Je n’avais pas pensé que je pleurerais. Je n’avais pas anticipé cela. Se retrouver un peu bête, au téléphone, en ne pouvant parler. À cet ami, avec lequel j’avais décidé de commencer, avant le grand pas, avant la famille. Dire ces mots-là, enfin. Les laisser sortir. Dire, pour la première fois, à voix haute, à un ami, au téléphone, je suis homosexuel. Faire de cette idée, en la prononçant enfin à voix haute, une réalité. Beaucoup de tensions, beaucoup de poids, soudain libérés, d’un seul coup. J’ai compris, à ce moment-là, que je vivais, jusqu’alors, comme écrasé. Je n’avais pas imaginé ce poids, je ne m’en rendais pas compte, et il s’est soudain volatilisé. Je découvrais la légèreté.
☆
Il fallait partager cette joie. Coup de téléphone à ma sœur, dans la foulée. Sans attendre, et non sans fébrilité. Je ne doutais pas que la nouvelle allait être bien accueillie. Le cœur battant à tout rompre, malgré tout. Je ne me souviens pas des mots exacts. Ce deuxième appel donnait encore un peu plus de réalité à cela. Désormais, c’était dit. Je ne pouvais plus faire machine arrière. Pour la première fois, enfin, je l’assumais complètement. Et cela faisait un bien fou.
☆
Et puis, il y a eu le repas de famille. Le dimanche, chez mes parents. Le repas sur la terrasse. Parler de tout et de rien. Attendre la fin du repas. Je dis à ma mère que je veux lui parler. Commencer par elle. En privé, dans ma chambre. Assis sur mon lit. Maman, je veux te dire un truc. Quoi, que tu es gay ? Je sais ! Elle savait ce que je voulais lui dire. Elle l’a dit à ma place. Pourtant, j’étais prêt. Évidemment, je savais que mes parents accueilleraient la nouvelle avec bienveillance, je n’en ai jamais douté. Mais je ne pensais pas que ça serait facile à ce point. Bien sûr, elle s’inquiétait. De ce que ça impliquait. Une vie peut-être plus difficile. Mais elle serait là. La prendre dans mes bras. Merci.
☆
Elle s’est chargée d’en parler à mon père. C’est lui qui, à l’occasion d’une promenade au bord de mer, est venu me parler. Me demander si j’étais sûr. Oui, j’étais sûr. Après de très nombreuses, de trop nombreuses, années d’évitement. Ah, que n’ai-je eu le courage de faire cela plus tôt ! Je suis heureux que mon père ait su. J’ignorais, à ce moment-là, que je n’avais pas tant de temps que cela pour le lui dire. Qu’il me soit permis de profiter de ces lignes pour redire, ici, à mon père, à ma mère, à ma sœur, combien je les aime.
☆
Et puis après, une fois que c’est fait, une fois que c’est dit, viennent les questions. Celles que l’on se pose à soi-même. Pourquoi autant d’attente ? Pourquoi avoir passé presque trente ans de ta vie avec ce poids ? Pourquoi avoir, tout ce temps, nié l’évidence ? Comment se fait-il qu’il t’ait fallu tant de temps pour comprendre ? Même si tu les sais inutiles, apparaissent les regrets.
☆
Le passé défile devant mes yeux. Resurgissent des souvenirs qu’on croyait oubliés. Toute une vie reconsidérée à partir d’une nouvelle grille de lecture. Toute une vie relue sous un angle nouveau. De simples anecdotes deviennent des étapes décisives. Le passé se recompose, se réarrange, se métamorphose. Les images s’assemblent. Comme un puzzle prenant soudain forme. C’était déjà là, cela avait toujours été là.
☆
Finalement, tu savais. Depuis tout petit, tu savais. Tu savais, et tu ne voulais pas savoir. Tu te disais, non, ça ne peut pas être ça. Tu ne voulais pas, peut-être, que ça soit ça. Tu avais peur, sans doute, que ça soit ça. Tu t’es inventé des histoires. Tu t’es dit, ce n’est pas que tu aimes les garçons, c’est que tu envies leur stature, leur allure et leur beauté. Tu n’as pas voulu voir, tu avais peur, tu ne connaissais rien de ce monde-là. Mais au fond, tu savais. Tu te demandes depuis quand. Depuis tout petit. Depuis l’enfance. Tu savais.
☆
À présent, tu es décidé à rattraper le temps perdu. À assumer complètement la personne que tu es. Avec un sentiment d’urgence. Mais avec sérénité. Je vais déployer mes ailes multicolores. Tenez-vous prêts, le grand show va commencer.
Cette suite de proses constitue un poème intitulé « Coming out day » qui a vocation à s’insérer dans un futur recueil intitulé Du néon aux étoiles, centré autour de la question de l’homosexualité. L’image d’en-tête a été créée avec l’appli Canva qui dispose d’un outil de génération d’images par AI.

En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
» Je vais déployer mes ailes multicolores »
Merci Gabriel pour ces mots, ce partage, cette ouverture au monde.
Bravo à toi pour ce coming out.
✵ Bonne année 2024 ✵
J’aimeAimé par 1 personne
Merci beaucoup Simon !
J’aimeJ’aime
Après avoir lu votre texte, les larmes aux yeux, je vous dit » bravo » avec émotion
Ce n’est pas facile de ne pas être dans la norme, mais que c’est beau de l’accepter, d’en être fier et d’en faire une envolée poétique multicolore !
J’aimeAimé par 1 personne
Merci beaucoup !
J’aimeJ’aime
Je ne suis pas du tout dans cet univers-là, si on peut parler ainsi, mais vous racontez très bien, très honnêtement votre cheminement, sans mièvrerie.
J’aimeAimé par 1 personne
Mais justement, cela s’adresse à tout le monde, et avant tout aux personnes qui ne connaissent pas cet univers. Je n’avais jamais imaginé écrire sur cela, jusqu’à il y a très récemment, et cela me semble de plus en plus difficile de taire cette partie-là de moi. J’ai l’impression qu’il faut, au contraire, en parler, si bien que ce sera le thème de mon prochain recueil.
J’aimeAimé par 1 personne
Merci beaucoup à vous pour avoir suivi ce cheminement.
J’aimeAimé par 1 personne
❤
J’aimeAimé par 1 personne
Merci !
J’aimeJ’aime
Bravo, et merci pour ce témoignage. Et bonne route..
J’aimeAimé par 1 personne
Merci à vous pour ce commentaire !
J’aimeJ’aime
Magnifique texte Gabriel, j’ai versé ma petite larme. Je suis heureuse que tu te réalises et que tu t’acceptes pleinement. Nous ça fait longtemps que cela a été fait. Je t’embrasse
J’aimeAimé par 1 personne
Gros bisous !
J’aimeJ’aime