C’est toujours un immense plaisir pour moi que de trouver dans ma boîte aux lettres un recueil de Jean-Michel Maulpoix. Les livres du poète m’accompagnent presque quotidiennement depuis des années, leur ayant consacré mes deux mémoires de Master, ma thèse de doctorat et plusieurs articles. Or, Jean-Michel Maulpoix vient de faire paraître Le jardin sous la neige, sous la belle couverture gris-bleu des éditions du Mercure de France. Un livre sobre, qui parle à voix douce de la mort.
Un poète hanté par la mort
Comme sans doute toute l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix, Le Jardin sous la neige est hanté par la perspective de la mort. Une perspective désormais plus tangible, plus concrète, à mesure que le poète avance en âge, même s’il n’a que soixante-dix ans. Il refuse de se voiler la face ou de se raconter des histoires : il sait qu’il est entré dans la « saison froide », ce temps où l’on a conscience que les meilleures années sont derrière soi, et que, même si de belles journées peuvent encore être vécues, le temps est désormais compté.
Sans doute une telle hantise était-elle déjà à l’œuvre dès la jeunesse du poète, et l’empêchait-elle de pleinement savourer les bonheurs simples de la vie. « Trop douce est la musique, trop sucrée », écrivait Jean-Michel Maulpoix dans Une histoire de bleu, comme si le poète ne pouvait s’abandonner totalement à la douceur du « soir, sous les parasols rouges de la terrasse » (HB, p. 43). Le poète aime à rappeler qu’il est né un jour d’armistice, marqué par la mort dès le jour de sa naissance (notamment dans Papiers froissés dans l’impatience).
La mort est pour Jean-Michel Maulpoix une « idée mère ». Le poète affirmait en 2000, dans L’Instinct de ciel : « Je ne peux écrire autrement que dans cette espèce de douceur funèbre » (IC, p. 233). C’était alors à travers des salves de phrases interrogatives que le poète exprimait son angoisse de la mort. Une angoisse qui n’était sans doute pas pour rien dans la crise existentielle que le poète a vécue dans les années 1990, et qu’il rapporte dans Domaine public (1998), sous la forme d’un dynamitage en règle de la vieillerie poétique.
Une douceur mélancolique
Le Jean-Michel Maulpoix d’aujourd’hui ne s’emporte plus avec fougue contre l’absurdité de cette vie qui doit finir. Il en a fait son parti. « À la saison froide on a pris conscience de la nature résiduelle des jours qu’il reste à compter » (p. 23). Le livre se lit ainsi comme une suite de proses mélancoliques et résignées, où un thème majeur est le peu, le reste, la déperdition progressive, l’affadissement des saveurs et des désirs. La forme vise la neutralité, éloignée tout autant des formes brèves et intenses que des longues envolées fiévreuses que le poète a toutes deux pratiquées. « Nul feu ne flambe plus dans le cœur » (p.11).
La section centrale du recueil s’intitule précisément « Rue des pleurs », en écho à Rue des fleurs qui était le titre du précédent ouvrage. Un paysage triste, où les « gazons » sont « gris » et les « soirées » sont « mornes » (p. 60). Où le sang « se fige » comme chez Baudelaire (p. 60). Le poète convoque « un silence plus lourd, plus épais, plus dense », qui anticipe sur le silence définitif qu’impose la mort (p. 87).
"J'ai usé mes forces et sans doute atteint le bout du chemin. Il n'est prévu nulle part que nous disposions du langage avec la même facilité tout au long de notre vie. Enfant, nous l'avons appris avec effort, et nous devons consentir à l'oublier. Dès que je le pourrai, je vous promets de me retirer des affaires publiques et de m'en tenir au silence." (p. 97)
« Pardonnez-moi, je grince » écrivait Jean-Michel Maulpoix dans Domaine public. Il écrit désormais : « Pardonnez-moi si je radote » (p. 97). Le choix du verbe est significatif. Il ne s’agit plus de s’excuser d’une sorte de folie passagère mais des effets de l’âge. Le jardin sous la neige tout entier est une façon touchante de parler du vieillissement, ce qui fait du bien dans une société tant marquée par le jeunisme.
Écrire et réécrire
Le « radotage » ne s’explique cependant pas ici par l’âge mais par la condition même de poète. Retrouvant un motif récurrent sous sa plume, Jean-Michel Maulpoix écrit : « Je ne suis fait que de phrases. Je n’ai pas de corps propre ni de vie qui soit à moi » (p.97). Le poète tend ainsi fréquemment à se représenter lui-même comme un être de papier, comme un Écrivain imaginaire dépourvu de consistance réelle. Il s’agit parfois même d’anticiper sur la mort, le poète s’imaginant dépourvu d’existence physique et n’existant plus qu’à travers ses livres.
Le poète ne « radote » pas, il réécrit. Ce qui n’a rien à voir. L’écriture s’inscrit souvent chez Jean-Michel Maulpoix dans un mouvement de basse obstinée, consistant à revenir sans cesse sur les mêmes motifs, les mêmes thèmes, les mêmes phrases, parfois les mêmes poèmes. De nombreux poèmes — voire des recueils entiers — se lisent comme des étapes d’un constant travail de réécriture.
"Je vous parle depuis mon ombre. Je suis passé de l'autre côté. Là où il ne reste que des mots. Des écorces, des pelures. Des piles de papiers froissés dans l'impatience. Des couvertures en carton. Les reliques de nos vies perdues. Comme quand on déménage et qu'on rassemble ses affaires... C'est une espèce d'hiver : il y souffle un vent froid qui siffle entre les croix brisées et renverse les livres de pierre et les pots de chrysanthèmes. Non, à présent ne cherchez plus mon cœur puisque les bêtes l'ont mangé. Le jour est venu. Plus de pluie fine. Plus de dimanche après-midi dans la tête. Plus d'hirondelles rouges qui filent à l'anglaise dans le bleu. Plus d'essaims d'abeilles au soleil levant. Plus de capucines au jardin. Aucune fleur. Aucune rue. Aucun clocher sonnant son dimanche. Pas même un dernier pas s'enfonçant dans la neige." (p. 103)
Ce poème est presque tout entier fait de références aux différents titres et publications du poète. C’est quasiment toute la bibliographie du poète qui se retrouve évoquée. Or, ce qui est frappant, c’est que ces titres s’inscrivent à la forme négative. À travers un « plus de », un « aucun(e) » ou un « jamais plus ». Tout se passe comme si le travail de réécriture consistait à rejeter désormais dans le passé ces livres, le poète ne regardant plus que du côté de la mort.
Le troisième volet d’un triptyque
Jean-Michel Maulpoix lui-même, sur la quatrième de couverture de l’ouvrage, présente Le jardin sous la neige comme le troisième volet d’un triptyque, venant clore un parcours entamé avec L’hirondelle rouge (2017) et Le jour venu (2020). Il aurait été possible de mentionner, également, Rue des fleurs (2022), paru à la suite de ces deux derniers, mais en vers cette fois-ci, et donc, il est vrai, quelque peu différent.
Ces ouvrages ont en commun la forte présence du thème de la mort. Celle des parents dans L’hirondelle rouge et Le jour venu, que l’on peut considérer comme des « livres de deuil ». Celle propre du poète, qui regarde désormais vers la tombe, dans Le jardin sous la neige : « Cendre ou poussière, que préférez-vous? » (p. 102).
Peut-être s’agit-il pour Jean-Michel Maulpoix, par ce nouveau livre, de clore ce cycle de la mort. Non pas d’en finir avec elle, car c’est impossible, mais de passer à autre chose, à d’autres thèmes, peut-être, « de ce côté-ci de la vie », pour reprendre une citation empruntée au Journal d’un enfant sage. De guetter, malgré tout, quelques lueurs d’espérance et éclats de neige.
Lueurs d’espérance et éclats de neige
Je m’étais attendu, je dois le dire, à un livre plus lumineux. En apprenant que ce nouveau livre s’intitulait Le jardin sous la neige, je m’étais dit que le poète allait parler, comme il l’avait fait dans Pas sur la neige (2004), de silence, de lenteur, de blancheur immaculée, et de ce printemps qui attend sous la neige. Je ne m’étais pas vraiment trompé : tout cela se trouve bien dans le livre, en particulier dans la dernière section intitulée Jardin sous la neige. Mais ces lueurs d’espérance sont assez maigres.
Pas sur la neige (2004) se terminait par une « Poétique du brin d’herbe », par une promesse de printemps après l’hiver, par « un grand jardin planté de pommes et de cerises » (ce sont les derniers mots du recueil). Jean-Michel Maulpoix retrouvait en somme le motif traditionnel de la reverdie, et terminait son recueil par des notes plus colorées. Dans Le jardin sous la neige (2023), il écrit très explicitement : « L’hiver qui survient n’est suivi d’aucun printemps » (p. 114).
Jean-Michel Maulpoix ne veut surtout pas se bercer d’illusions. Il ne veut pas que la poésie soit une façon de se voiler la face avec de jolis mots et de belles rimes. « Il reste un peu de tarte aux pommes » (p. 23) : c’est sous la forme du peu, à ras de prose, dans la simplicité du quotidien, qu’elles se trouvent, ces lueurs d’espérance. Pourtant, parfois, dans ce réel dont le poète ne se départ pas, se trouve matière à s’émerveiller :
"Non, le ciel bleu n'est pas si lointain ; les beaux soirs, ils se rapproche et vient se dorer longuement dans son soleil au-dessus de l'horizon, comme agenouillé sur la terre parmi des cierges et des icônes pour la prière du sommeil. À qui rend-il grâce ? Au brin d'herbe peut-être ? À la fourmi du crépuscule ? À l'heure de la disparition qui peut être si belle ?" (p. 65)
Voilà donc que cette histoire de bleu n’est pas finie. Il y a des instants, précaires sans doute, mais bien réels, où l’on se laisse saisir, malgré tout, par la beauté du monde, des choses, des éléments, du ciel, donc, qui parfois « n’est pas si lointain », presque tangible. Et c’est une inhabituelle prière qu’imagine le poète, où ce ne sont pas les hommes qui se dressent vers le ciel, mais le ciel qui descend vers la terre. Le poète retrouve, en quelque sorte, l’idée d’incarnation, où le divin se mêle au terrestre, où Jésus se fait homme, où Dieu se préoccupe de l’ici-bas. Et les petites choses, brin d’herbe, fourmi, coccinelle, sont des signes de sacré aussi bien que le ciel ou le soleil. « Une coccinelle promène quatre points noirs sur la tige verte qui s’incline. Le ciel aime ces politesses infimes, cette économie silencieuse de vers de terre et d’araignées. » (p. 65)
Le thème du jardin le montre bien : si espoir il peut y avoir, il réside dans les choses simples, dans cet espace familier, clos, apprivoisé qu’est le jardin. Mot qui, quoi que l’on fasse et quand bien même l’on voudrait éviter toute référence religieuse, évoque le jardin d’Éden, cette nature paisible et accueillante dans laquelle la Bible raconte que l’Homme a commencé son histoire, métaphore de l’en-soi hégélien, du giron maternel dont le poète raconte avoir été arraché avec force, métaphore surtout d’une simplicité peut-être fantasmée et qui n’est plus qu’un lointain souvenir, un désir d’involution, un rêve inaccessible, sauf peut-être par bribes, par lueurs fugaces, le temps d’un instant fragile.
"Je m'en retourne à mes jardins d'hiver.
La saison n'y est pas si froide." (p. 107)
S’en retourner, comme un voyageur à son retour, comme un poète retraité, qui trouve désormais son bonheur dans les choses simples du quotidien. Pas n’importe quels jardins : des « jardins d’hiver ». On entend presque la chanson nostalgique et tendre d’Henri Salvador. Des jardins désormais dénudés, tristes et mornes, mais où s’accroche encore un peu de lumière :
"Mais il y a encore, jusqu'au cœur de l'hiver, dans les nids déserts des oiseaux, les brindilles de leur chant et la mémoire de leurs envols. Désormais, il faut s'obstiner à chercher dans les mots un peu de chaleur, puisque c'est par là que passent les choses humaines, les joies et nos affaires de cœur. Il y a toujours dans la langue matière à consolation et dans le poème la promesse d'un printemps. Quoi que l'on fasse, où que l'on soit, c'est ainsi : il reste une porte ou une lanterne, si faible soit-elle, pour garder allumée dans l’œil sa lueur." (p.107)
C’est ce Maulpoix-là que j’aime : celui qui cherche, aussi minimes qu’elles soient, les plus ténues lumières d’espoir, qui existent malgré tout, malgré la noirceur, malgré la mort, jusqu’au plus noir de l’hiver.
Ce sont, donc, de nouveaux « pas sur la neige » que le poète fait dans ce jardin. « Par ici, la neige se fait rare » (p. 108) : pas d’envolée, pas de cri de joie trop hâtif, juste ce peu, à ras de prose. Mais la simple danse d’un flocon suffit à apporter rêverie et chaleur :
"Par ici, la neige se fait rare. Je ne me lasse pas d'attendre son retour. Et lorsqu'elle survient, ne fût-ce que durant quelques heures, juste le temps de virevolter un peu, sans prendre la peine de s'établir, de couvrir et d'enchanter le paysage, réduite au vol d'une poignée de flocons, c'est comme si un temps d'enfance m'était rendu pendant l'exacte durée de sa chute, et avec lui une espèce de tendre chaleur enveloppant la saison froide et ses vieux os. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une neige imaginaire, qui n'est autre que le songe lui-même, prenant forme matérielle ; une blancheur qui vole et qui tombe, sans un bruit, puisqu'à la différence de la pluie la neige apporte avec elle le silence et le donne à entendre. Écoutez, je vous prie ! Tendez l'oreille. Il se pourrait qu'en essayant de percevoir le silence de la neige vous entendiez ce bruit de source que fait l'amour dans votre cœur." (p. 108)
Le petit miracle du flocon de neige est sous-tendu par l’élan du rythme. Chez Jean-Michel Maulpoix, le rythme est primordial. Voici que la phrase prend de l’ampleur, qu’elle se met à suivre les ondulations et les soubresauts du flocon. Et c’est l’enfance, soudain, qui apparaît. On pense, bien sûr, à Yves Bonnefoy, autre poète contemporain qui, dans Début et fin de la neige, fait aussi de la neige un moyen d’accéder à des souvenirs enfouis, à une sorte de « vrai lieu ». Le participe passé « rendu » est important, en ce qu’il marque la néguentropie, la fuite du temps mise sur « pause », l’instant de grâce où l’enfance est à nouveau accessible. Certes, cela est peut-être « imaginaire », et la négation exceptive « qui n’est autre que » atténue un peu la portée de ce petit miracle, comme s’il n’avait été qu’un « songe ». Mais le passage à la deuxième personne montre qu’il est transmissible, que la joie est communicative.
"La neige résiste au malheur. Prenez le temps de l'observer quand elle fait mine de tomber. Elle est la seule qui accepte aussi légèrement, avec autant de docilité et de grâce, l'idée même de la chute, la seule qui s'y résigne aussi, sans aucune espèce de souffrance, et comme avec bonheur ! Elle consent, elle appelle sans bruit à la rejoindre." (p. 113)
On retrouve ici, pour le coup, l’esprit de Pas sur la neige (2004). Le paragraphe nous fait passer du malheur au bonheur, même modalisé par un « comme ». Il ne s’agit pas ici d’une félicité exubérante, mais de l’acceptation de la mort, sous la forme douce et légère de la chute d’un flocon de neige. Une image déjà présente dans Pas sur la neige.
"C’est pourquoi la chute est si lente, si tranquille. Si obstinée. La neige est sans mémoire. La légèreté, la joie peut-être de qui ne peut rien retenir a pour nom consentement. Heureuse, la chute irrémédiable. Lumineuse, la fin acceptée." (Pas sur la neige, 2004)
L’intarissable dialogue
De nombreux poèmes présentent, en début de paragraphe, des tirets qui les placent dans le registre du dialogue. Un dialogue avant tout avec soi-même, pour tenter de se raisonner, comme s’il y avait, chez le poète, un côté « pessimiste », angoissé par la mort, et un côté sinon « optimiste », du moins plus serein. Un dialogue qui fait du poème une sorte de polyphonie.
Un dialogue qui se fait tout autant avec les recueils antérieurs et avec les grandes voix poétiques du passé. La section « Toiles d’araignée » convoque ainsi plusieurs poètes du XIXe siècle, tout en se centrant essentiellement sur la figure de Stéphane Mallarmé.
« Appelons Paul, Stéphane, ou Charles, ce délabrement par quoi une vie de poète s’achève. » (p. 71)
C’est peut-être une façon pour Jean-Michel Maulpoix d’introduire du tiers, une figure qui médiatise le rapport entre le poète et son lecteur, et évite ainsi d’en rester à une écriture strictement personnelle. Cette figure de Mallarmé était également essentielle dans L’instinct de ciel (2000). « Tu es tristesse en forme d’homme », écrivait alors Jean-Michel Maulpoix. On retrouve, dans les deux recueils, l’évocation de « Méry », le « petit paon » de Mallarmé, sa muse (IC, p. 197). Dans Le jardin sous la neige, plus encore que dans L’instinct de ciel, c’est la vieillesse du poète qui intéresse Jean-Michel Maulpoix, comme miroir sans doute de la sienne propre. Il n’est pas impossible que Jean-Michel Maulpoix se reconnaisse dans la figure de Mallarmé, partageant sans doute une même mélancolie, une même tristesse, une même lucidité qui vient teinter d’ombre jusqu’aux moments lumineux.
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La présence des poètes, et en particulier de Mallarmé, accompagne ainsi ce livre mélancolique hanté par la mort. Peut-être la littérature et la poésie constituent-elles une façon, sinon d’apaiser, du moins d’éclairer cette tristesse résignée. L’écriture, surtout, permet de continuer de tresser des images, de dérouler le fil des métaphores, d’écouter cette neige imaginaire dans le jardin du coeur. Ce recueil méditatif et paisible nous convie dans l’univers clos et rassurant du jardin, dans les gestes simples et ordinaires qui sont ceux du quotidien, dans un espace-temps propice à la méditation, à l’introspection, à l’acceptation de la mort. Je vous invite, à votre tour, à promener dans ce jardin sous la neige, accompagné par les poèmes de Jean-Michel Maulpoix…
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2 commentaires sur « « Le jardin sous la neige » de Jean-Michel Maulpoix »