Une écrivaine japonaise avoue s’être servie de l’intelligence artificielle

L’information a été rapportée par Radio France : au Japon, la lauréate d’un prestigieux prix littéraire, l’équivalent de notre Goncourt, a écrit 5% de son roman à l’aide de l’intelligence artificielle. Cette information interroge nos définitions de l’écriture, et pose d’intéressantes questions philosophiques.

Qu’est-ce qu’un écrivain ?

Qu’est-ce qu’être écrivain ? C’est une personne qui produit un texte doté d’une valeur artistique. Comment reconnaît-on la valeur artistique d’un texte ? Contrairement à ce que pourraient croire la plupart des gens, je pense que les qualités intrinsèques du texte sont loin d’être, en pratique, le premier critère, même s’ils devraient l’être en théorie.

Je m’explique. Un texte est « littéraire » avant tout parce qu’il est annoncé comme tel. Avant même d’avoir lu un texte, le lecteur reçoit une quantité d’informations sur ce texte, si bien qu’il a déjà jugé si ce texte est littéraire ou non avant de le lire. Le fait même d’annoncer un texte comme étant un texte littéraire suffit généralement à ce que ce texte soit admis comme un texte littéraire.

À partir du moment où l’écrivain n’est plus sommé de respecter des règles, de suivre les lois d’un genre, mais peut écrire tout ce qu’il veut, la différence entre texte littéraire et texte non-littéraire repose moins sur le contenu même du texte que sur l’usage qui en est fait. Une recette de cuisine n’est pas un texte littéraire, mais elle le devient si elle est déclamée sur scène. On peut très bien imaginer qu’un poète fabrique un poème en découpant et collant des phrases empruntées à des articles de journaux. Ces phrases en elles-mêmes ne sont pas « littéraires », mais elles le deviennent à partir du moment où le poète a réassigné leur finalité. C’est en cela que je dis que la littérarité procède moins des qualités intrinsèques du texte que de la réalité extralinguistique dans laquelle ce texte a une fonction.

La notion de finalité

Autrement dit, les textes littéraires sont le résultat d’une intention esthétique. Aristote parle des quatre causes qui font d’un bloc de marbre une statue, et la plus importante est la cause finale. Le sculpteur a sculpté le marbre de cette façon parce qu’il se faisait une représentation mentale du but qu’il s’était assigné. L’art résulte d’une intention.

En ce sens, les paysages naturels ne sont pas des œuvres d’art, puisqu’ils n’ont pas été façonnés en vue d’une fin, ce qui n’empêche pas celui qui les contemple d’y trouver de la beauté, mais c’est alors son regard à lui qui y réintroduit de la finalité sur le mode du « comme si ».

Tout cela pour dire que les textes générés par une intelligence artificielle, quelles que soient leurs qualités intrinsèques, n’ont en soi aucune valeur littéraire, puisqu’ils ne sont pas le résultat d’une intention esthétique. Mais, de même qu’un spectateur peut voir de l’art dans un paysage naturel, faisant comme si il y avait eu une intention esthétique, de même un lecteur peut-il être séduit par un texte généré par intelligence artificielle, réintroduisant par son regard une forme de finalité dans un texte qui n’en avait pas en soi.

À l’heure actuelle, on peut estimer que les IA ne savent pas qu’elles font des textes littéraires, elles se bornent à générer des suites de lettres inédites, en respectant un certain nombre de contraintes imposées et en puisant dans d’immenses bases de données où elles trouvent des modèles. Cela n’a rien à voir avec de l’art. Les IA ne font pas d’art au sens où elles n’ont pas conscience d’une finalité esthétique. Mais elles sont capables de produire des textes surprenants, parfois d’une qualité telle qu’il en devient difficile, voire impossible, de faire la différence entre les textes écrits par une IA et les textes rédigés par un auteur humain. Cela pose, bien entendu, un problème éthique fondamental.

Faire de l’art avec l’IA ?

Est-ce à dire que l’écrivaine japonaise ne méritait pas son prix ? Ce cas particulier est intéressant, parce que, selon Radio France, il y aurait seulement 5% de texte généré par la machine, donc 95% de texte qui a bien été écrit par cette personne. On peut donc se demander si, après tout, l’IA ne peut pas être un outil de création artistique. J’ai écrit plus haut, et je le maintiens, que l’IA ne peut être considérée comme un artiste. En revanche, une personne bien humaine peut utiliser ChatGPT comme outil. Et là, ça reste de l’art, puisqu’il y a bien une conscience qui recherche une finalité esthétique.

Il me semble que le parallèle avec le traitement informatique des photos est éclairant. De nos jours, les photographes recourent largement à Photoshop ou à d’autres logiciels du même type pour traiter leurs images. Le temps de création ne se limite pas à l’avant (la recherche du sujet, la préparation…) et au pendant (le moment où le photographe déclenche son appareil), il y a désormais aussi un après où l’artiste va retoucher son image en utilisant pour cela tous les moyens offerts par l’informatique moderne. Ce travail de retouche fait partie du travail du créateur.

Bien sûr, lorsque 100% du texte est produit par l’intelligence artificielle, la question ne se pose pas, puisque la part de créativité humaine est réduite à la portion congrue. Mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit, non pas de laisser la machine travailler, mais de composer un travail original à partir des textes fournis par la machine ?

La technique du cut-up est une pratique littéraire notamment pratiquée par les membres de l’Oulipo. Elle consiste à prélever des fragments de textes existants pour les recomposer de façon inédite. On peut très bien, par exemple, composer un poème à partir de fragments puisés dans un journal. Je ne vois pas en quoi il serait différent de composer un poème à partir de réponses générées par ChatGPT.

Autrement dit, l’intelligence artificielle ne fournit, dans ce cas précis, qu’un matériau de départ à partir duquel va s’exercer toute l’originalité, la créativité, la sensibilité d’une personne bien humaine. Il me semble, dans ce cas précis, — mais j’aimerais bien votre avis à ce sujet –, que l’on ne saurait accuser l’écrivain de tricherie, puisqu’il ne s’agit pas de laisser faire la machine à sa place, mais simplement de l’utiliser comme simple outil. L’écrivain reste aux commandes, c’est bien lui qui a en tête une finalité esthétique, une intention, qui fonde le caractère artistique du texte publié.

Des problèmes éthiques

Je pense qu’il faut distinguer entre un usage sain, éthique, créatif de l’intelligence artificielle réduite à un simple outil, et un usage malsain, trompeur, et sans créativité aucune, où il s’agit de faire passer pour une création personnelle ce qui n’est en réalité qu’un texte généré par une machine. Tout le problème est que la frontière entre ces deux usages de l’intelligence artificielle est très ténue.

En théorie, ces deux usages sont bien différents, le premier est honnête, le second est malhonnête. Le problème, c’est qu’en pratique, je pense qu’il peut se révéler extrêmement ardu de faire la différence entre les deux. Il y a un risque de condamner des œuvres qui sont pourtant le fruit d’une véritable réflexion créative, et inversement d’encenser des œuvres qui n’en sont pas, et qui ne font que plagier des œuvres existantes, puisque l’intelligence artificielle s’en nourrit.

Les outils d’IA désormais omniprésents

Ces questions éthiques me paraissent d’autant plus importantes que l’intelligence artificielle n’est pas seulement à la portée d’informaticiens chevronnés. N’importe qui peut utiliser ChatGPT, y compris de simples adolescents, qui ne se font pas prier. Les outils d’intelligence artificielle apparaissent jusque dans l’éditeur de ce blog, où ils sont présentés comme une assistance à la rédaction. On peut s’en servir plusieurs fois gratuitement, ensuite il faut payer (ce qui est d’autant plus stupide que ChatGPT est un outil gratuit). J’ai bien sûr eu la curiosité d’essayer.

Voici comment se présentent les outils d’intelligence artificielle de l’éditeur WordPress (c’est-à-dire l’application qui me permet de créer ce blog) :

Les outils de génération de textes par assistance de l’intelligence artificielle sont donc désormais intégrés aux outils plus conventionnels de traitement de texte ou d’édition de blogs. Il me semble assez hypocrite de simultanément les promouvoir de la sorte et dans le même temps de condamner leur utilisation. Cette hypocrisie peut être rapprochée de celle qui concerne la pornographie, à la fois autorisée (elle génère une grande part des profits d’Internet) et en même temps condamnée comme immorale. On ne peut pas encourager et condamner dans le même temps. Donc, il faut prendre acte du fait que ces outils existent et qu’ils vont être de plus en plus utilisés.

Un mauvais usage, paresseux et trompeur, de ces outils, serait de laisser la machine faire le boulot à sa place, et de présenter comme personnel un contenu qui ne l’est pas. Mais moi, quand je vois cette liste de tonalités, de formel à provocant, je pense à la fameuse tirade du nez de Cyrano de Bergerac, dans la célèbre pièce d’Edmond Rostand, et je me dis que ces outils pourraient donner lieu à d’amusants exercices de style, jouant à faire varier la tonalité d’un même texte. Je pense aussi aux Exercices de style de Raymond Queneau, qui s’est amusé à décliner la même petite histoire (une banale scène de bus) en plus d’une centaine de versions différentes. Je pense donc qu’un bon usage de ces outils est possible. Un usage créatif, qui saurait tirer profit de ces nouveaux outils, en en faisant une utilisation intelligente. Il ne s’agirait pas de publier tel quel le texte généré par la machine, mais de se servir de celui-ci comme matériau pour la création. Ce qui est radicalement différent.

Y a-t-il lieu de s’inquiéter ?

Évidemment, ne parlant pas japonais, je ne peux juger du talent de l’écrivaine qui a remporté ce prix prestigieux, mais l’article de Radio France précise que le jury était dithyrambique. Je ne crois pas que le style plat, lisse et policé de ChatGPT permette de grandes prouesses stylistiques. Aussi serais-je tenté de croire que cette écrivaine a fait un usage habile et intelligent de cet outil, qu’elle a conjugué avec un véritable talent d’écrivaine. Les phrases générées par intelligence artificielle ne représenteraient, selon cet article, que 5% du roman. Je ne pense donc pas que cette écrivaine soit une faussaire. Mais, comme je le disais plus haut, la frontière peut être très ténue entre un usage éthique de ChatGPT, conçu comme un nouvel outil pour la créativité humaine, et un usage abusif, où l’humain se contenterait d’apposer sa signature au bas d’un texte rédigé par une machine, ce qui relèverait de la tromperie pure et simple.

Y a-t-il lieu de s’inquiéter ? Des romans entièrement générés par intelligence artificielle existent déjà. Je ne pense pas que, à l’heure actuelle, ces romans aient la moindre valeur littéraire. Mais la technologie évolue vite. Je ne pense pas que les artistes s’étaient imaginés qu’ils puissent un jour être concurrencés dans leur métier par une machine. Il me semble que les professions intellectuelles et artistiques supposaient qu’elles seraient épargnées par le mouvement d’automatisation qui a déjà détruit tant d’emplois non qualifiés. De plus en plus, il sera difficile de faire la part entre la création humaine et le produit de l’intelligence artificielle. Sans parler du jour, qui relève pour l’instant complètement de la science-fiction, mais qui, au rythme où vont les choses, pourrait bien arriver, où la machine deviendrait consciente, et là nous serions placés face à des problèmes qui dépassent de très loin la littérature. À vrai dire, ce n’est pas pour la littérature que je m’inquiète le plus.

Qu’en pensez-vous ?

Et vous, comment voyez-vous les choses ? Que pensez-vous de la révélation de cette lauréate japonaise ? Ces nouveaux outils peuvent-ils être utilisés avec intelligence, talent et créativité ? Font-ils courir un danger pour les métiers de la création et de l’édition littéraires ? Que vont-ils changer de notre rapport à la littérature ? À vos plumes ! l’espace des commentaires est à vous !


Je vous mets ici le lien vers l’article qui a suscité ma réflexion :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/au-japon-la-laureate-d-un-prix-litteraire-reconnait-que-chatgpt-a-ecrit-5-de-son-roman-2081075?fbclid=IwAR0sMU07JqTYLDkoVgud89Lnlx7knc26VMzVnxpLPlmKAWEUplN8yQcmJZ0


L’image d’en-tête provient de la banque d’images proposée par WordPress.


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7 commentaires sur « Une écrivaine japonaise avoue s’être servie de l’intelligence artificielle »

  1. Je suis totalement d’accord avec vous : le jugement de valeur en littérature est extraordinairement arbitraire, dépend d’un contexte, et on devrait s’en méfier comme on se méfie, par exemple, de l’axiologie en sociologie. Certains auteurs rencontrent un immense succès de leur temps, puis sont rapidement oubliés ; à l’inverse, d’autres sont redécouverts un ou deux siècles plus tard. Il y a en outre un effet  » mayonnaise » dans la construction d’une réputation : plus un auteur est commenté, plus on va lui découvrir du génie … S’agissant de l’IA, je pense bien que cet outil pourra bientôt produire une littérature plate et morne comme du Jacques Chardonne. Du Joseph Deltheil, je ne sais pas. Je m’en tiens prudemment aux auteurs morts !

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  2. Merci pour cet article abordant en effet un point crucial concernant l’avenir (quasi immédiat) de la création littéraire et, plus généralement, artistique et culturelle. Sur le plan éthique, vous avez posé les données du problème de façon claire. De ce point de vue, vous dites bien : « On ne peut pas encourager et condamner dans le même temps. » Mais force est de constater que, face aux intérêts en jeu, ce « en même temps » est bel et bien la règle générale dans une réalité socioéconomique qui, c’en est une preuve supplémentaire, se moque bien de l’étique. Je vais d’ailleurs prochainement publier sur le site cheminez.fr un article qui rejoindra, partiellement et sous un autre angle, ces préoccupations.

    Sur le plan artistique, celui de la créativité et de ses principes, je suis d’accord avec vos propos sur l’intention. J’ai seulement « peur » que ce critère nous classe d’emblée dans la catégorie des ringards. L’intentionnalité a finalement été remise en cause depuis longtemps, à des degrés divers, ne serait-ce, par exemple, que par l’écriture automatique des surréalistes.
    Vous dites également: « elles se bornent à générer des suites de lettres inédites, en respectant un certain nombre de contraintes imposées et en puisant dans d’immenses bases de données où elles trouvent des modèles. Cela n’a rien à voir avec de l’art. » Je ne suis pas persuadé de la légitimité de la deuxième phrase. L’écrivain « traditionnel » suit, voire se donne des contraintes (pensons aux propos de Gide, ou à l’Oulipo, que vous évoquez à juste titre), et le recours aux modèles, aux données, consciemment ou inconsciemment, est essentiel dans la création littéraire : c’est l’intertextualité. Quoi qu’en dise Nerval avec sa rose, son poète et son imbécile, l’originalité véritable me semble finalement illusoire.

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  3. Merci pour votre article éclairant. Je suis loin de savoir tout ce que IA peut accomplir, mais je m’inquiète. Peut-on vraiment espérer que des « mesures de contrôle » soit respectées? Pour moi, un roman créé en totalité ou en partie par IA, ne m’intéresse pas, ceci étant dit, dans ce cas-ci, je peux au moins choisir de le lire ou non. Je doute que la transparence soit une valeur partagée par tous, mais je voudrais bien y croire.

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  4. Je suis tout à fait d’accord que l’IA est d’abord et restera un outil au service des humains. Nos correcteurs d’orthographe proposent déjà des reformulations plus ou moins heureuses ! Et ChatGPT rédige parfaitement une lettre de réclamation, certes qui n’est pas un objet littéraire mais, comme vous le dites, si je la déclame sur scène peut devenir théâtre ! Franchement, je ne suis pas sûre que nos gentils romanciers n’utilisent pas déjà l’IA dans leurs écrits sans le dire, peut-être pas complètement, je crois que l’IA en est incapable mais par morceaux …Lorsque je vois comment se comporte mon enregistreur vocal que j’utilise souvent pour « ecrire » les citations que je remarque, notre langue à tellement de subtilités écrites que l’IA pour l’instant a besoin , largement, de ma correction pour devenir compréhensible ! Et, puis, ce sont les ressentis des lecteurs qui font l’objet littéraire et à ce que je sache l’IA n’est pas encore devenue férue de littérature 😉

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  5. On peut en effet voir un parallèle entre un utilisateur d’IA générative et un photographe. Ce qui compte est celui qui est derrière l’objectif et avoir un œil artistique est primordial. Trouver le bon angle, l’instant, retoucher la composition, changer les couleurs… Voilà ce qui fait le photographe.
    L’important n’est pas de savoir appuyer sur le bouton de l’appareil photo ou sur la touche Entrée du clavier.

    Faire un prompt est un acte intentionnel identique à orienter l’objectif. Quand on cherche quelque chose de littéraire il faut savoir rendre l’IA littéraire. C’est là qu’est tout l’art et, pour dompter la bête, cela demande du talent. Les meilleurs « prompt engineer » peuvent gagner 375 000 dollars aux USA et cela ne s’improvise pas. Faire croire que n’importe quel abruti sachant taper sur un clavier peut arriver à décrocher le Goncourt est d’une mauvaise foi incommensurable. Et quand bien même se serait le cas, ce qui importe est l’œuvre, pas l’artiste; on juge le résultat, pas celui qui l’a produit. Les Fleurs du Mal est considéré comme le chef d’œuvre absolu pourtant Baudelaire était détestable car abject !
    Enfin, si l’IA arrive à faire mieux que le meilleur des auteurs et bien je poserai l’œuvre sur ma table de chevet. Mon égo avait déjà prix un coup avec la défaite de Kasparov face à Deep Blue puis celle de Lee Sedol face à AlphaGo, alors ChatGPT peut bien venir, je ne pourrai que m’incliner encore une fois.

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