Que penser du graffiti contre Ronsard ?

J’ai vu passer l’information sur les réseaux sociaux. Un graffiti aurait fleuri sur les murs de l’Université de la Sorbonne, porteur du message suivant : « Ronsard au programme = fantasme du viol au programme ». Que peut-on en penser ?

Une polémique qui date de plusieurs années

Le message sur Facebook laisse penser que ce graffiti est très récent. Mais une recherche rapide sur Internet permet d’accéder à un article de Libération qui date du 12 septembre 2019, selon lequel des féministes auraient accusé Ronsard d’une sorte de complicité avec la « culture du viol », avec à l’appui un sonnet. L’universitaire Marc Hersant rapporte que des plaintes semblables ont été adressées au poète du XVIIIe siècle André Chénier, et il montre longuement en quoi elles sont infondées. Ces plaintes ont été formulées pendant l’année 2017-2018, où Chénier était au programme. Jean-Paul Brighelli, dans Causeur, évoque quant à lui une plainte contre Homère, tout en rappelant aussi la polémique sur Chénier, et il reproduit le graffiti incriminant Ronsard. L’article date de janvier 2021. Bref, selon toute vraisemblance, la « polémique » date d’il y a quelques années, et ce n’est que la magie des réseaux sociaux qui m’a valu de la voir resurgir, en ce début septembre 2023, sur Facebook.

Des accusations infondées

D’autres que moi ont très bien montré que de telles accusations ont quelque chose d’anachronique et de disproportionné. Anachronique, parce qu’on ne saurait juger des oeuvres passées au prisme des valeurs d’aujourd’hui. Et disproportionné, parce que des poètes comme Sade ou Genet vont beaucoup plus loin sans qu’on leur adresse les mêmes accusations. Marc Hersant, dans son long article, montre toute l’importance de la contextualisation des oeuvres du passé, en particulier en ce qui concerne Chénier, poète finalement peu lu aujourd’hui, qui est le reflet d’une époque qui n’est plus la nôtre, comme aussi un fin connaisseur de l’Antiquité. Bref, ces accusations reposent sur une compréhension insuffisante des enjeux historiques, poétiques, mythologiques de tels poèmes.

Un problème de civilisation, non de poésie

Cependant, je trouve que les féministes n’ont pas complètement tort non plus. Ces accusations sont infondées lorsqu’on les rapporte à un poème particulier. Le poème de Ronsard n’est que l’expression d’une rhétorique érotique qui réécrit les mythes antiques. Je n’ai donc rien contre le poème en particulier, mais plutôt contre la civilisation dans laquelle il s’inscrit. Suivez mon raisonnement : on n’est plus du tout à la même échelle. Ce n’est pas tel ou tel poème en particulier qui pose problème. Il est totalement infondé, et à mon sens contre-productif, de reprocher quoi que ce soit à Ronsard ou Chénier, mais en revanche il n’est pas interdit de noter qu’ils sont l’expression d’une civilisation où il y a des choses à dire sur la place de la femme dans la société. On ne peut pas reprocher à Homère de peindre une Pénélope qui fait du tissage pendant que les hommes étaient à la guerre, parce qu’il ne fait que transposer en littérature un fait banal à l’époque : en revanche on peut dire que la place de la femme dans la Grèce antique n’était pas celle que nous souhaiterions aujourd’hui.

Autrement dit, il ne faut pas se tromper de cible. En particulier, il serait dangereux que nos valeurs contemporaines nous empêchent de lire et d’apprécier les oeuvres du passé : cela aboutirait à une forme de censure que je trouve insupportable. Pour autant, il est sain de rappeler que notre civilisation, par le passé mais également aujourd’hui, a placé l’homme au centre davantage que la femme. Le poème de Ronsard est porteur d’une vision très masculine de l’érotisme, mais on ne saurait le reprocher à Ronsard, qui était un homme, et qui vivait dans une société masculo-centrée. Il faut s’en prendre non pas à l’individu, mais à la civilisation dont il est le reflet, et qui, elle, était sans doute injuste envers les femmes.

Il faut lire Ronsard, il faut lire Chénier, il faut lire Homère, mais avec des lunettes historiques et avec un regard critique. Une lecture féministe de ces poèmes n’est pas impossible, elle est même souhaitable, à condition qu’on se souvienne que ce n’est qu’une lecture parmi d’autres, et que l’on ait à l’esprit qu’on ne peut pas reprocher à un individu particulier ce qui est en réalité un trait d’époque.

Commentaire du poème de Ronsard

Et puisque l’ambition première de ce blog est de donner à lire la poésie, je voudrais proposer une rapide lecture de ce fameux poème de Ronsard. Celui qui aurait déclenché la polémique, si l’on en croit les réseaux sociaux.

"Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant.

Je voudroi bien en toreau blandissant
Me transformer pour finement la prendre,
Quand elle va par l’herbe la plus tendre
Seule a l’escart mile fleurs ravissant.

Je voudroi bien affin d’aiser ma peine
Estre un Narcisse, & elle une fontaine
Pour m’i plonger une nuit à sejour :

Et voudroi bien que cette nuit encore
Durât tousjours sans que jamais l’Aurore
D’un front nouveau nous r’allumât le jour."

Ce qui frappe d’emblée, c’est la répétition à quatre reprises d’un « je voudrais » qui campe fermement le poème dans le domaine de la rêverie, du fantasme et de l’imaginaire, tout en manifestant la place centrale du « je ». Contrairement à d’autres sonnets où c’est la femme aimée qui est au centre, c’est ici un poème sur le désir masculin.

Ce poème s’appuie sur une réécriture des mythes antiques pour exprimer la rêverie du désir. Ronsard évoque évidemment le mythe d’Europe, que Zeus parvient à séduire en se transformant en taureau. On reconnaîtra également le mythe de Narcisse, tombé amoureux de son propre reflet dans une « fontaine », c’est-à-dire une source (du latin fons, fontis).

Ronsard ne fait donc que réécrire des mythes. Oui, Zeus utilise ses pouvoirs divins pour posséder sexuellement des femmes qui n’ont rien demandé. Ce n’est pas Ronsard le fautif, mais la mythologie grecque, et plus largement la civilisation occidentale.

Le conditionnel est important : le poète sait qu’il s’agit d’un fantasme et non de la réalité. Il rêve d’être une goutte d’or liquide qui coulerait sur le sein de la femme aimée. Ce n’est qu’un rêve, qu’un désir, et ça ne veut pas dire que Ronsard va se comporter comme un malappris auprès de Cassandre. Le poète ne l’a d’ailleurs que très peu fréquentée, et en tant que clerc tonsuré, il ne pouvait que rêver de la beauté des femmes sans pouvoir y goûter.

Ronsard rêve d’une nuit d’amour éternelle, où il pourrait plonger en la femme aimée comme Narcisse en son reflet. C’est plutôt un beau rêve, un fantasme sublimé par les références antiques. Certes, c’est l’expression d’une vision très masculine de l’érotisme. Mais cela ne rend pas le poème indigne d’être lu ou étudié, et ce n’est certainement pas une honte de l’avoir inscrit au programme de l’agrégation, parmi l’ensemble des poèmes de Ronsard. Ce poème pourrait même être enseigné dans le Secondaire, du moment que d’autres visions de l’amour apparaissent avec d’autres poèmes, avec notamment des poèmes écrits par des femmes.

N’hésitez pas à donner votre avis sur le sonnet de Ronsard dans l’espace des commentaires ! Avez-vous été choqué(e) par le poème de Ronsard ? Le jugez-vous au contraire totalement anodin une fois replacé dans son contexte ? Ne pensez-vous pas que c’est précisément le rôle d’un professeur agrégé de lettres modernes que de situer des oeuvres anciennes avec une lecture critique et informée qui n’en reste pas à un bannissement pur et simple ? Ne pensez-vous pas à l’inverse qu’il serait tout à l’honneur du jury de l’agrégation d’ouvrir également son programme à des représentations poétiques de l’amour plus en phase avec notre temps ? Bref, la parole est à vous !


En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

5 commentaires sur « Que penser du graffiti contre Ronsard ? »

  1. À mon avis le graffiti est provocatif, mais il ne dit pas, «Cancel Ronsard» C’est une réveille qui demande qu’on réfléchisse sur l’équation.

    Je trouve votre commentaire, qui concerne la notion d’anachronisme et les critiques de littérature des autres époques est bien posé, mais un peu doux. Même Platon, par exemple, songeait de l’égalité des femmes dans une société idéale. On ne peut pas nier qu’ autres idées, et par extension, autres fantasmes des relations entre les sexes existaient, même dans les époques où autres valeurs étaient la norme. Les bonnes artistes et leurs œuvres sont miroirs de leurs époques, et vous avez bien décrit cet aspect du sonnet de Ronsard. Il faut lire et critiquer avec cette sensibilité. Cependant, on espère que les très grandes artistes étendent le miroir sur leur époque. C’est rare, mais cette espérance est aussi un critère qui peut jouer un rôle dans nos critiques. On ne peut pas simplement, je suggère, culpabiliser les limites d’une civilisation pour les limitations de l’oeuvre de tel ou tel artiste donné.

    Je suis d’accord avec votre lecture, qui est focalisée sur la fantasie dedans, et les fantasies ne sont pas toujours politiques ni polis. Mais je pense, aussi, ce n’est pas nécessaire d’être Puritain pour trouver le premier quatrain un peu choquant. «Different strokes for different folks» on dit en anglais, mais…

    Merci pour votre blog – toujours riche!

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.