d’écrivains peuvent en dire autant. Chef de file du romantisme en France, il a laissé l’image d’un homme grave et imposant, telle une statue surplombant les falaises de Guernesey. Pourtant, il excelle aussi dans les poèmes légers, et nous en avons ici un parfait exemple !

Oh ! quand je dors, viens auprès de ma couche,
Comme à Pétrarque apparaissait Laura,
Et qu'en passant ton haleine me touche... –
Soudain ma bouche
S'entrouvrira !

Sur mon front morne où peut-être s'achève
Un songe noir qui trop longtemps dura,
Que ton regard comme un astre se lève... –
Soudain mon rêve
Rayonnera !

Puis sur ma lèvre où voltige une flamme,
Éclair d'amour que Dieu même épura,
Pose un baiser, et d'ange deviens femme... –
Soudain mon âme
S'éveillera !

Le 19 juin 1839.

Source: site Poésie française

J’aime bien ce poème où les trois quintils, composés de trois décasyllabes suivis de deux tétrasyllabes, reprennent la même structure syntaxique. Les vers longs, à valeur de protase, construisent un effet d’attente, tandis que les deux vers courts, à valeur d’apodose, se lisent comme une chute. Voici donc que Hugo rêve à ce qu’une femme vienne le rejoindre dans son sommeil, et lui apporte les délices de son haleine, de son regard, de son baiser…

En fouinant sur Internet, j’ai trouvé cet autre poème de Victor Hugo, centré cette fois-ci sur deux adolescents trop timides pour oser aller jusqu’au baiser :

Elle me dit : Quelque chose
Me tourmente. Et j'aperçus
Son cou de neige, et, dessus,
Un petit insecte rose.

J'aurais dû - mais, sage ou fou,
A seize ans on est farouche,
Voir le baiser sur sa bouche
Plus que l'insecte à son cou.

On eût dit un coquillage ;
Dos rose et taché de noir.
Les fauvettes pour nous voir
Se penchaient dans le feuillage.

Sa bouche franche était là :
Je me courbai sur la belle,
Et je pris la coccinelle ;
Mais le baiser s'envola.

- Fils, apprends comme on me nomme,
Dit l'insecte du ciel bleu,
Les bêtes sont au bon Dieu,
Mais la bêtise est à l'homme.

Source: Bonjour poésie

Ce poème a quelque chose d’une fable, puisqu’il a une dimension narrative et qu’il se termine par un « envoi » constitué par les paroles de la coccinelle. J’aime la candeur et la pudeur du poète à seize ans, qui se contente d’ôter une coccinelle du cou de la femme aimée, au lieu de lui ravir un baiser.

6. « Rêvé pour l’hiver » d’Arthur Rimbaud

Poursuivons avec un poème de Rimbaud qui a le même caractère touchant :

L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : "Cherche !" en inclinant la tête,
– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
– Qui voyage beaucoup…

Arthur Rimbaud
En wagon, le 7 octobre 1870

Source: Poetica

Ce n’est pas cette fois-ci une coccinelle mais une araignée qui court sur le cou de l’être aimé. Et, dans l’intimité du petit wagon rose, véritable écrin d’amour, cet insecte est un prétexte à une exploration en règle du corps de l’être aimé. Les adolescents de Rimbaud sont beaucoup moins timides que ceux de Hugo…

7. « A poor young shepherd » de Paul Verlaine

En choisissant des vers courts et des jeux de reprises, Verlaine nous propose un poème simple et léger, qui évoque lui aussi la timidité du jeune amant :

J'ai peur d'un baiser
Comme d'une abeille.
Je souffre et je veille
Sans me reposer :
J'ai peur d'un baiser !

Pourtant j'aime Kate
Et ses yeux jolis.
Elle est délicate,
Aux longs traits pâlis.
Oh ! que j'aime Kate !

C'est Saint-Valentin !
Je dois et je n'ose
Lui dire au matin...
La terrible chose
Que Saint-Valentin !

Elle m'est promise,
Fort heureusement !
Mais quelle entreprise
Que d'être un amant
Près d'une promise !

J'ai peur d'un baiser
Comme d'une abeille.
Je souffre et je veille
Sans me reposer :
J'ai peur d'un baiser !

Source: Bonjour poésie

Parfois étiqueté comme symboliste, Paul Verlaine est sans doute, en réalité, au-delà de toute classification, tant son œuvre est unique. Il est généralement noté que sa poésie est d’une grande musicalité. Il insuffle sa sensibilité exacerbée dans des poèmes à la versification très précise.

Ce poème est marqué par le chiffre cinq : cinq strophes, qui sont des quintils (strophes de cinq vers) de pentasyllabes (vers de cinq syllabes). Une forme brève, légère, qui sied bien au thème du baiser, tout en étant aussi très précise. Cette forme se rapproche du limerick anglais, sans lui correspondre totalement toutefois.

Ce poème exprime bien le trouble et la volupté que suscite l’idée d’un premier baiser. L’appréhension et le désir se mêlent sans cesse. La brièveté des vers, le retour fréquent des rimes, la comparaison à une abeille, implique un traitement léger, qui suppose un détachement relatif de l’auteur : ce n’est pas un poème romantique et tourmenté, mais une évocation légère de ce thème, par un poète qui, soyez-en sûrs, n’était pas trop du genre à avoir peur d’un simple baiser.

8. « Le Baiser » d’Anna de Noailles (1901)

C’est une invitation à l’amour que nous propose Anna de Noailles. Chaque strophe compare les couples d’amoureux à des réalités de la nature, comme le vent, l’eau, le blé, les pétales, les abeilles… On retrouve l’invitation à jouir de l’amour tant qu’il est encore temps, motif traditionnel qui a été l’enjeu de maints poèmes (cf. « Mignonne, allons voir… », par exemple).

Couples fervents et doux, ô troupe printanière !
Aimez au gré des jours.
— Tout, l’ombre, la chanson, le parfum, la lumière
Noue et dénoue l’amour.

Épuisez, cependant que vous êtes fidèles,
La chaude déraison,
Vous ne garderez pas vos amours éternelles
Jusqu’à l’autre saison.

Le vent qui vient mêler ou disjoindre les branches
A de moins brusques bonds
Que le désir qui fait que les êtres se penchent
L’un vers l’autre et s’en vont.

Les frôlements légers des eaux et de la terre,
Les blés qui vont mûrir,
La douleur et la mort sont moins involontaires
Que le choix du désir.

Joyeux, dans les jardins où l’été vert s’étale
Vous passez en riant,
Mais les doigts enlacés, ainsi que des pétales
Iront se défeuillant.

Les yeux dont les regards dansent comme une abeille
Et tissent des rayons,
Ne se transmettront plus d’une ferveur pareille
Le miel et l’aiguillon,

Les cœurs ne prendront plus comme deux tourterelles
L’harmonieux essor,
Vos âmes, âprement, vont s’apaiser entre elles,
C’est l’amour et la mort…

Anna de Noailles, Le Cœur innombrable, 1901, cité d'après le site Poetica.

Issue de la noblesse roumaine, Anna de Noailles, née Anna Elisabeth Bassaraba de Brancovan, a reçu une éducation poussée, tournée vers les arts et la littérature. En 1897, elle épouse le comte Mathieu de Noailles, avec qui elle aura un fils. Elle entretient une liaison avec le poète Henri Franck. Son salon parisien attire l’élite intellectuelle et artistique de l’époque. Elle fut l’amie de Georges Clemenceau. Elle organisa un dîner en l’honneur d’Albert Einstein. Anna de Noailles décède en 1933 et repose au cimetière du Père-Lachaise, tandis que son cœur est dans l’urne de son domaine à Amphion-les-Bains.

Ce poème, le troisième du recueil Le Coeur innombrable, est une invitation à l’amour. C’est ainsi à l’impératif que la poétesse s’adresse aux amants : « Aimez au gré des jours ». Cette exhortation est d’autant plus pressante que le temps est compté. Les nombreuses comparaisons égrenées au fil du poème étayent ce thème de la fuite du temps. L’amour s’en va aussi vite qu’il revient, comparable à des branches qui se rapprochent et s’éloignent au gré du vent, à des pétales qui se flétrissent rapidement. Aussi le poème se termine-t-il sur le rapprochement de l’amour et de la mort, désignant vraisemblablement le stade d’une relation dépassionnée. Le temps de la passion dure peu : aussi faut-il le vivre pleinement.

9. Jean-Michel Maulpoix

Né le 11 novembre 1952, Jean-Michel Maulpoix est un poète français contemporain reconnu pour son œuvre délicate et sensible. Professeur émérite de littérature à l’Université Paris III Sorbonne Nouvelle, il s’est également illustré en tant que critique littéraire et essayiste, poursuivant d’un livre à l’autre la notion fuyante de lyrisme. Son œuvre poétique, le plus souvent en prose, marque l’inquiétude de l’homme contemporain dans un monde de plus en plus souvent dénué de sens, tout en se refusant à la résignation et en se portant en quête d’apaisement.

Dans un passage de La Matinée à l’anglaise (1981), il développe une réflexion où se mêlent la parole poétique et la sensualité amoureuse. Ce motif sera maintes fois réécrit ensuite.

Jean-Michel Maulpoix, La Matinée à l’anglaise, Paris, Seghers, 1981, p. 81.

10. Et pour finir, ChatGPT

Pour terminer, et pour m’amuser un peu, j’ai demandé à ChatGPT plusieurs poèmes sur le baiser. Voici les plus réussis à mon sens. Vous me direz quel est votre préféré.

ChatGPT, à la façon de Guillaume Apollinaire :

Sur le cou taché de la femme
Dort un petit baiser mouillé
Une mouche y passe et s’entame
Sur le cou taché de la femme
Un point rose de sang gamme
Entre deux perles écaillées
Sur le cou taché de la femme
Dort un petit baiser mouillé

ChatGPT, à la façon de Joachim du Bellay :

Ô doux baiser qui fond tel que cire,
Sur mes lèvres comme un rayon de miel,
Ton étreinte en mon cœur se fait empire,
Émoussant toute autre envie mortelle.

Ton effluve, si suave et si subtil,
Tisse des liens dans l'ombre de mon être,
Au doux baiser, mon cœur bat si docile,
Comme la vague en sa course folâtre.

Tel l'oiseau ivre de lumière et d'azur,
Je m'abandonne à ta chaleureuse danse,
Ton étreinte est mon plus cher trésor sûr,
Comme le roc défie l'écume immense.

Entre tes lèvres, le temps se suspend,
Chaque instant gravé d'amour et d'émoi,
Dans ce baiser, nos âmes se confondent,
Et je frissonne sous ton tendre émoi.

Ô doux baiser, enchanteur et divin,
Je vogue ainsi sur ton océan d'extase,
Dans tes étreintes, je perds tout chemin,
Chaque baiser m'ouvre une nouvelle phrase.

Ainsi je m'abandonne à ta douce ivresse,
Dans l'éternel de ce baiser éclatant,
De toi, je ne veux point quitter l'adresse,
Car ton amour est mon bien le plus grand.

ChatGPT, à la façon de Jean Genet :

Dans l'ombre des murs interdits,
Nos lèvres s'effleurent, interdites,
Un baiser volé, un acte maudit,
Dans la nuit des désirs indécis.

Ta peau, un mystère, un tourment,
Nos corps se cherchent, se démentent,
Entre plaisirs et sentiments,
Nos baisers s'entrelacent, impénitents.

Dans la pénombre, en toute discrétion,
Nos âmes s'unissent en fusion,
Des étreintes interdites, une passion,
Dans l'abîme de notre perdition.

Éphémères instants, volupté clandestine,
Nos baisers sont des feux sans fin,
Enchaînés dans le péché et la débine,
Nous goûtons l'interdit, le divin.

Dans l'ombre des plaisirs obscurs,
Nos bouches se trouvent, s'aventurent,
Dans le jeu du désir qui m'embrase,
Le baiser brûle, nous dépasse.

Dans cet univers de péchés,
Nos baisers sont des cris muets,
Un hymne secret à l'interdit,
Dans l'ombre des plaisirs infinis.

ChatGPT, à la façon de Stéphane Mallarmé :

Un baiser éthéré, frisson d'éther,
Les lèvres s'unissent, les âmes fusionnent,
Dans le baldaquin des songes nacrés,
Le poète s'épanche, l'infini se tonne.

L'éternité s'invite, l'art se déploie,
Un éclat sidéral, étoile naissante,
Le poème s'envole, l'amour exulte,
Dans le silence, Mallarmé s'isole.


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9 commentaires sur « Le baiser en poésie »

  1. Merci pour ce jolis moments de vraie poésie. Nota : Apollinaire est celui de ChatGPT que je préfère. Mais j’aime autant le cœur de Chat GPT que celui de ma machine à laver 🙂

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