J’ai consulté les programmes éducatifs d’il y a 100 ans

Depuis que je suis enseignant, j’ai connu les programmes de 2008, les programmes de 2016, les Ajustements de 2018, les Rectifications de 2020, et le nouveau programme de sciences de 2023. Alors je me suis demandé, est-ce que les programmes ont toujours changé aussi fréquemment ? Qu’est-ce qui a changé dans les programmes depuis que l’école existe ? Qu’est-ce qui est toujours pareil ? Y a-t-il des invariants ?

J’ai trouvé mon bonheur grâce au site « Manuels anciens » qui donne, entre autres choses, les liens vers les différents programmes ou livres commentant les programmes. Ceux-ci datent de 1912, 1923, 1960, 1969, 1971, 1981, 1988 et 2006.

Extrait du site « Manuels anciens »

Aujourd’hui, je vous propose un premier volet de cette série en plongeant dans les programmes de 1912. De prochains articles vous raconteront la suite de l’histoire…

Les programmes de 1912

Pour être précis, la publication du livre contenant les programmes date bien de 1912, mais la loi fixant ces programmes est antérieure. On trouve, le plus souvent, dans le texte, la date de 1909. Mais c’est sans doute avec ce livre que les programmes ont pu arriver dans les mains des instituteurs, à une époque où il n’y avait pas encore Éduscol

C’était il y a seulement cent dix ans, et pourtant il suffit de feuilleter ces programmes pour voir surgir une autre époque. Exercices militaires pour les garçons, couture pour les filles, qui bien sûr fréquentaient des écoles différentes. Insistance sur l’hygiène, en des temps où elle n’allait sans doute pas de soi.

Le système scolaire est divisé en une section enfantine qui correspond à peu près à nos années de GS et CP, deux ans de cours élémentaire (un ou deux ans selon le nombre de classes dans l’école), deux ans de cours moyen, mais s’y ajoute un cours supérieur (de 11 à 13 ans) pour ceux qui n’allaient pas poursuivre au lycée (de la 6e à la Terminale). La scolarité se terminait, pour la plupart des enfants, à 13 ans. L’un des débouchés du Cours Supérieur était l’entrée à l’École Normale d’instituteurs. La plupart des écoles n’avaient pas de Cours Supérieur, et l’école élémentaire se terminait avec le Cours Moyen (comme aujourd’hui). Au terme du cours moyen, les élèves entraient généralement dans la vie active. Les meilleurs étaient proposés pour passer le Certificat d’Études.

Les programmes éducatifs de 1912 (aperçu) (source: Gallica)

Cette disposition sous forme de tableau permet d’avoir sur la même page l’ensemble du programme pour les enfants de 5 à 13 ans. On trouve ensuite des recommandations méthodologiques plus détaillées, mais les programmes eux-mêmes sont succincts. Ils portent avant tout sur un contenu, sans entrer dans le détail. Voici par exemple, pour vous faire une idée, le programme de mathématiques :

Le programme de mathématiques dans les programmes de 1912

En termes de contenu, on retrouve un programme assez familier au nôtre, mais condensé en peu de pages (deux pages ici pour le programme de mathématiques de 5 à 13 ans). Nos programmes actuels sont de gros fichiers PDF de plusieurs centaines de pages en tout, si l’on met bout à bout les quatre cycles (le seul programme du cycle 2 compte 64 pages). En mathématiques, nous ajoutons aujourd’hui tout ce qui concerne l’initiation au codage informatique, qui n’existait pas à l’époque. Les fractions, la division et les décimaux apparaissent au cours moyen, hier comme aujourd’hui.

On mesure la différence d’avec notre temps avec les pages consacrées aux exercices militaires. Il y a même des schémas qui expliquent le tir à la carabine. Ces pages-là nous rappellent que ces programmes sont parus à la veille de la Première Guerre Mondiale. Je ne m’imaginais pas, malgré tout, qu’on enseignait le maniement des armes à l’école élémentaire.

L’enseignement du tir, dans les programmes de 1912

On notera aussi que les écoles littorales avaient un programme spécifique centré sur la pêche et des notions élémentaires de navigation marine. Les enfants du littoral étaient sans doute, pour une grande partie d’entre eux, destinés à devenir pêcheurs.

Enfin, les programmes de 1912 mentionnent l’existence d’écoles et de classes pour « enfants arriérés ». Oui, l’expression est choquante. Les enseignants s’inspirent des programmes généraux, mais peuvent accueillir des élèves jusqu’à 16 ans. Ces enfants ne sont donc pas inclus dans le cursus général. Au-delà de l’expression qui est évidemment choquante, on voit qu’il y avait, dès 1909, une certaine prise en compte du handicap mental. Ces enfants n’étaient pas privés d’instruction et il y avait déjà un souci de leur offrir une instruction. Bien entendu, contrairement à aujourd’hui, il ne s’agissait pas de chercher à compenser leur handicap pour leur permettre de se rapprocher le plus possible de la normalité. Mais enfin, j’ai été surpris de voir qu’il y avait quelque chose de prévu, c’est déjà mieux que rien du tout.

Les « écoles de perfectionnement »

Voici, pour terminer, un exemple d’emploi du temps pour le cours élémentaire. On notera 30 heures de classe hebdomadaires, contre 24 aujourd’hui. On retrouve des pratiques qui ont toujours cours aujourd’hui, à savoir la lecture quotidienne, la dictée chaque jour avec évaluation hebdomadaire, la demi-heure de gym quotidienne (qui peut faire penser à nos fameuses APQ, même si le principe n’était pas du tout le même), la lecture offerte… Les matières enseignées sont globalement les mêmes, et je suis sûr qu’un enseignant d’aujourd’hui serait tout à fait capable d’appliquer les programmes de 1912.

Les programmes de 1912 reflètent une conception différente de l’égalité que la nôtre : aujourd’hui, tous les enfants sont réputés potentiellement capables d’accéder aux plus hautes études, et l’objectif de l’école élémentaire est de fournir à tous les mêmes enseignements, que l’on sait garçon ou fille, issu d’une famille modeste ou bourgeoise, dans une école littorale ou non. En 1912, seule une élite poursuivait des études au-delà de l’école élémentaire.

On retrouve cependant, à la lecture de ces programmes, une foule de choses qui paraîtront familières aux enseignants d’aujourd’hui. À côté d’autres qui montrent le passage du temps.

J’espère que cet article vous a intéressé. À suivre, des remarques sur d’autres programmes anciens que je lirai pour vous, et que je comparerai à ceux d’aujourd’hui. Je compte aussi publier prochainement quelques extraits des cahiers de mon arrière-grand-mère Marie-Jeanne Trémeau, dont la tenue ferait pâlir d’envie les profs d’aujourd’hui.

À vous, maintenant, de juger sur pièce les deux programmes séparés par plus d’un siècle. L’espace des commentaires est à vous !


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2 commentaires sur « J’ai consulté les programmes éducatifs d’il y a 100 ans »

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