Je vous invite aujourd’hui à explorer l’œuvre d’un des plus grands poètes de notre époque. Chef de file du « lyrisme critique », notion qu’il a théorisée à travers de nombreux essais, Jean-Michel Maulpoix a su trouver l’équilibre parfait entre sensibilité lyrique et distance critique, pour peindre avec justesse la situation inquiète de l’homme contemporain, qui a perdu toute certitude envers la transcendance mais en conserve le goût et le désir. Ayant consacré des années à l’étude de ce poète, j’ai à coeur de le faire connaître auprès d’un plus large public. Aussi mon article du jour prendra-t-il la forme d’un article encyclopédique, pour présenter la vie et l’oeuvre de Jean-Michel Maulpoix.
Sommaire
Éléments biographiques

Jean-Michel Maulpoix est extrêmement discret sur les détails de sa biographie. Les notices qui se trouvent dans ses livres ou sur son site Internet sont très succinctes. Les numéros de revue qui lui ont été consacrés (La Sape, Nu(e), Faire-part) apportent quelques précisions supplémentaires.
Jean-Michel Maulpoix est né à Montbéliard le 11 novembre 1952. Il rappelle dans l’un de ses poèmes qu’il est né un jour d’armistice, la célébration de la naissance se trouvant associée au rappel de la mort. Son père est journaliste à l’Est Républicain. Il évoque également dans son œuvre la figure de sa grand-mère institutrice.
Reçu à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, il poursuit des études de Lettres qui le conduiront jusqu’à l’Agrégation et au Doctorat d’État. Il commence par enseigner dans le secondaire, avant d’accéder à l’enseignement supérieur. Il enseigne notamment à l’ENS, à l’Université de Nanterre, et à l’Université de la Sorbonne Nouvelle, dont il est professeur émérite. Ce passage de l’enseignement secondaire à l’enseignement supérieur peut être considéré comme l’un des tournants de sa vie.
Jean-Michel Maulpoix a publié son premier recueil, Locturnes, en 1978, à l’âge de vingt-six ans. Depuis cette date, il n’a cessé de faire paraître des livres, alternant essais et recueils poétiques. C’est en 1992 que paraît Une histoire de bleu, son recueil le plus connu, qui peut être considéré comme son chef d’œuvre, réédité en Poésie/Gallimard en 2005. Son recueil Domaine public évoque une période de dépression qui sera soignée notamment par les voyages, lesquels seront au centre de Chutes de pluie fine. Cette période peut également être considérée comme un tournant dans la vie du poète.
Jean-Michel Maulpoix a trois enfants : Adeline, d’un premier mariage, et Louis et Adrien, d’une deuxième union. Si j’évoque ces enfants, c’est que le poète leur a dédié le Journal d’un enfant sage, recueil paru en 2010 aux éditions du Mercure de France, dans lequel il se glisse dans la peau du jeune Louis.
L’œuvre de Jean-Michel Maulpoix a été récompensée par de nombreux prix, dont le prix Goncourt de la Poésie décerné en 2022 pour l’ensemble de son œuvre. Ses recueils de poésie ont été traduits dans de nombreuses langues. Ils ont fait l’objet de mes deux mémoires de Master puis de ma thèse de Doctorat.
Parcours dans l’œuvre
L’œuvre de Jean-Michel Maulpoix présente une grande cohérence d’ensemble et une grande diversité de formes et d’inspirations. Animée par une quête d’apaisement, elle répond à cet idéal avec des propositions toujours renouvelées.
Dans ma thèse, j’ai cherché à voir si des périodes se dessinaient dans l’évolution du poète, en termes de thèmes, de postures énonciatives, de choix formels et rythmiques… Il n’y a pas de rupture majeure dans l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix, marquée par la continuité, par la reprise incessante de motifs insistants, et par un patient travail de réécriture.
▪︎ Les premiers recueils (1978-1984)
Jean-Michel Maulpoix publie Locturnes, son premier recueil, en 1978. L’année 1981 voit la parution de La parole est fragile, d’Émondes (ensuite réédité en 1986), d’Épures et de La Matinée à l’anglaise. En 1984 paraît Dans la paume du rêveur, et la même année Un dimanche après-midi dans la tête (ensuite réédité en 1996). Dans ces recueils où le « je » se fait assez discret, l’inquiétude s’inscrit notamment à travers l’ambiance nocturne d’un certain nombre de poèmes.
« J’aime que le papillon de nuit fasse preuve d’un souverain mépris à l’égard de nos occupations savantes et choisisse de vivre à l’heure frileuse où les hommes ronflent sur le dos pour la plus grande joie des étoiles moqueuses et de la mort. »
Jean-Michel Maulpoix, « La Parole est fragile », p. 10.
« Émondons l’arbre : qu’il cesse de cacher la forêt. »
Jean-Michel Maulpoix, « Émondes »
▪︎ Les recueils de l’effacement (1986-1990)
Dans la deuxième moitié des années quatre-vingts, à une époque marquée par une querelle assez vive entre poètes « lyriques » et poètes « littéralistes », Jean-Michel Maulpoix fait le choix de sortir résolument de la tradition d’un lyrisme conçu comme expression de sentiments personnels, tout en revendiquant peu à peu la notion de « lyrisme critique ». Aussi constate-t-on un effacement très important, parfois même presque total, des marques personnelles dans les recueils écrits à cette époque.
J’entends par « marques personnelles » les pronoms et déterminants correspondant aux deux premières personnes du singulier et du pluriel. À l’échelle de l’œuvre entière du poète publiée au moment de ma thèse (je ne suis pas allé au-delà du Journal d’un enfant sage, paru en 2010), plus de la moitié des poèmes (54,2 %) ne comportent aucune marque personnelle. Ce taux est beaucoup plus important dans les recueils parus entre 1986 et 1990.
Ainsi, sur les 119 poèmes que comporte Ne cherchez plus mon cœur (1986), seulement trois possèdent des marques personnelles. Cet effacement quasi total des marques personnelles se retrouve dans Portraits d’un éphémère (1990). Il est également important, sans atteindre cette quasi disparition, dans Émondes (1981-1986), La matinée à l’anglaise (1981), le Précis de théologie à l’usage des anges (1988) ou encore Les abeilles de l’invisible (1990).
« Être mort enfin, ce serait dormir, sans bruit, sans souffle, sans rêve, comme sans sommeil, le dos bien à plat, les doigts croisés sur la poitrine, le corps bien immobile sous le couvercle de bois clair, tandis que la neige perce au-dehors du paysage.
Neige par-dessus la neige. Il n’y aurait alors qu’un peu plus de silence. »
Jean-Michel MaulPoix, « Portraits d’un éphémère », p. 135.
▪︎ Une histoire de bleu (1992)
Une histoire de bleu mérite assurément d’être considérée comme une période à part entière dans l’œuvre du poète. Composée de neuf sections de neuf poèmes chacune, et de poèmes dont la disposition typographique est telle que les poèmes de la page de gauche sont superposables à ceux de la page de droite, Une histoire de bleu apparaît comme un aboutissement, ou, si l’on veut, une sorte de synthèse. C’est, sans nul doute, le chef d’œuvre de Jean-Michel Maulpoix. L’inquiétude personnelle y apparaît sous un jour universel : c’est la conscience de l’homme contemporain que le poète transcrit, en même temps que son besoin de sacré dans un monde toujours plus prosaïque. Parler du « bleu », plutôt que de la mer ou du ciel, tire le poème vers l’abstraction, mais sans devenir trop conceptuel. Chaque section se distingue par une forme énonciative, de sorte que le poète évite à la fois l’omniprésence du « je » et l’impersonnalité trop marquée. Jean-Michel Maulpoix raconte, dans l’une de ses interviews, que Une histoire de bleu s’est très bien vendue, et qu’elle est assurément un succès de librairie, ce qui est rare en poésie.
« Nous nous accoutumons à n’y point voir clair dans l’infini, et patientons longtemps au bord de l’invisible. Ce bleu qui nous enduit le cœur nous délivre de notre condition claudicante. Aux heures de chagrin, nous le répandons comme un baume sur notre finitude. »
Jean-Michel Maulpoix, « Une histoire de bleu », p. 38
Autour de Une histoire de bleu, on peut citer les recueils Léon Zack ou l’instinct de ciel (1990), Dans l’interstice (1991), L’écrivain imaginaire (1994), recueils qui prolongent l’inquiétude sous différentes formes.
▪︎ De Domaine public (1998) à Pas sur la neige (2004) :
d’une crise à sa résolution
Domaine public, paru en 1998, fait état de ce que le poète lui-même appelle une « position dépressive », une crise personnelle, dont les causes intimes et personnelles ne sont guère développées, mais qui est aussi et indissociablement une crise de la poésie. C’est avec une rage féroce, et comme une sorte de pulsion autodestructrice, que le poète s’en prend à la poésie elle-même, qu’il la dénigre sous les traits d’une vieille femme, qu’il entend procéder à la « mise en bière du poème », au sabordement de la vieillerie poétique.
C’est sous la forme d’interrogations inquiètes, souvent enchaînées dans des salves de questions, que L’Instinct de ciel (2000) prolonge ce moment de doute. L’inquiétude prend alors plutôt la forme d’une interrogation métaphysique, sur le sens de la vie, face à un bleu qui nous fascine mais qui ne livre pas de réponses toutes faites.
Partir. À défaut de trouver une réponse à ses questions fondamentales, le poète promène son inquiétude sur tous les continents, dès Domaine public mais surtout dans Chutes de pluie fine (2002), recueil centré sur les différents voyages du poète, en partant des orients les plus extrêmes pour arriver jusqu’à la chambre d’écriture. Les derniers poèmes du recueil sont très paisibles et montrent déjà une résolution de la crise, qui se poursuit dans Pas sur la neige (2004).
« Lumineuse, la fin acceptée. » Dans Pas sur la neige (2004), ce qui était auparavant source d’angoisse apparaît sous un jour paisible. La disparition, la mort elle-même, ne sont plus des drames tragiques. L’image du flocon de neige qui virevolte paisiblement vers sa propre disparition permet d’aborder la mort avec une certaine sérénité. Dans la « femme de neige », Jean-Michel Maulpoix évoque avec douceur et nostalgie la figure de sa grand-mère, tout en indiquant qu’une « autre femme est venue », un nouvel amour capable d’apaiser le poète. Et le recueil se termine sur des images de printemps…
« Quelqu’un marcherait sur la neige, sous un ciel jaune et gris d’hiver. À pas lents, un peu lourds, qui se rapprochent ou qui s’éloignent. »
Jean-Michel Maulpoix, « Pas sur la neige »
▪︎ Déplacements (2006-2015)
Les recueils parus entre 2006 et 2015 parviennent à être très différents en apparence des autres tout en étant simultanément fidèles aux ouvrages précédents. Dans Boulevard des Capucines (2006), Jean-Michel Maulpoix nous emporte dans le Paris du XIXe siècle, avec ses rues, ses becs de gaz, et bien sûr ses poètes et ses peintres. Une inspiration radicalement nouvelle mais une continuité, ne serait-ce que par le choix d’une poésie en prose, par l’inscription des poètes et des peintres du temps passé dans la poésie, comme cela avait déjà été le cas dans L’instinct de ciel ou dans Pas sur la neige.
Le Journal d’un enfant sage nous emporte encore ailleurs, avec ce jeu énonciatif (que j’ai expliqué dans un article universitaire) par lequel le poète parle comme s’il était Louis Maulpoix, son jeune fils, âgé à l’époque d’environ trois ans. Ce livre sur l’enfance retrouve un très grand nombre des motifs apparus dans les recueils antérieurs, mais cette fois-ci avec le ton léger et innocent qu’est supposé avoir un enfant de trois ans. Bien évidemment, le lecteur n’est pas dupe, mais il se laisse volontiers emporter dans ce jeu. C’est l’un des plus beaux livres sur l’enfance qu’il m’ait été donné de lire. C’est un livre qui, bien qu’il repose sur un jeu, et donc sur un artifice, est d’une sincérité absolue.
« J’ai beau n’avoir qu’une petite pelle en plastique vert, quand je me tiens face au grand large le combat n’est pas si inégal. »
Jean-Michel Maulpoix, « Journal d’un enfant sage »
Le Voyageur à son retour renoue avec le motif du voyage. « Vint un âge où de mes voyages je ne fis plus que revenir. » C’est sous la forme de « diapositives » qu’apparaissent les poèmes : minuscules vignettes ouvertes sur le passé, scènes familières, instants fugitifs, réflexions sur l’écriture, pensées mélancoliques… C’est le voyage en lui-même, la marche, la déambulation, bien plus que les lieux visités, qui sont au coeur de cet ouvrage.
▪︎ Des « livres de deuil » (2017-2023)
Les recueils les plus récents du poète s’intitulent L’hirondelle rouge (2017), Le jour venu (2020), Rue des fleurs (2022) et Le jardin sous la neige (2023). Ces recueils sont parus après la soutenance de ma thèse, ce qui implique évidemment que cette dernière n’a pu en tenir compte, mais ils ont chacun fait l’objet d’articles de mon blog.
Ces recueils sont centrés autour des motifs de la mort et du deuil. L’hirondelle rouge se lit comme un livre de deuil. Sans pathos larmoyant, le poète qui a perdu ses parents note tous ces « petits riens », tous ces menus détails du quotidien qui restent « en travers de la gorge ». Les brèves proses, d’un lyrisme retenu, ne livrent la mémoire et la douleur que par touches successives. L’hirondelle rouge, inspirée par un tableau de Miró, montre la volonté de ne pas en rester à la tristesse, mais d’instiller au contraire de l’espérance, voire du désir.

Le jour venu est également centré sur ce deuil. Cet ouvrage méditatif se lit comme une sorte de dialogue avec soi-même. Il est, en bien des passages, bouleversant. Mais le jour venu est aussi cette aube qui point après une nuit obscure, pour « ne pas laisser à la tristesse non plus qu’à l’amertume le dernier mot ».
Avec Rue des fleurs, Jean-Michel Maulpoix renoue avec le vers libre, réécrivant sous une nouvelle forme des poèmes anciens. Enfin, Le jardin sous la neige se lit comme un troisième volet, après L’hirondelle rouge et Le jour venu, consacré à la mort et au deuil, sur un ton sans doute plus triste, plus dur, le poète évoquant la vieillesse ainsi que sa propre mort. Cependant l’image du jardin sous la neige apporte des notations paisibles…
Les thèmes majeurs
▪︎ Le bleu
Jean-Michel Maulpoix a beaucoup écrit sur la mer et sur le ciel, et trouve son originalité dans le fait de parler, de façon plus abstraite, de façon plus picturale aussi, du « bleu ». Ce terme polysémique permet de décrire non seulement des paysages, mais aussi un état d’esprit, les bleus de l’âme, la mélancolie de l’homme contemporain qui a perdu toute certitude, qui n’est plus rassuré par les promesses rassurantes de la foi, mais qui conserve malgré tout un instinct de ciel.
« Ne croyez pas que tout ce bleu soit sans douleur. »
Une histoire de bleu
▪︎ La mort
Thème transversal, la mort apparaît dans toutes les périodes de la production poétique du poète. Jean-Michel Maulpoix est sans doute hanté par la mort. Elle est, pour lui, une « idée mère », la seule certitude que nous puissions avoir dans ce monde incertain. Le poète rapproche souvent les langes de la naissance et le linceul de la mort, superposant ainsi les deux extrémités de la vie, comme si l’espace entre les deux s’écoulait en un instant. La mort apparaît parfois avec une « violence presque baroque », selon les mots d’Antoine Émaz dans sa préface à Une histoire de bleu. En effet, le poète se représente dans l’Instinct de ciel enterré sous la tombe et dévoré par les insectes. Dans Pas sur la neige, la mort est acceptée de façon beaucoup plus sereine, à l’image du flocon qui virevolte en direction de sa propre disparition. Les recueils récents du poète, L’hirondelle rouge (2017) et Le jour venu (2020), sont des livres de deuil, où Jean-Michel Maulpoix évoque la mort de ses parents. Le dernier livre paru, Le jardin sous la neige, aborde la question de la vieillesse, et le poète considère sa propre mort avec inquiétude.
▪︎ L’inquiétude
L’inquiétude est pour moi, davantage qu’un thème, le moteur de l’écriture chez Jean-Michel Maulpoix. Le poète me paraît écrire pour répondre à cette angoisse plus ou moins vive ou au contraire feutrée, non pour s’y complaire, mais pour chercher dans les mots la matière d’un apaisement. Cette tension vers l’apaisement apparaît comme une basse continue qui traverse toute l’oeuvre. Je me suis attaché à suivre les formes de l’inquiétude et de l’apaisement dans chaque recueil, alors, si vous voulez en savoir davantage, je vous suggère de lire ma thèse, disponible auprès de la Bibliothèque Universitaire de Nice…
▪︎ L’amour
L’amour fait sans doute également partie des thèmes transversaux de l’oeuvre du poète, mais c’est avec beaucoup de pudeur qu’il apparaît. Le poète, de façon générale, ne donne guère de détails concrets sur sa propre existence. Il parle parfois avec tendresse du sac à main des femmes. Le pronom « elle » occupe l’une des sections de Une histoire de bleu. On comprend entre les lignes que l’auteur de Domaine public a le coeur brisé, mais le poète évite tout détail biographique trop explicite. Jean-Michel Maulpoix dit dans Pas sur la neige qu’une autre femme est venue, et ce nouvel amour est source d’apaisement.
▪︎ L’écriture, la poésie
La poésie elle-même, l’acte d’écrire, le repli du poète dans une chambre, les mouvements de la plume d’or sur le papier, les carnets de route… sont des motifs essentiels pour un poète qui revendique un « lyrisme critique », conscient de ses gestes et de ses choix. La poésie de Jean-Michel Maulpoix présente une forte dimension métalinguistique et métadiscursive. « Poétique du fragment », « Poétique du flocon », certains titres de section soulignent ce caractère autoréflexif du poème, et cela, dans toute l’oeuvre du poète, mais plus encore à ses commencements. Un recueil comme La Matinée à l’anglaise mêle ainsi parole poétique et commentaires critiques sur La Nouvelle-Héloïse de Rousseau. Par la suite, la réflexion métadiscursive restera très importante pour le poète, mais le recueil de poésie ne sera plus phagocyté par le discours critique. L’évocation de l’écriture apparaît alors comme un motif poétique à part entière.
▪︎ La croyance perdue
On notera enfin que la poésie de Jean-Michel Maulpoix est traversée par des évocations de la religion, laquelle aurait pu être une réponse à l’inquiétude, si le poète avait eu la foi. Il parle d’une « incertaine église » dans Une histoire de bleu, il livre des « impertinences pieuses » dans le Précis de théologie à l’usage des anges. Il envie peut-être secrètement ceux qui trouvent du réconfort dans la croyance. Il conserve, malgré tout, un « instinct de ciel ». Je me rappelle que, interrogé à ce sujet lors du colloque de la Sorbonne, Jean-Michel Maulpoix s’était démarqué tout autant de la croyance que de l’athéisme, tout en rappelant son éducation marquée par le protestantisme.
Aspects formels
▪︎ L’art de la prose
La majorité, pour ne pas dire la quasi-totalité, de la poésie de Jean-Michel Maulpoix s’écrit en prose. Et, à mon sens, c’est dans la prose que Jean-Michel Maulpoix excelle. Il a l’art de la période, de la cadence, des variations de rythme. Certaines phrases sont très courtes, d’autres au contraire prennent de l’ampleur et se déploient en différents mouvements. C’est pourquoi j’ai jugé essentiel de consacrer une grande partie de ma thèse à l’étude du rythme, pour montrer l’élan de ces phrases si bien cadencées, cette adéquation si parfaite entre les mouvements de la phrase et les soubresauts de la pensée.
La phrase maulpoisienne répond à l’idéal baudelairien, formulé dans la lettre à Arsène Houssaye qui sert de préface aux Petits poèmes en prose, d’une phrase souple, libérée du corset de la versification, qui ondule au rythme de l’âme. Il y a parfois une impression de fluidité, qui me fait dire qu’écrire est pour Jean-Michel Maulpoix quelque chose de facile, une activité pour laquelle il a des prédispositions naturelles, si bien que la difficulté n’est pas tant d’écrire que de maîtriser ce flux, et Jean-Michel Maulpoix y parvient avec une grâce que je n’ai pas peur de qualifier de génie. C’est vraiment cet art de la prose qui, à mon sens, rend unique la poésie de Jean-Michel Maulpoix, et le place parmi les plus grands.
▪︎ Diversité des pratiques poétiques
De même qu’il existe de nombreuses façons de s’emparer du vers, du haïku à l’épopée, il existe de nombreuses façons d’écrire en prose. Fragments, dictionnaire, carrés de prose, poèmes plus longs, jusqu’à la tentation du récit… Jean-Michel Maulpoix témoigne par son oeuvre que la prose est riche de possibles poétiques. On observe un constant renouvellement de l’inspiration et cependant une parfaite cohérence de l’œuvre.
▪︎ Un rythme entre continu et discontinu
Ce qui fait la singularité de la prose de Jean-Michel Maulpoix, c’est sa capacité à varier les régimes rythmiques, à jouer des ruptures comme des continuités, à couper court comme à dévider de longs fils. Je suis convaincu que le génie de Jean-Michel Maulpoix tient à sa façon de rythmer la prose, sans singer le vers, sans plaquer sur la prose la métrique du vers, mais au contraire en l’autorisant à être tout à fait prose, avec une ampleur qui est impossible en vers. Aussi faut-il analyser le rythme avec des outils qui ne soient pas ceux du métricien, et il m’a semblé que c’étaient ceux d’Henri Meschonnic qui étaient les plus pertinents. Aussi trouvera-t-on dans ma thèse de nombreuses analyses rythmiques…
☆
Je trouvais qu’il manquait un article encyclopédique sur l’oeuvre de Jean-Michel Maulpoix, une introduction générale à son œuvre poétique. C’est désormais chose faite. J’espère que cela donnera envie à certains d’entre vous d’aller le lire. J’espère aussi que cela sera une ressource utile pour les étudiants qui s’intéressent à la poésie contemporaine, et que cet article puisse aussi mener à la lecture de poésie des personnes qui ne connaissent pas trop ce continent. La poésie de Jean-Michel Maulpoix est accessible à tous, elle ne pose pas de difficulté de compréhension, si bien que vous n’avez plus aucune excuse pour ne pas y aller voir !
☆
Pour terminer, je fais un peu ma pub 😉

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Belle synthèse, qui donne envie de lire ce poète. En commençant par Histoire de bleu ?
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Oui, je commencerais par là 😉
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Merci pour cet article, il neige justement sur mon jardin… Mais je commencerai aussi par « une Histoire de bleu », puisque…
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