Patrick Quillier ou la vague de l’épopée

Alors même qu’elle est la mère de la poésie, l’épopée en France n’a guère été sur le devant de la scène ces dernières décennies. Il y avait certes des poèmes aux accents épiques, mais les grands débats étaient ailleurs. Le poète était soit « philosophe », soit « philologue » ; soit lyrique, soit littéraliste… Sans doute fallait-il un comparatiste tel que Patrick Quillier pour sortir des débats franco-français, observer la persistance de la poésie épique au vingtième siècle, et ressentir avec urgence la nécessité d’une parole épique aujourd’hui.

Patrick Quillier, professeur émérite à l’Université de Nice, membre du laboratoire CTELA dont il a été directeur pendant un an, s’intéresse à l’épopée depuis de très nombreuses années. Son intérêt pour ce genre littéraire s’est développé au fil de ses recherches académiques et de son expérience en tant que poète, sans doute parce qu’elle est une forme d’expression unique par sa situation d’énonciation : l’épopée n’est pas seulement un récit d’aventures et de héros légendaires, elle est avant tout le lieu où se fonde une parole collective, où le poète parle au nom du groupe auquel il s’adresse. « Je serai la bouche de ceux qui n’ont point de bouche » dit Aimé Césaire, en une phrase qui constitue une très belle définition de l’épopée. L’aède grec, le griot africain, le barde gaulois font exister par leur parole le groupe, la tribu, le peuple. La tribu de Patrick Quillier, c’est bien sûr l’humanité entière, sans limites de temps ni d’espace.

Animé d’une insatiable curiosité, Patrick Quillier a vécu et enseigné à la Réunion, en Hongrie, au Portugal. Il a parcouru les œuvres classiques et les textes anciens, étudié les épopées grecques, sumériennes, bibliques, mais aussi médiévales, et s’est spécialisé dans l’étude des épopées modernes et contemporaines, non seulement de France, mais du monde entier. À l’occasion du centenaire de l’armistice de la Première guerre mondiale, il a publié « Voix éclatées », fresque épique qui donne la parole à ceux qui n’ont pas eu voix au chapitre, et livre un regard nouveau sur la Grande Guerre. Il va de soi que l’épopée selon Patrick Quillier n’est pas un chant nationaliste, n’est pas l’expression d’un seul clan, mais bien au contraire une parole ouverte sur le monde, qui rassemble en une seule vague la grande histoire de l’être humain, à l’écoute des voix de toutes époques et de toutes contrées. Divisée en six chants entrecoupés d’interludes, l’épopée de Patrick Quillier, premier volume des Chants des Chants, nous fait voyager à travers les continents et les époques, dialoguant avec l’Histoire, les mythes et les poètes.

1. Être la voix de l’humanité : prélude

Le prélude donne le ton, en nous emportant dans la grande vague de l’Humanité. Ce poème inaugural situe la parole du poète, qui ne parle pas en son nom propre mais se fait l’écho vibrant des voix passées et présentes. Comme le poète, nous voici pris nous aussi dans « l’implacable tourbillon » dans lequel il est « jeté », dans cette grande déferlante qui emporte l’humanité vers un destin inconnu. Le poète est mémoire : il collectionne les « chants égarés dans les archives du temps », il collecte les « refrains marmonnés des anciennes liturgies fauves », il porte le souvenir de ceux qui ont souffert, de ceux qui ont sué sang et eau, de ceux qui ont subi l’injustice, « des morts bien plus vivants dans l’eau lustrale des mémoires ».

Pour assumer ce rôle de gardien de la mémoire, de porte-parole de « toutes les voix qu’on a fait taire », Patrick Quillier invoque la figure tutélaire de la chouette. Cet animal-totem n’est pas n’importe lequel, puis qu’il était le symbole d’Athéna, encore aujourd’hui présent sur les euros grecs. La chouette est intercesseuse, transmettrice de la parole. Patrick Quillier parle de « rimes prophétiques », de « parole rituelle », des « anciennes liturgies fauves », des « oraisons originelles », convoquant ainsi tout le lexique de la parole sacrée. Son verbe épique est donc investi par cette parole ancestrale et solennelle. Par ce prologue, Patrick Quillier, frère de la Pythie, de la Sibylle ou du Sphinx, charge sa voix d’une dimension sacrée et ésotérique. Autrement dit, ce prélude est une incantation rituelle, afin que le poète ne soit plus un individu lambda, mais bien le porte-voix de la déesse, et que celle-ci s’empare de ses cordes vocales.

Le poète est donc, grâce à ce rituel, comme investi d’une mission qui le dépasse, parlant désormais pour tous les « êtres / qui depuis si longtemps ont fait humanité ». Et cette transmission passe par l’écoute, par l’oreille. Patrick Quillier, musicien, compositeur, est extrêmement attaché au sens de l’ouïe. Il est à l’écoute de l’humanité dont il évoque « le bruit l’excitation les cris les rires la fureur », dans un vers qui n’est pas sans évoquer le « sound and fury » shakespearien. On rencontre dans ce prélude toute l’échelle des bruits et des sons, des plus infimes aux plus tonitruants. La chouette est « l’oiseau de ses murmures », les paroles sont « fredonnées », le diapason « vibre », la chouette « chuchote », les refrains sont « marmonnés », puis, dans un mouvement de gradation, on arrive à des termes comme le participe « bruissant » et les infinitifs « retentir », « craquer », « vrombir »… Il faut ici souligner l’omniprésence des allitérations, en [r] en particulier, soulignée par la reprise des mêmes substantifs, simplement permutés, dans le refrain en forme d’alexandrin blanc : « Amours Rameurs Armures Remous Rumeurs Ramures ». Le prologue est un poème qui résonne, qui se met au diapason de l’univers, qui s’accorde à l’harmonie universelle, qui en écoute le solfège et vibre à l’unisson avec elle.

2. De Gilgamesh au Bataclan

L’épopée de Patrick Quillier a pour ambition d’embrasser dans une seule vague toute l’expérience humaine. De Gilgamesh au Bataclan, le poète évoque la plus haute Antiquité comme l’actualité la plus brûlante. C’est toute l’Histoire, dans son ensemble, que prend en charge la parole épique, depuis les mythes fondateurs et les temps immémoriaux, jusqu’aux enjeux contemporains.

"Depuis Elad, depuis Akkam, depuis
Sumer, Persépolis, Arbèles, Suse,
une seule et même vague depuis
Troie, depuis la Bactriane, depuis
la Perse immémoriale, une seule et
même vague à l'écume fertile, ô
l'effervescent refrain d'une seule et
même voix, la voix des femmes vaillantes,
des femmes qui font flamber haut le feu
de leur inaliénable liberté !"
(p. 19)

La référence à un poème de Soleil cou coupé d’Aimé Césaire, permet au poète de ressaisir des temps immémoriaux. Patrick Quillier fonde ainsi l’unité du genre humain, qui de siècle en siècle, de génération en génération, connaît une communauté de souffrance, d’injustice et de peines. On notera que ce Premier Chant commence par donner la parole aux femmes, les « femmes vaillantes », trop souvent réduites au silence. Et que la référence à l’Antiquité sumérienne jouxte la date très contemporaine du 19 août 2014, montrant bien cette « seule et même vague » qui traverse le temps. Cette date, c’est celle de la mort de Sibine Behbahani, poétesse elle aussi, grand témoin des horreurs de notre siècle, résistante contre l’injustice des régimes de son pays.

3. Au commencement était la femme

Le poème se fait alors éloge, de cette femme et, avec elle, de toutes les femmes, et la première personne du pluriel, qui inclut le lecteur et la lectrice, marque une communauté de souffrance : « Et nous pleurons sans cesse avec Simine ». Avec Simine, suivent d’autres figures féminines, les « Mères de Mai », les Vietnamiennes du « Pays des mères », mais aussi Jeanne d’Arc. Trop souvent récupérée par l’extrême-droite qui en a fait un symbole national, Jeanne d’Arc est chère au poète, elle qui est « peuplée de voix », elle qui est dotée d’un feu plus puissant que les bûchers, elle qui est une résistante, à l’image de toutes les femmes qui n’entrent pas dans le moule, qui ne restent pas à la place où on les assigne, sourcières bien plus que sorcières, porteuses de feu et de lumière. Aussi la figure individuelle de Jeanne d’Arc laisse-t-elle place au pluriel :

"Les Jeanne d'Arc sont nos maîtresses de
Parole et de silence, nos maîtresses
De courage et de magnanimité,
Nos maîtresses de gnose et d'alchimie
Par l'incendie des mots plus forts que tout
Grâce à la profonde écoute des voix."
(p. 45)

Et elles sont innombrables, ces femmes, ces mères, ces filles, ces soeurs, ces résistantes, d’hier et d’aujourd’hui, que le poète nomme, auxquelles il rend hommage. Il y a celles qui sont connues, dont le nom propre est cité, Jeanne d’Arc, Alexandra David-Néel, Audre Lorde, et tant d’autres, et celles qui sont des héroïnes collectives, « toutes ces femmes / tenant à bout de bras les existences / de leur famille aimée ». Cette accumulation de figures féminines est particulièrement émouvante, parce qu’elle tisse une fraternité, une sororité qui transcende les lieux et les époques, une seule et même vague de femmes en lutte contre l’injustice, solidaires dans le malheur et la souffrance, qui demeurent, envers et contre tout, porteuses d’amour et de lumière.

"les antigones ne sont pas qu'un peuple
imaginaire elles sont dans l'histoire
une horde magnifique et solaire
qui met une auréole de beauté
de bonté d'honneur à l'humanité
les amazones sont dans vos quartiers"
(p. 64)

4. L’epos pour refaire société

Le verbe épique de Patrik Quillier ramène la poésie sur la place publique. « Non, je ne chanterai jamais la guerre » (p. 91). Si l’épopée a parfois pu être le chant d’un clan, l’epos contemporain se place résolument au-dessus des divisions tribales qui secouent le monde. Parler d’universalité serait cependant inexact, car l’universel est très souvent abstrait, négateur des particularismes locaux, et bien souvent, c’est en réalité un point de vue particulier qui se prétend universel et tente ainsi de s’imposer. Nous dirons plutôt que la poésie de Patrick Quillier est une poésie du dialogue, de la pluralité, de la diversité, de la polyphonie. Son discours est résolument pacifiste (p. 91), et ce sont parfois des salves de noms propres qui s’accumulent (p.363) et donnent un visage concret à l’universel, amis, poètes et intercesseurs, frères et semblables dans l’humain, listes de victimes du Bataclan (p. 114), listes de noms comme on en trouvait déjà dans la Bible, compagnons multiples de la même façon que Dante avait sa Bérénice et son Virgile.

Et la parole épique ose affronter les questions que notre société laisse trop souvent sous le tapis, notamment celle du deuil et de la mort, thème central dans les poèmes du deuxième Chant notamment. « Dernier combat » et « Marche funèbre », Patrick Quillier nous rappelle que l’épopée se confronte toujours à la mort, à la Nekuia, aux Enfers. L’épopée peut se faire élégie, hommage funèbre, chant de deuil.

Le verbe épique intègre les enjeux contemporains les plus actuels : attentats de Nice, du Bataclan, tragédie des migrants de Méditerranée… Le poète porte un regard horrifié sur les « massacres » (p. 110) qui se répètent dans l’histoire, comme si jamais l’Homme ne retenait de leçon.  Patrick Quillier compare le poète épique à un Sisyphe qui a toujours un train de retard sur les horreurs du monde. La parole épique doit « accueillir » ces tragédies. Patrick Quillier parle d’une « arche », comme si les vivants étaient les rescapés d’un perpétuel déluge. Cette parole n’annule pas l’horreur, bien évidemment, mais elle permet déjà d’en rendre compte, ce qui n’est pas si mal, d’en parler autrement que ne le font les médias, et cela instaure malgré tout une forme d’apaisement. Paraphrasant Apollinaire, le poète s’écrie :

"À la fin je suis las de porter tous
Ces morts, mais tous ces morts viennent soigner
Ma lassitude, mes blessures, mon
Désarroi." Voilà ce qui se susurre
Dans le for intérieur de tout poète
Épique, et ce moment, tout un chacun
Le connaît bien, quand une mélopée
Tout à la fois mélancolique et vive
Fait un concert spirituel dans le
Cerveau. Alors, dans ce moment précieux,
Tout un chacun devient poète épique,
Car la fraternité des  vivants et
Des morts se manifeste, vibrations
Contagieuses, par la musique douce
Et dense de l'amour, et tous les coeurs
Sont traversés par l'épopée puissante
Et fluide qui, autant que de besoin,
Fait sonner le chant profond des humains.
(p. 119-120)

L’epos permet de refaire société par-delà le désastre, il fonde la solidarité humaine, et il se révèle comme une parole partageable, réénonçable par tout un chacun, ce qui explique l’importance du dialogue avec les poètes et les musiciens dans l’ensemble de
l’ouvrage.

5. La parole épique comme polyphonie

On oppose toujours logos, la parole rationnelle, et mythos, le mythe fondateur, et on oublie cette troisième dimension, l’epos, qui les englobe et qui tend à vouloir tout prendre en charge, ce qui est irréalisable mais y tend, comme une asymptote. D’où les listes dans les épopées, depuis les origines, qui cherchent à tout dire, à n’oublier personne. L’épopée est bien un chant du collectif, où les figures individuelles font partie d’un tout, d’une même histoire.

De fait, D’une seule vague présente une foule de héros et d’héroïnes. Je revendique ce terme même s’il paraîtra désuet à certains. Un grand nombre de ces personnages sont inconnus du grand public. Patrick Quillier invite le lecteur à relire l’Histoire de l’humanité d’une façon non chronologique, non franco-centrée, et avec une définition du héros qui n’est évidemment pas celle du guerrier conquérant. Et bien souvent, Patrick Quillier leur donne la parole, au discours direct, donnant à l’ouvrage une dimension polyphonique assumée, comme il l’avait déjà fait dans Voix éclatées, où il se faisait le porte-voix de nombreux oubliés de la Première Guerre Mondiale.

Aux héros de l’Histoire s’ajoutent les grands poètes, ces transmetteurs de la flamme épique, à des titres divers, et quelles que soient leurs différences. Il y a bien sûr Fernando Pessoa, l’immense poète portugais dont Patrick Quillier a traduit les Oeuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade. Il y a bien sûr René Char dont Patrick Quillier est spécialiste, le grand poète résistant qu’il est inutile de présenter. Mais aussi Jacques Darras, le poète fluvial auquel Patrick Quillier a consacré un colloque, Boris Gamaleya, poète réunionnais contemporain, Odysséas Elytis, Tristan Cabral, Aimé Césaire, Federico Garcia Llorca… Des poètes de toutes époques et de tous horizons, issus de tous les continents, qui joignent leur voix à celle du poète.

Dans le deuxième volume à paraître de cette épopée qui en comptera quatre, Patrick Quillier fera davantage entendre d’autres langues que le français, soulignant ainsi la dimension polyphonique de son oeuvre. Il faut ici rappeler que Patrick Quillier est un polyglotte, qui, en tant qu’agrégé de lettres classiques, manie parfaitement le grec et le latin, qu’il est traducteur du portugais mais aussi du hongrois, cette langue finno-ougrienne si différente des autres langues européennes, et qu’il n’hésite pas à apprendre les rudiments d’une langue pour être capable de lire les auteurs étrangers en version originale. Je me souviens avec admiration de ses cours d’agrégation où il nous lisait, entre autres, du russe et du turc. Cette volonté de faire entendre les langues du monde dans son livre est aussi une façon de lutter contre l’uniformisation linguistique en cours, puisque, de la même façon que la biodiversité est en péril, de nombreuses langues disparaissent régulièrement dans l’indifférence générale, sans que nous mesurions réellement la perte que cela constitue.

Fidèle en cela à la tradition de l’épopée, Patrick Quillier s’arroge tous les tons et tous les registres. L’épopée inclut l’éloge, le blâme, le lyrisme, l’élégie et même l’humour. Patrick Quillier donne l’exemple, évoquant le volume à paraître, d’un poète de Bombay qui écrit à travers les yeux d’un chien paria qui rumine des mantras de vingt-quatre syllabes et compose des sonates. De fait, cette oeuvre polyphonique doit beaucoup, également, à la musique, dont on sait que Patrick Quillier, qui est aussi compositeur, est passionné.

6. Le poète à l’écoute

Le poète épique est, depuis les origines, musicien. L’aède, le barde, le griot s’accompagnaient de musique. Patrick Quillier accorde une grande importance à l’ouïe, à l’écoute. Dans les poèmes qu’il commente en tant que professeur, il est toujours sensible à la dimension auditive, aux sons et aux bruits évoqués par les poèmes, à l’aspect sonore. Il insiste en particulier sur les acousmates, ces sons qui sont perçus en l’absence de source sonore identifiable. Patrick Quillier aime à lire ses poèmes en public, dans ce qu’il préfère appeler de la « poésie-action », suivant l’expression de Serge Pey, plutôt que des « performances ». Dans D’une seule vague, la présence récurrente du criquet souligne l’importance de cette dimension sonore.

ô criquets de tous les esprits venez vrombir ici criquets
dans toutes les armures dans tous les murs fissures craquez
(p. 485)

Interrogé sur le sujet de l’écoute, Patrick Quillier prend le contre-pied d’une « poésie blanche » qui, dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, avait fini par oublier que la voix poétique est portée par un corps. Il s’inscrit également contre une tradition qui hiérarchise les sens, tradition qui donne la préférence à la vue et à l’ouïe considérés comme plus spirituelles que le goût et le toucher, plus corporels. Suivant en cela Herder, Patrick Quillier place les sens sur un plan horizontal, tout en faisant de l’ouïe un primus inter pares. Patrick Quillier évoque également le poète et théoricien Henri Meschonnic, qui a placé la notion de rythme au coeur de sa réflexion.

7. Poésie et modernité

À l’heure de conclure cet article, je me rends compte que je n’ai évoqué que la persistance d’une voix épique en 2023, faisant de Patrick Quillier un continuateur, un héritier, un passeur, et sans insister assez sur le caractère contemporain de cette oeuvre. C’est que, pour moi, l’essentiel se trouve justement dans le fait de maintenir cette parole épique, cette prise en charge du collectif, dans une époque toujours plus individualiste, dans une époque où l’on se demande parfois ce qui fait encore société. Le livre de Patrick Quillier est de ceux qui redonnent foi en l’humain, en chantant ces femmes et ces hommes qui, à toute époque, ont résisté contre les injustices, les désastres et les massacres.

Qu’il me soit cependant permis de rappeler que l’epos contemporain n’a évidemment pas les mêmes enjeux que l’épopée traditionnelle. Les grands textes fondateurs de l’Antiquité étaient portés par une foi partagée, par une certitude jamais remise en question quant à un ordre du monde. Le poète contemporain ne saurait se présenter sous les traits d’un prophète comme le faisait encore Victor Hugo dans « Fonction du poète ». Le poète contemporain doit « en rabattre ». Il est « rendu au sol », comme le dit Rimbaud.

Patrick Quillier précise qu’il n’a pas voulu ériger un monument. Le titre du précédent ouvrage, Voix éclatées, dit assez l’impossibilité aujourd’hui d’une parole unique et d’une position surplombante. S’il est un grand lecteur des textes fondateurs de toutes les civilisations, il se présente lui-même comme agnostique. Les très nombreux héros de son épopée ne sont pas réunis dans un destin commun.

Aussi, si Patrick Quillier utilise dans son livre des symboles traditionnels, c’est comme simple principe organisationnel et comme contrainte d’écriture, et non comme volonté d’inscrire un sens caché. Les quatre volumes des Chants des chants, dont D’une seule vague est le premier, s’organiseront ainsi autour des quatre éléments. L’eau, donc, pour ce premier tome. Patrick Quillier présente ce choix comme une contrainte d’écriture, comme une façon aussi d’ordonner ses poèmes pour aboutir à un livre, et il fait référence à l’Oulipo, cet ouvroir de littérature potentielle dont les membres se donnaient des contraintes arbitraires pour stimuler l’écriture. De la même façon, le volume à venir s’organisera autour des signes du Zodiaque, permettant de classer les poèmes en douze sections en fonction de la date de naissance du personnage évoqué. La différence entre épopée traditionnelle et épopée contemporaine est que le poète ici joue avec la tradition, d’une façon que l’on pourrait dire « post-moderne » même si je n’aime pas ce terme, c’est-à-dire avec distance et recul.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur cet ouvrage imposant. Je suis loin d’avoir fait le tour de ses cinq cent pages, où l’on est tour à tour frappé par l’érudition impressionnante du poète, par la dénonciation sans concession des travers, et même des crimes, de notre époque, et par l’émouvante instauration d’une chaîne de fraternité humaine qui transcende les lieux et les ères historiques. Je suis convaincu que, si notre époque est malade, c’est entre autre choses de ne plus écouter les aèdes, scaldes, bardes, griots, dont la parole fédère, unit et rassemble. Nous avons besoin d’épopée, et c’est pourquoi l’épopée résiste et persiste, en dépit des discours dominants qui voudraient faire croire qu’elle est dépassée.

Je remercie Patrick Quillier pour ce livre à maints égards singulier, pour la confiance qu’il m’a faite en m’invitant à le présenter au cours d’un dialogue à l’Université de Nice, et pour son amitié.

Références de l’ouvrage : Patrick QUILLIER, D’une seule vague, premier tome des Chants des Chants, Sainte-Colombe-sur-Gand, éditions de La Rumeur Libre, 2023.


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2 commentaires sur « Patrick Quillier ou la vague de l’épopée »

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