Saynètes de quai de gare

Mon amie Magali, qui dirige le Centre Culturel de Cagnes-sur-Mer, m’a demandé d’écrire sur le thème du train, pour son atelier de théâtre pour ados. Je me suis pris au jeu, et j’ai imaginé une suite de sept sketches, assez simples, suffisamment abordables pour des enfants, et qui se veulent drôles pour certains, tendres et poétiques pour d’autres. Ils sont entrecoupés d’intersketches où il sera davantage possible de jouer sur la gestuelle, le mime, la danse. Tout ceci est révisable et modifiable, car j’aurai sans doute d’autres idées au fur et à mesure. Bonne lecture !

Sketch 1

Trois personnages, Monsieur et Madame Durand et leur fils Kévin.

Voix synthétique : Bienvenue sur le réseau SNCF. Le train TER n°25684 à destination de : Cannes, en gare en voie : B, va partir dans : 2 minutes. Il desservira les gares de : Cros-de-Cagnes, Cagnes-sur-Mer, Villeneuve-Loubet, Biot, Antibes, Juan-Les-Pins, Golfe-Juan, Cannes.

M. Durand : Ah, ah, à nous les plages, le repos, la liberté !

Mme Durand : Oh, comme ça va nous faire du bien !

Kévin grommelle, sans lever les yeux de son téléphone.

Mme Durand : Mais si, tu vas voir ! La Croisette, le Palais des Festivals, les stars, le Suquet, le musée Bonnard ! Ah, le rêve de toute une vie !

Kévin : Plutôt crever.

M. Durand : Il vaut mieux entendre ça que d’être sourd.

Mme Durand : Ingrat ! Fils indigne !

Kévin : Moi je voulais aller à Disneyland avec tous mes copains !

M. Durand : Nous en avons déjà discuté. Tu es trop jeune pour qu’on te laisse partir seul avec tes camarades.

Kévin : Mais ils y vont tous, eux !

Mme Durand : Oh, ne me dis pas que tu vas faire la tête pendant tout le séjour !

Kévin : Mais Maman !

M. Durand : Le grand hôtel de la Croisette n’est pas assez bien pour Sa Majesté Kévin Ier ?

Mme Durand : Ce serait dommage, pourtant, s’il manquait le Festival des jeux.

M. Durand : Tu sais, chérie, il a peut-être passé l’âge des jeux vidéos, du cosplay et des conventions de fans.

Kévin : Hein ? Quoi ?

Mme Durand : Oui, puisque ce jeune homme n’aime pas la plage, je m’étais dit qu’il pourrait être intéressé par l’un des plus grands festivals des jeux d’Europe. Je crois qu’il y a même quelques guest stars, tu sais, celui qui joue dans cette série qu’il regarde tout le temps…

M. Durand : Cet extraterrestre qui voyage dans une cabine téléphonique, là ?

Kévin : Quoi ? Il y aura David Tennant ? Mais dépêchez-vous, courez, le train va partir ! Il n’y a pas une minute à perdre !

Intersketch 1

Sur une musique, jingle SNCF, bruits de train, déplacements avec bagages. Personnages qui courent, d’autres qui croulent sous les sacs, une valise qui se renverse, personnages qui se bousculent, qui prennent des photos, qui se disent au revoir. Durée de 1 min.

Sketch 2

Passager (garçon ou fille) : Excusez-moi, pouvez-vous me dire où et quand partira le train pour Tourtour ?

Employé (garçon ou fille) : Vous voulez faire un tour à Tours ?

Passager : Non, à Tourtour.

Employé : J’avais compris ! Inutile de répéter comme ça deux fois de suite. Le TGV pour Tours partira dans vingt minutes en voie B.

Passager : Mais je ne vais pas à Tours ! Je vais à Tourtour !

Employé : Cessez de radoter, voulez-vous ! J’espère que vous passerez de bonnes vacances. La Touraine est magnifique à cette période de l’année.

Passager : Mais puisque je vous dis que je ne vais pas à Tours !

Employé : Oui, je pense que vous avez le temps de faire un petit tour avant d’embarquer.

Passager : C’est tout de même incroyable ! Je veux juste aller à Tourtour !

Employé : Non, vous vous trouvez dans une gare, il n’y a pas de tours ici, vous devez confondre avec le Château-Musée.

Passager : Restons calmes… Je veux juste un billet pour Tourtour !!!!

Employé : Quelle idée saugrenue ! On en a vite fait le tour.

Passager : Et donc, où et quand partira le train ?

Employé : Pour où ?

Passager : Pour Tourtour !

Employé, avec mépris : Le train-train pour Tours-Tours partira en voie-voie B-B.

Passager : Vous vous moquez de moi ?

Employé : Faites attention à ce que vous dites, jeune homme !

Chef de gare, d’un ton conciliateur : Allons, allons, il doit y avoir un moyen de résoudre ce petit différend. Quel est votre problème, cher monsieur ?

Passager, calmement : Ce monsieur ne parvient pas à comprendre que je veux savoir où se trouve le train en partance pour Tourtour.

Chef de gare : Mais enfin, cher monsieur, il n’y a pas de train qui va à Tourtour. Pour vous y rendre, prenez le train pour Draguignan, voie A, dans neuf minutes, et il vous faudra ensuite poursuivre en bus.

Passager : Ah, il n’y a pas de train pour Tourtour. Je comprends, je suis désolé de m’être énervé contre votre employé.

Chef de gare : Autre chose, monsieur ?

Passager: Non, je vous remercie.

Intersketch 2

Hall de gare constamment traversé par des passagers. On voit passer un enfant brun qui transporte un chariot dans lequel se trouve un balai et une chouette blanche. Il cherche la voie 9 3/4. Il fonce vers les coulisses comme pour passer à travers un mur. Musique de Harry Potter. Evidemment, l’adolescent, malgré son déguisement, n’est pas un passe-murailles, et il s’étale de tout son long !

Sketch 3

A et B sont deux passagers du train.

A : Vous êtes assis sur mon banc.

B : Je ne crois pas, non.

A : Poussez-vous de là !

B : Mais enfin, il n’en est pas question !

A : Ôtez immédiatement vos sales jambes poilues de MON banc.

B : Ça, c’est la meilleure ! Je savais que les gens du Sud étaient malpolis, mais à ce point !

A : Je ne me serais pas emporté si vous ne vous étiez pas assis sur mon banc !

B : Mais enfin, il y a écrit votre nom dessus ?

A : Précisément.

B : Ne dites pas n’importe quoi.

A : Regardez, si vous ne me croyez pas !

B : « Mobilier urbain C. Blaguenoy » Vous voyez, c’est juste la marque du fabricant.

A : Il se trouve que je m’appelle Camille Blaguenoy.

B : Et donc, ce banc…

A : Je l’ai dessiné, conçu, imaginé, usiné. C’est un peu comme si c’était mon bébé. Je lui ai donné forme, je l’ai moulé, percé, assemblé, bercé, chéri, aimé, autant qu’il se pouvait. Et vous, vous êtes assis sur mon bébé !

B : Oh, je suis vraiment confus, je ne voulais pas m’asseoir sur votre fils, je ne savais pas, je suis vraiment désolé. Tenez, je vous le rends, je vous le nettoie, je vous le dépoussière. Voilà, là, il n’y a plus aucune trace de mon passage ! Je… je peux vous aider à le bercer, si vous voulez.

A : Heu, c’est gentil, mais… c’est un banc, hein !

Intersketch 3

Sketch sans paroles : tous les personnages ont une valise identique et se l’échangent plusieurs fois par mégarde pendant l’intermède.

Sketch 4

Couple marchant dans un hall de gare, tirant chacun derrière eux une petite valise à roulettes.

Femme, rêveuse : J’aime les halls de gare. Les passages, les gens en partance. Ici est un lieu tourné vers l’ailleurs. C’est ici que l’on se quitte et que l’on se retrouve. C’est ici que l’on se dit adieu, que l’on s’embrasse, que l’on s’étreint, que l’on s’éloigne, que l’on se fait des promesses impossibles. C’est ici que s’agite le mouchoir blanc, que l’on dissimule avec peine des sanglots, que l’on se dit je t’aime. Les gares ont toujours quelque chose de définitif. Elles nous projettent sur les voies de notre destin. Sous leurs verrières se scellent chaque jour des vies entières. Voici l’artiste qui part tenter sa chance à la ville, le soldat que l’on envoie au front, l’étudiant qui quitte pour la première fois le giron familial, l’ouvrier qui fait les trois-huit… Toutes ces destinées se croisent et s’ignorent, dans un mouvement sublime qui nous ramène à notre condition mortelle, et…

Mari, totalement étranger à cette poésie : Je crois que tu viens de marcher dans une crotte. Te bile pas, ça porte chance.

Remarque : le rêveur peut tout à fait être le mari et la cartésienne peut être la femme, ça ne change rien.

Intersketch 4

Chorégraphie courte (30 secondes max) avec mouchoirs et gestes excessifs d’adieu. On est dans le mime, la pantomime. Personnes éplorées, gestes outranciers de désespoir, pleurs, agitation de mouchoirs…

Sketch 5

Famille en train de faire ses adieux sur le quai. Sacha peut très bien être une fille, auquel cas il y aura simplement de très minimes modifications à faire dans le texte.

Mère : L’heure du grand départ approche. Je n’arrive pas à y croire. Je ne peux pas croire que ça y est. La maison va être bien vide sans toi.

Sacha : Maman, ne rends pas les choses encore plus difficiles.

Père : Tu es sûr que tu as tout ce qu’il te faut ? Tes vêtements ? Les clefs de ta chambre d’étudiant ?

Sacha : Mais oui, nous avons tout vérifié plusieurs fois, vous en faites pas, tout ira bien.

Mère : Je veux que tu saches que nous sommes fiers de toi.

Père : Très fiers de toi.

Employé de gare : Départ du train dans quinze minutes !

Sacha : Il ne faut pas trop que je tarde.

Mère : Prends bien soin de toi surtout. Ne te couche pas trop tard.

Sacha : Mais oui, m’man !

Mère : Et pense à te laver les dents deux fois par jour !

Sacha : Mais tu me prends pour qui, m’man !

Père : Et n’abuse pas des jeux vidéos.

Mère : Ne fais pas trop la fête.

Père : Pas d’alcool, surtout !

Sacha : Je ne risque pas de gâcher mon rêve juste pour faire une fois la fête. Vous savez combien j’ai travaillé pour obtenir cette place à la grande école de théâtre de Paris.

Mère : Tu nous téléphoneras tous les jours, hein ?

Sacha : C’est promis.

Père : Et je veux que tu saches bien qu’il n’y aurait aucun problème, si tu revenais aux prochaines vacances avec une jolie petite comédienne !

Sacha : Y’a pas trop de chances, papa…

Père : Ne te dévalorise pas comme ça ! Tu es un beau garçon, je suis sûr que toutes les petites minettes de l’école de théâtre seront dingues de toi.

Sacha : Papa, t’es relou, là…

Père : Ben quoi ?

Mère : Enfin, il est sur le point de partir, tu es sûr que c’est le moment ?

Père : N’empêche, à son âge, j’avais déjà eu quatre ou cinq petites copines. Alors les études, le théâtre, Molière, Shakespeare, c’est bien beau, tout ça, mais il a l’âge où l’on vit ses premières expériences.

Sacha : Bon, puisque vous en parlez…

Employé de gare : Départ du train dans cinq minutes !

Sacha : Ca m’obligera à être bref. Bon, voilà… Papa, Maman, j’ai un truc à vous dire.

Mère : Parle, tu sais que tu peux tout nous dire.

Père : Ho, là, là, tu t’es pas mis à fumer, quand même ?

Sacha : Mais non, je…

Père, sur un ton excessivement emphatique : Oh, mon dieu, c’est pire que ça. C’est pas juste de la fumette, il est allé toucher aux drogues dures qui défoncent le cerveau ! Mon fils est un camé! Pauvre de nous !

Sacha : Mais enfin, papa, pas du tout !

Mère : Laisse ton fils parler !

Sacha : Voilà, il faut que vous sachiez…

Père, de plus en plus exubérant : Oh, ça y est, j’ai compris ! Tu joues de l’argent au casino en cachette ! Tu as perdu toutes les économies que ta mère et moi avions faites pour tes études ! Tant d’années d’économies et de sacrifices volatilisées, disparues en fumée ! Fils ingrat, fils indigne !

Sacha : Mais enfin, ça va pas la tête ?!

Mère : Mais si ce n’est pas ça, qu’est-ce donc que tu as fait ?

Père, au bord de la crise d’apoplexie : Ce n’est pas la drogue… Ce n’est pas le jeu… Ca doit être pire que ça ! Oh, mon dieu, mon dieu, mon dieu, quelle angoisse, quelle frayeur, quelle terreur ! Tu as un enfant caché ? Ah, quelle infamie ! Tu fréquentes des prostituées ? Tu as vendu un rein au marché noir ? Tu as collaboré avec des terroristes ?

Mère : On croit connaître ses enfants…

Sacha : On croit connaître ses parents…

Employé de gare : Départ du train dans trois minutes !

Mère : Mais alors, qu’y a-t-il ? Parle, mon fils !

Sacha : Ben, c’est juste que… J’aime les garçons.

Père : Tu veux dire que tu es un…

Sacha : Ouais, c’est ça. Je suis gay.

Mère : Ah ! Je respire !

Père : Quel soulagement !

Mère : Et nous qui nous inquiétions !

Sacha : Donc, vous le prenez bien, c’est vrai ?

Père : Mais bien évidemment !

Mère : Quelle question !

Père : Mais alors, est-ce que tu as un petit copain ?

Sacha : Ah, ah, pas encore, mais qui sait, à mon retour ?

Employé de gare : Départ du train imminent. Départ du train imminent.

Sacha : Allez, je cours, je saute, je vole ! A bientôt !

Intersketch 5

Sur l’air de : mes chers parents je pars (Sardou / Louane). Entièrement sous forme de gestes. Une personne seule ou bien trois (avec les parents).

Sketch 6

Sur un quai de gare, une petite file de personnes fait la queue. Le contrôleur poinçonne les billets et fait passer les passagers au fur et à mesure. Ils sortent les uns après les autres de la scène (on imagine qu’ils montent dans le train). Il ne reste finalement qu’une personne.

Le contrôleur : Eh bien alors, et vous ? Vous ne prenez pas le train ?

Le rêveur (la rêveuse) : Non. Je n’ai pas de billet.

Le contrôleur : Comment cela se fait-il ?

Le rêveur : Je n’ai pas les moyens.

Le contrôleur : Mais alors, pourquoi êtes-vous ici, dans une gare, si vous ne pouvez pas prendre le train ? Vous n’avez pas l’air d’avoir accompagné quelqu’un…

Le rêveur : Non, non, je suis tout seul. C’est juste que… Cela vous paraîtra peut-être un peu bizarre… J’aime regarder les trains, imaginer leurs destinations, écouter leur sifflet, me laisser bercer par le bruit des rails. Vous ne trouvez pas que c’est magique, une gare ?

Le contrôleur : Euh…

Le rêveur : Mais si, les trains, les rails, les quais, les caténaires, les halls d’attente…

Le contrôleur : Enfin, si vous le dites… Mais du coup, vous n’avez jamais pris le train ?

Le rêveur : Non, je me suis toujours contenté de les regarder partir et revenir, de les imaginer se perdre dans un nuage de charbon, de les voir prendre de la vitesse… Je connais par cœur les voies et les horaires, les destinations, les départs et les arrivées !

Le contrôleur : Ca par exemple, ce n’est pas banal. Et ça ne vous fait rien, de rester là, sur le quai, pendant que les autres s’embarquent ?

Le rêveur : Les autres ne voient pas les choses comme je les vois. Pour eux, prendre le train n’est qu’une contrainte avant une destination. Moi, c’est le train en lui-même que je trouve magique.

Le contrôleur : Votre histoire me touche. Je pourrais peut-être vous avoir une réduction…

Le rêveur : Oh, n’en faites rien. Si je prenais effectivement le train, je deviendrais comme tous ces gens, des voyageurs comme les autres, des gens qui vont à la gare pour prendre le train.

Le contrôleur : Vous êtes sûr ? Non, parce que je pourrais en parler au chef de gare, qui…

Le rêveur : J’en suis sûr. Ne vous en faites pas. Tout va très bien. Et puis, je ne pense pas être du même monde que ces gens-là…

Le contrôleur : Vous ne pouvez pas savoir comme votre situation me touche… (Un temps.) Attendez… Il me vient une idée. (Il sort un papier plié et froissé de sa poche. Il prend du temps pour le déplier et le défroisser le plus possible.) Je me souviens que j’avais ça dans ma poche. Cela vous intéressera peut-être. (Un temps.) C’est un formulaire d’inscription.

Le rêveur : Pour s’inscrire à quoi ?

Le contrôleur : Vous aimeriez devenir conducteur de trains ?

Le rêveur : Je pourrais devenir conducteur de trains ?

Le contrôleur : Ce formulaire vous permet de vous inscrire au concours d’entrée. Ce ne sera pas facile, je vous préviens. Mais vous pourrez tenter votre chance.

Le rêveur : Conducteur de trains ! Wahou ! Merci ! Wahou ! Je n’en reviens pas. Je vais pouvoir m’inscrire pour tenter le concours d’entrée à l’école de conducteurs de trains ! C’est le plus beau jour de ma vie !

Il sort en dansant.

Intersketch 6

« SNCF » sur l’air de « YMCA ».

Finale

Pour le finale (oui, ça s’écrit avec un -e), le dernier sketch se joue avec l’ensemble des participants qui se partageront les répliques en fonction du nombre exact de personnes.

Personnes assises dans un train (le décor se limitera à des sièges disposés comme dans un train, avec une allée centrale, et des bruitages de train). Soudain, le train accélère. Les passagers sont de plus en plus ballottés (mime).

— Ca va vite, quand même.

— Ce n’est pas normal.

— Surtout sur cette route de falaises.

— Ahhhh !

— Ohhhh !

— Je crois que je vais vomir.

— Par pitié, faites que ça s’arrête !

— Non, ça va de plus en plus vite !

— Au secours !!!!

— Ne regardez surtout pas en bas ! Nous surplombons une falaise vertigineuse.

— Il ne faudrait surtout pas dérailler ici.

— Je crois qu’on est en train de dérailler !

— Oh mon dieu, nous avons une roue dans le vide !

— Ahhhh !

— Ohhhh !

— On va tous mourir ! On va tous mourir !

— Jésus, Marie, Joseph, Allah, Jéhovah, Bouddha !

— Drôle de prière !

— C’est parce que je mets toutes les chances de mon côté.

— Attendez, on ralentit !

— Vous croyez ! Je trouve que ça bouge encore beaucoup !

— Oui, oui, on ralentit !

— Mais… la moitié du wagon est dans le vide !

— Ca s’arrête !

— Surtout, ne bougez pas. Ne respirez pas. Un seul mouvement et le wagon bascule de la falaise.

— Oh mon dieu mon dieu mon dieu !

— Je crois que… très lentement… on se déplace vers le vide…

— Je veux pas mourir ! Je veux pas mourir !

— Calmez-vous ! Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. La vérité sort toujours de la bouche des enfants. Un train peut en cacher un autre.

— Il faudrait se rapprocher du fond, pour faire contrepoids et éviter la chute.

— Le train s’est immobilisé. En vous levant, vous risquez de le déstabiliser.

— Il est déjà instable.

— C’est toi qui est instable !

(L’un ou l’une des passagers, depuis un petit moment, n’écoute pas la conversation, plongé dans son téléphone. Soudain, il ou elle se met à faire des selfies. Mimiques exagérées.)

— Mais qu’est-ce que vous faites ! Vous croyez que c’est le moment ?

— Vous rigolez ou quoi ? Il n’y a pas de moment plus instagrammable ! Est-ce que je suis assez bien coiffé ?

— Ca me dépasse. Et vous, qu’est-ce que vous faites ?

— Oui, ben riez si vous voulez, mais moi, dans une situation comme ça, si je ne fais pas une posture de relaxation, je fais une crise d’angoisse !

— Et vous, pourquoi faites-vous cette drôle de grimace ?

— Ben j’voudrais bien vous y voir, l’autre là à côté s’est pissé dessus, et ça sent pas la fraîcheur océane si vous voyez ce que je veux dire !

— Un chien géant ! Là, par la fenêtre !

— Mais il est énorme, ça ne peut pas être un chien !

— Vous croyez que c’est un loup ?

— Il ne ressemble pas à un loup !

— Mon dieu, il essaie de sauter dans le train !

— Il va nous faire sombrer dans le vide !

— Je vois une silhouette qui approche !

— C’est l’ange de la mort qui veut nous emmener vers notre dernière demeure !

— Ahhhh ! On va tous mourir !

Agent de gare, d’une voix parfaitement calme qui tranche avec la panique des autres personnages : Veuillez nous excuser pour la gêne occasionnée. L’équipe cynophile a repéré la cause du problème.

— Mais ne restez pas là, allez chercher les secours ! Nous allons tomber dans le vide à tout moment ! Et ce chien qui saute sur les flancs du train !

Agent de gare : Ce chien vous a été d’une aide énorme, vous voulez dire ! Grâce à lui, nous avons trouvé l’origine de la fuite.

— La fuite ?

Agent de gare : Oui, la fuite de gaz hallucinogène. C’était un convoi exceptionnel dans le deuxième wagon, pour la faculté de médecine. Il y a eu une fuite.

— Vous voulez dire qu’il n’y a pas eu d’accident ? Que nous ne sommes pas suspendus au-dessus du vide ?

Agent de gare : Le train est encore à quai, vous voulez dire !


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7 commentaires sur « Saynètes de quai de gare »

  1. C’est formidable ! Vos sketches sont à la fois drôles et très accessibles : comment puis-je obtenir le droit de les utiliser avec mes élèves (classe de 3e francophone, My Saturday French classes à Bethesda, Maryland, USA) ?

    Aimé par 1 personne

    1. Si ça reste dans l’enceinte du collège avec les parents d’élèves, il vous suffit de mentionner que je suis l’auteur. Si vous faites un événement payant ou une diffusion externe (Internet), c’est différent et il faudra voir comment on s’arrange.

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