Que signifie avoir une âme d’enfant ?

Pour être poète, pour être un bon poète, entend-on parfois, il faut avoir une âme d’enfant. Qu’est-ce à dire ? Qu’entend on par là ? Est-ce inné ou bien est-ce que cela se travaille ?

1. Le poète n’est pas un grand enfant

Beaucoup de mythes et de stéréotypes collent à la peau de la poésie, et lui font écran. Mythe de l’inspiration, stéréotype du poète maudit… Le poète est tantôt vu comme un prophète, comme un magicien des mots, comme un alchimiste du Verbe… Sans doute l’idée que le poète aurait une âme d’enfant n’est-elle qu’un cliché de plus dans l’imagerie collective. Voici donc que le poète serait un rêveur, un paresseux, un oisif, bref tout le contraire d’un adulte responsable. On sait à quel point le mot « artiste » résonne péjorativement dans la bouche de certaines personnes. D’autres l’ont dit mieux que moi : l’art n’est pas superflu, il est un élément essentiel de ce qui fait l’humain. Et la poésie, comme toutes les pratiques artistiques, est une chose sérieuse. Elle n’est pas une chose enfantine. Le poète n’est pas un grand enfant.

Enfantine, la poésie ? Allez dire cela à Nâzim Hikmet, à Anna Akhmatova ou à Pablo Neruda. Ces trois poètes ont vu leur vie être menacée du fait même qu’ils étaient poètes. Nâzim Hikmet, qui est sans doute le plus grand poète turc du vingtième siècle, a passé la majeure partie de sa vie en prison, simplement parce qu’il était poète. Anna Akhmatova a continué à écrire jusque dans Stalingrad assiégée par les forces allemandes. Allez dire cela à Baudelaire, qui a vu ses Fleurs du mal condamnées par la justice, et certaines pièces tout bonnement censurées. Certains pays, aujourd’hui encore, tentent d’interdire la poésie : c’est donc bien qu’elle est davantage qu’un jeu d’enfant.

Il faut, je crois, casser l’image gentillette de la poésie, encore largement répandue dans la société, qui tient au fait que la plupart des gens ne sont exposés à la poésie que durant la scolarité obligatoire, donc durant l’enfance. La poésie n’est pas l’art d’enjoliver les choses avec de jolis mots et de belles images. Elle n’est pas l’art de dire gracieusement les choses. Elle n’est pas un ornement superflu. Elle n’a rien de naïf ou d’enfantin.

La poésie est une façon de s’emparer du langage pour interroger l’énigme du monde. Elle ose parler des sujets qui fâchent. Elle regarde la mort en face. Marie-Claire Bancquart écrit « avec la mort, quartier d’orange entre les dents ». Salpy Baghdassarian écrit contre la violence conjugale, vivant l’oppression du régime en place en même temps que celle de son mari. Claude Ber affirme catégoriquement qu’il « y a des choses que non », et montre que la poésie, encore aujourd’hui, peut et doit se faire résistante. Béatrice Bonhomme fait du poète un « boxeur de l’absurde ». Michèle Finck tire des poèmes sublimes d’une expérience extrêmement difficile, la chute de l’homme aimé dans la folie.

Être poète n’a rien, en ce sens, d’une fuite du monde adulte. Les poètes ne sont pas des personnes immatures qui refuseraient de grandir. Être poète implique le courage de dire les choses telles qu’elles sont et non telles que l’opinion a l’habitude de les voir. Et pour cela, rien n’importe plus que de conserver une âme d’enfant…

2. Conserver une âme d’enfant

Cette précision était nécessaire. Il était indispensable de commencer, dans un premier temps, par ce rappel. Cela n’enlève rien au fait que j’estime de la plus haute importance le fait de conserver une âme d’enfant. Mais, en réalité, cette expression n’a que peu à voir avec l’enfance.

Quand on dit qu’il faut conserver une âme d’enfant, on entend par cette expression qu’il ne faut pas tuer en nous certaines dispositions d’esprit qui ne sont enfantines qu’en apparence, et qui sont en réalité essentielles pour tout adulte.

Il s’agit, pour le dire vite, de la capacité d’émerveillement. Les obligations, les soucis, les peurs, le stress tendent à brider notre capacité d’émerveillement, au point que certains finissent par croire que ceux qui s’émerveillent sont des enfants naïfs. En vérité, c’est tout le contraire : si les Hommes pensaient un peu plus souvent à s’émerveiller devant la beauté de la nature, ils auraient un rapport bien plus lucide et bien plus adulte, non seulement avec la nature, mais avec autrui.

« Ô merveille, tout m’émerveille ! » Ce refrain scande le poème intitulé « Le rire de Théo », dans le recueil Ouf ! de Laurence Vielle. La poétesse belge montre ainsi l’importance de la capacité d’émerveillement, jusque et y compris dans les moments difficiles. C’est face à la douleur, face à la mort, face à la guerre que nous avons besoin de nous souvenir de la beauté.

3. Être disponible à ce qui est

Cette capacité d’émerveillement n’a rien de naïf, et ne nécessite pas pour la conserver de faire preuve d’un acte de foi. Il suffit simplement d’être disponible à ce qui est. Cette notion de disponibilité est à mon sens essentielle, et elle explique ce qu’on peut entendre par « avoir une âme d’enfant ».

De fait, la plupart du temps, nous ne sommes pas disponibles à ce qui est, occupés que nous sommes par nos pensées, nos soucis, nos préoccupations. Trop souvent, le regret nous transporte dans le passé, le stress nous projette dans l’avenir. Occupés par ce qu’il s’est passé, ce qui aurait pu se passer, ce qu’il pourrait se passer, ce que nous voudrions qu’il se passe, ce que nous craignons qu’il se passe, nous en oublions tout simplement de considérer ce qu’il se passe effectivement sous nos yeux.

Le poète, lui, cherche à conserver un rapport authentique avec le monde. Il s’efforce d’être disponible à ce qui est. Bien sûr, il est un être humain comme les autres, et lui aussi se laisse parfois emporter par des pensées qui font écran au réel. Mais il n’est vraiment poète que dans les moments où il est véritablement à l’écoute. Cette notion d’écoute est essentielle, et ce n’est pas mon ami Patrick Quillier qui dira le contraire. Le poète est à l’écoute, il a les yeux, les oreilles, le nez, la peau grand ouverts sur le monde.

Le poète nous montre ce que nous avons perdu l’habitude de regarder. Avoir une âme d’enfant, c’est demeurer ouvert à ce réel qui est juste là mais que nous oublions trop souvent de considérer. Trop souvent, nous ne sommes pas là. Nous ne voyons même plus les couchers de soleil, les miroitements de l’eau, nous n’entendons même plus le chant des oiseaux. Nous voulons trop souvent autre chose que ce que nous avons, et focalisons notre pensée sur ce qui n’existe pas, sur des objectifs qui ne nous intéressent plus une fois que nous les avons atteints, sur des chimères qui ne nous apportent en réalité qu’un bonheur très éphémère, alors même que le réel est juste là, à portée, et qu’il suffit de le contempler.

Avoir une âme d’enfant, c’est finalement une forme de sagesse. Peut-être aussi une forme de courage, puisque cela demande de refuser les diktats d’une société qui nous pousse sans cesse à sortir de cette disponibilité à l’instant présent. Nous sommes sans cesse enjoints à être actifs, à conduire des projets, à vouloir toujours plus, toujours autre chose, à aller toujours plus vite, à gagner plutôt qu’à perdre. Cela n’est pas nouveau. Fénelon, à la fin du XVIIe siècle, s’emportait déjà en son temps contre les « nouvelles nécessités qu’on invente » tous les jours, « et on ne peut plus se passer des choses qu’on ne connaissait point trente ans auparavant ». On pourrait même remonter à l’Antiquité, dont les philosophes s’emportaient déjà contre la pleonexia.

La poésie, loin d’être une fuite vers des ailleurs chimériques, nous ramène au réel, à cette réalité certes « rugueuse » selon l’expression de Rimbaud, mais qui est la seule qui existe. Parce qu’il a conservé son âme d’enfant, le poète n’oublie pas d’être disponible à ce qui est, à l’instant présent, dans une attitude que l’on pourra dire méditative ou contemplative, qui lui permet de voir les choses d’un oeil neuf.

Avoir une âme d’enfant, c’est donc vraiment regarder les choses, d’un regard toujours neuf, comme si c’était la première fois. La plupart du temps, nous considérons ce qui nous entoure de façon très distraite, emportés que nous sommes dans nos pensées, agissant machinalement sans y prêter attention. La plupart d’entre nous ne pense à vraiment regarder les choses qu’en voyage, où le décentrement et le dépaysement obligent à être à nouveau attentif. Le poète, lui, idéalement, conserve cette disponibilité d’esprit à chaque instant. Et c’est bien parce qu’il a un regard ouvert sur le monde qu’il a quelque chose d’original et d’authentique à dire.

4. Une disposition qui s’acquiert et se travaille

Bonne nouvelle : tout le monde peut avoir une âme d’enfant, et, par suite, tout le monde peut potentiellement devenir poète. C’est une disposition qui s’acquiert et se travaille. Il s’agit de se dépouiller de tout ce qui peut faire écran à un rapport authentique et spontané avec le monde. Béatrice Bonhomme parle souvent de « nudité ». Il convient de retirer un à un les écrans qui nous masquent le réel. Ne pas étiqueter les choses et les êtres, mais les regarder vraiment. Ne pas se laisser emporter dans des pensées chimériques, dans des constructions mentales. Je ne dis pas qu’il ne faut pas penser, c’est impossible. Je dis qu’il ne faut pas subir ses pensées, ne pas les laisser s’emballer, sous le coup de la peur, du stress, de la colère ou de la déprime. En rester au réel, à ce qui se déploie sous nos yeux, à la fascinante beauté du monde.

Le psychologue américain John Kabat-Zinn, et à sa suite le psychiatre français Christophe André, et beaucoup d’autres, ont montré que cette présence au monde, qu’ils nomment « pleine conscience », donnait des résultats intéressants en termes de réduction du stress. Cela n’a rien d’étonnant. Le stress est par définition un état mental d’emballement de pensées inquiètes. L’ouverture de l’attention sur les sens, sur le monde, permet d’enrayer cet emballement et de retrouver un état plus lucide, plus serein. Cela se travaille, notamment par des pratiques éprouvées par les moines bouddhistes. Et cela a tout à voir avec la poésie, puisque la culture d’un état d’esprit ouvert nous rend davantage sensibles à la fascinante étrangeté du réel.

Avoir une âme d’enfant, c’est donc être véritablement adulte. Et être adulte, au sens plein de ce terme, ce n’est pas être cette boule d’angoisse surchargée de travail, de missions impossibles, de désirs chimériques qui court dans tous les sens par peur de la mort jusqu’à oublier de vivre. Avoir une âme d’enfant, être véritablement adulte, c’est conserver une faculté d’émerveillement authentique. C’est refuser de passer à côté de la beauté. C’est être présent à ce qui est, à soi, aux autres, au monde. C’est accueillir le réel, au lieu de le recouvrir de nos préoccupations, de nos projections, de nos peurs. C’est être ouvert aux sensations, aux perceptions, aux images, sons et odeurs, à ce qui est en train de se passer, ici et maintenant. C’est cela, être poète.


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4 commentaires sur « Que signifie avoir une âme d’enfant ? »

  1. Là aussi je suis sous le charme, touchée par les formules si justes et par la rigueur de l’analyse. Comme on voudrait que ces mots parviennent jusqu’aux personnes qui (nous) refusent la poésie, armées de leurs idéologies et de leurs soif de pouvoir ! …

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