Ce qu’est le Printemps des Poètes pour moi

Pendant des années, j’ai assisté avec joie à différentes manifestations du Printemps des Poètes. Depuis quelques années, je participe avec passion au Festival Poët Poët, qui s’inscrit au sein du Printemps des Poètes. Je trouve formidable que, au mois de mars, de très nombreux poètes et de passionnés de poésie aillent à la rencontre du public et cherchent à faire connaître cet art qui demeure méconnu, et à semer des graines dont certaines germeront peut-être.

Bien sûr, il vaudrait mieux que la poésie soit réellement intégrée à la vie publique tout au long de l’année, et non pas célébrée le temps d’une petite quinzaine pour être ensuite à nouveau oubliée. Mais c’est déjà cela ! Ce n’est qu’un coup de projecteur. Certains n’y verront peut être qu’une opération médiatique, et ils n’auront sans doute pas complètement tort, mais ils passeront à côté de ce qu’est vraiment le Printemps des Poètes. Il est toujours bon que l’on invite, de temps en temps, à se souvenir que la poésie existe.

Je connais bien des personnes qui sont largement plus cultivées que la moyenne, et qui pourtant seraient bien incapables de nommer un seul poète vivant. La culture poétique de la plupart des gens s’arrête à Éluard et Aragon, à René Char et Saint-John Perse si l’on a de la chance, mais va rarement au-delà. Il me semble important que l’on vienne rappeler aux gens que la poésie n’est pas morte, qu’elle a au contraire une étonnante vitalité, et que des centaines de recueils s’écrivent chaque année sans qu’on en parle. Les poètes ne sont pas une espèce disparue, ils sont bien vivants, et le Printemps des Poètes est une invitation à les découvrir. Le titre même de ce blog dit assez l’importance que j’accorde à l’idée d’une « littérature portes ouvertes », qui ne soit pas l’apanage d’un aréopage de spécialistes, mais qui puisse être un bien commun.

Le Printemps des Poètes est, à sa naissance, une opération du ministère de la Culture, en 1999, sous l’impulsion de Jack Lang, de la même façon que la Fête de la musique. Mais il est devenu bien plus que cela. Ce n’est pas le Ministère qui fait le Printemps des Poètes, mais bien les acteurs de terrain qui s’impliquent au quotidien pour que vive la poésie au coeur de la Cité. Le Printemps des Poètes, ce n’est pas une manifestation nationale, mais des milliers d’événements locaux, qui se sont élaborés chacun de leur côté, librement, indépendamment les uns des autres. Le cœur du Printemps des Poètes bat dans les villes, dans les zones rurales, dans les quartiers défavorisés, dans les établissements scolaires. Chaque année, de nombreux acteurs locaux, poètes, professeurs, comédiens, chanteurs, artistes de rue, saltimbanques, très souvent bénévoles, s’investissent, donnent de leur temps libre et de leur énergie, pour porter les mots de poésie dans l’espace public, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les quartiers défavorisés, auprès de publics de tous âges et de tous milieux. Cette tâche est noble, belle et généreuse.

La poésie est à sa place au coeur de la Cité. Une place qui ne va pas de soi, qui n’est pas acquise, mais qui est nécessaire. La poésie parle un langage bien différent de ceux que l’on entend habituellement, une langue qui dérange, qui nous montre les choses telles que nous ne les avions pas vues. Il ne s’agit pas seulement de raconter comme dans un roman, de montrer comme au théâtre, mais de faire de l’art avec des mots, de chercher à dire ce qui demeure souvent indicible, de traduire en mots ce qui reste souvent en nous de l’ordre de l’informulé, voire de l’informulable. Le Printemps des Poètes a au moins ce mérite de permettre des rencontres avec la poésie, qui sans lui n’auraient jamais eu lieu. Sans doute a-t-il suscité plus d’une vocation. Et incité des milliers de Français, ici et là, à s’emparer des mots à leur tour.

Dans le sillage d’une polémique qui porte sur le choix du parrain annuel du Printemps des Poètes, et sur laquelle je ne m’étendrai pas ici car je la trouve au fond assez stérile, j’ai lu des remarques négatives sur le Printemps des Poètes lui-même. Pour toutes les raisons que je viens d’énoncer, je trouve qu’il n’y a pas lieu de dénigrer le Printemps des Poètes, qui n’est sans doute pas parfait mais qui a le mérite d’exister. On ne parle pas beaucoup de poésie en dehors de quelques cercles étroits : sans le Printemps des Poètes, on n’en parlerait plus du tout. C’est peut-être une déformation professionnelle de l’enseignant que je suis, mais je pense que la culture ne doit pas être gardée pour soi, et que lorsqu’on en a, il faut la transmettre.

J’ai du mal à comprendre les personnes qui ne voient dans le Printemps des Poètes qu’un militantisme poétique dont la poésie se passerait bien. Oui, le Printemps des Poètes est une une fête. Mais je ne crois pas que les musiciens snobent la Fête de la Musique. Pourquoi les poètes devraient-ils avoir peur de se compromettre dans une fête, comme s’il ne fallait surtout pas être populaire ? Je trouve ça merveilleux que des poètes osent dire leurs vers à un public qui ne leur est pas acquis, à des personnes qui parfois n’ont jamais de leur vie vu un poète. Bien sûr, il y a des gens que cela ne touchera pas, ça fait partie du jeu. Mais il y en aura aussi pour qui ce sera une belle découverte.

Ce qu’il y a de bien avec le Printemps des Poètes, c’est qu’il est l’agrégation d’une myriade d’événements indépendants entre eux, simplement recensés sur le site national. Autrement dit, c’est à chacun, à chaque association locale, de faire « son » Printemps des Poètes. Le Printemps des Poètes n’est rien d’autre que ce que vous en faites. Que vous viviez dans un village de deux cents âmes, dans une métropole surpeuplée, dans une banlieue défavorisée, il peut y avoir une manifestation près de chez vous. Et s’il n’y en a pas, il faudrait peut-être en organiser.

Avec le Festival Poët Poët, j’ai eu la chance de vivre des moments très intenses, marqués par la joie, l’amitié et l’amour des mots. J’ai vu le poète James Noël aller au-devant des enfants de l’Ariane, à Nice, et faire briller leurs yeux émerveillés. J’ai vu le poète Charles Pennequin réveiller les étudiants de la bibliothèque Nucéra en vociférant dans un mégaphone. J’ai vu Marilyne Bertoncini parler des noyés d’Onagawa, à l’aube, sur la plage, accompagnée de la violoniste Sophie Alain. J’ai vu le poète et professeur Patrick Quillier dissimuler son visage derrière ses longs cheveux et brandir un crâne humain, tout en déclamant des vers en l’honneur des Chachapoyas. J’ai vu Marc-Alexandre Oho Bambe emporter une foule galvanisée par ses mots d’espérance et de fraternité. J’ai vu Marina Skalova expliquer en vers ce que c’est que d’être une femme. J’ai vu des poèmes transposés en langue des signes, dans une exploration corporelle qui culmine jusqu’à la danse. J’ai vu les villageois de Saorge s’emparer des mots pour parler de leur lutte en faveur des migrants. J’ai vu des retraités centenaires dire leur amour des mots et de la langue. J’ai vu Sabine Venaruzzo défendre la poésie, avec son bonnet et ses gants de boxe rouges, et organiser chaque année avec passion ce festival Poët Poët dont elle peut être fière.

Et tout cela ne se fait pas en claquant des doigts. Partout en France, il y a des bénévoles, des passionnés, qui passent un temps considérable à organiser, préparer, mettre en place ces événements poétiques. Il faut déployer une énergie incroyable, pour convaincre les acteurs culturels, les élus, les responsables de lieux de culture, de la pertinence d’un projet. Il faut composer avec de nombreux imprévus, des désistements de dernière minute, des engagements non respectés. Il y faut de l’énergie, du temps, souvent aussi de l’argent. Un festival de poésie, cela met des mois à s’organiser, et ensuite, sur le moment même, c’est une semaine très intense, passée à courir en tous sens, à gérer plusieurs choses à la fois, avec une charge mentale considérable. Et c’est aussi un bonheur immense, lorsque l’on voit l’engouement du public, et que l’on reçoit des remerciements tels que : « Vous m’avez réconcilié avec la poésie”.

Alors, oui, le Printemps des Poètes est une belle fête. Une fête populaire, où les mots de poésie résonnent là où on n’a pas l’habitude de les entendre. Où la poésie se marie avec la musique, le théâtre, les arts du spectacle et de la rue, avec les arts plastiques aussi. Où la poésie est une langue vivante. Le Printemps des Poètes a lieu dans les bibliothèques, les écoles et les auditoriums, mais aussi au coin de la rue, dans les quartiers défavorisés, dans les zones rurales reculées. Où les poètes et les passionnés cherchent à s’adresser à tous, y compris à ceux qui étaient convaincus que la poésie n’était pas pour eux, y compris à ceux qui ne la connaissaient pas, ou qui avaient sur elle de nombreux préjugés. Je ne crois pas que la poésie se fourvoie lorsqu’elle sort un peu de ses habitudes, et va à la rencontre du public.

Prochainement, je vous parlerai de l’édition 2024 de notre festival qui se prépare. Je vous annoncerai le programme lorsqu’il sera définitif. Je suis convaincu que ce sera à nouveau un beau festival, avec ce qu’il faut de rêve et de folie, qui saura vous surprendre et vous émerveiller, vous émouvoir et vous amuser. Il sera joyeux, chaleureux, festif, oui, et cela ne voudra pas dire que la poésie y soit en quoi que ce soit galvaudée. Vive le Festival Poët Poët, vive le Printemps des Poètes, vive la poésie !


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5 commentaires sur « Ce qu’est le Printemps des Poètes pour moi »

  1. Merci de mettre la lumière sur ce Printemps des Poètes dont je suis un petit maillon depuis vingt ans. Oui, il faut des bénévoles, des passionnés et des élus favorables ! Mais des enfants qui s’ouvrent à la poésie, veulent la dire ou l’écrire … c’est une grande récompense . Et leurs parents y viennent petit à petit aussi . Merci donc à tous ceux qui font vivre la poésie en l’écrivant, en la chantant ou l’accompagnant … et arrêtons pour un moment suspendu les polémiques !

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