Vingt femmes de lettres à connaître

Une question intéressante, qui circulait sur les réseaux sociaux, a récemment attiré mon attention, et j’ai immédiatement pensé qu’elle ferait un bon sujet d’article : quelles sont vos 20 femmes de lettres préférées (poétesses, romancières, philosophes) de tous temps et de tous lieux ? Cette question, loin d’être anodine, révèle l’importance de revisiter le canon littéraire de façon à mettre en lumière ces autrices dont les contributions ont souvent été sous-estimées ou oubliées. Je vous propose donc aujourd’hui un voyage historique, de l’Antiquité à nos jours, à la découverte de ces femmes qui ont marqué la littérature de leur œuvre, et dont la voix résonne encore aujourd’hui. Dans cet article, nous explorerons les parcours et les œuvres de ces femmes écrivaines, romancières et philosophes, révélant ainsi la diversité et la profondeur de la création littéraire féminine à travers les âges.

Avant même de commencer mon article, je sais déjà que, pour présenter vingt femmes de lettres, je vais devoir me creuser un peu la tête. Je vais les trouver, sans souci, mais il me faudra faire quelques recherches pour les présenter. Il suffit de parcourir le sommaire de n’importe quel manuel d’histoire littéraire pour constater que les femmes y sont minoritaires, quand elles ne sont pas tout simplement absentes. Il faut en vouloir moins aux auteurs contemporains de ces manuels, qui écrivent avec la matière qu’ils ont, qu’aux conditions passées de l’écriture en France et dans le monde, où la plupart des civilisations se sont construites sur un modèle patriarcal.

Les femmes de lettres font figure d’exception, au moins jusqu’au vingtième siècle inclus. Aujourd’hui, fort heureusement, les choses ont bien changé, et, pour parler d’un domaine que je connais bien, les femmes sont bien représentées dans la poésie contemporaine. Cette évolution ne concerne que les dernières décennies de notre histoire, et dès que l’on remonte un peu le temps, on découvrira que les femmes sont très minoritaires. Elles ne sont pas absentes, mais elles sont l’exception plutôt que la règle, et elles sont en général moins connues que leurs homologues masculins. Pour Évelyne Lloze, cette disparité concerne particulièrement la poésie, davantage encore que le roman.

Voici donc vingt femmes de lettres de tous temps...

1. Enheduanna

Remontons, pour commencer, à la plus haute Antiquité, chez les peuples mésopotamiens, avec la prêtresse Enheduanna, fille du roi Sargon, qui serait l’autrice des plus anciens textes poétiques dont nous avons connaissance. Elle vécut au vingt-troisième siècle avant notre ère. Nommer Enheduanna est surtout symbolique, c’est une façon de placer une femme à l’origine de l’histoire littéraire.

La princesse Enheduanna, fille du roi Sargon d’Akkad (Wikipédia)

Il nous reste d’elle des hymnes religieux adressés à la déesse Inanna, en langue sumérienne. Les copies de ses poèmes que nous avons retrouvées sont très postérieurs à son époque, il s’agit de tablettes d’argile d’apprentis scribes qui s’entraînaient à écrire. Le texte comporte quelques anachronismes qui montrent des interventions sur le texte postérieures à la princesse-prêtresse, dues probablement aux copistes qui se sont succédé pour nous faire parvenir le texte. Certains spécialistes se demandent si Enheduanna était bien l’autrice de ces poèmes, mais la plupart considèrent que, s’il n’est pas possible de l’authentifier formellement, il n’y a pas non plus de preuve du contraire, et qu’il est assez remarquable que les lettrés akkadiens aient retenu et loué le nom d’une femme. Je vous invite à lire l’article passionnant de Wikipédia sur Enheduanna, avec la traduction de certains poèmes. Ces textes ont quarante-quatre siècles… On connaît bien sûr des textes plus anciens encore, mais anonymes : Enheduanna est la plus ancienne écrivaine nommément connue, tous sexes confondus.

2. Sappho

Buste de Sappho (Wikipédia)

Restons dans l’Antiquité avec la poétesse Sappho, sans doute plus connue pour le symbole qu’elle représente que pour ses poèmes eux-mêmes. Sappho serait née vers 630 avant Jésus-Christ, sur l’île de Lesbos, et elle est surtout connue comme figure homosexuelle. Son nom a donné l’adjectif « saphique », tandis que le nom de son île a permis de former l’adjectif « lesbienne ».

Il ne nous reste que quelques fragments, sous la forme de citations éparses, de son œuvre. La personne de Sappho est masquée derrière le personnage de Sappho, puisque, dès l’Antiquité, elle est devenue personnage de comédie. La question de son homosexualité a fait couler beaucoup d’encre. Pour résumer en quelques mots ce que nous apprend Wikipédia sur le sujet, il faut surtout retenir que, dans l’aristocratie grecque, l’homosexualité était une pratique normale, tout en étant marié à une personne du sexe opposé. Cela n’était pas jugé comme choquant à l’époque, en revanche le fait que ce soit une femme qui s’exprime est exceptionnel. Cet éros entre femmes n’était pas nommé comme homosexuel, à une époque où l’orientation sexuelle ne définissait pas un individu.

De nombreux auteurs grecs ont fait référence à elle, ce qui atteste de la célébrité de cette poétesse et musicienne, qui fut même qualifiée de « dixième muse ». Cependant, il ne reste quasiment rien de son œuvre elle-même. Sa poésie lyrique, centrée sur la passion amoureuse, nous demeure largement inconnue, si ce n’est sous la forme de citations éparses retrouvées chez des auteurs postérieurs. Il ne nous reste qu’un seul poème intégral, dont vous trouverez la traduction par Renée Vivien dans l’article de Wikipédia.

Moyen-Âge

3. Marie de France

Première femme de lettres à écrire en langue vulgaire, Marie de France est une poétesse française du XIIe siècle. Sa langue d’écriture est, plus précisément, l’anglo-normand ou le francien. On ne sait pas grand-chose d’elle, sinon qu’elle s’appelait Marie, et qu’elle signait dans l’un de ses poèmes « Marie de France », à une époque où les noms de famille n’existaient pas encore, et où l’on s’identifiait généralement par ses origines géographiques. Il s’agit, en l’occurrence, d’une origine particulièrement floue. Elle est l’auteur de lais, c’est-à-dire de contes en octosyllabes à rimes plates, ainsi que de fables. Elle fait partie des chantres de « l’amour courtois ».

4. Christine de Pizan

Christine de Pizan, née à Venise en 1364 et décédée à Poissy vers 1430, est une écrivaine et intellectuelle de renom du Moyen Âge. Elle est surtout connue pour être l’une des premières femmes à vivre de sa plume, en tant qu’écrivaine professionnelle qui a dû écrire pour gagner sa vie. Elevée à la cour de Charles V, elle a reçu une éducation exceptionnelle pour une femme de son temps, mais qu’elle trouvait encore trop limitée, ce qui lui a néanmoins permis de devenir une voix éminente de la littérature médiévale. Son œuvre aborde une grande variété de sujets, allant de la poésie lyrique à la prose didactique, en passant par la philosophie morale et politique. Parmi ses ouvrages les plus célèbres figurent La Cité des Dames et Le Livre des Trois Vertus. Elle a écrit des poèmes, des œuvres religieuses, des textes de défense des femmes, et des ouvrages de philosophie et de politique. Son héritage littéraire et intellectuel continue d’inspirer les générations futures, faisant d’elle une figure emblématique de la littérature et de la philosophie.

Renaissance (XVIe siècle)

5. Louise Labé

Surnommée « la Belle Cordière » en raison de la profession de son père et de son mari, Louise Labé est une voix éminente de la poésie française de la Renaissance. Elle n’a laissé que 662 vers, ce qui est très peu en volume. Mais ceux-ci sont nourris d’une vaste culture humaniste, Louise Labé ayant profité de la richesse de son mari pour se constituer une bibliothèque exceptionnelle pour l’époque. Comparable à celle d’autres écrivains de « l’école lyonnaise », son œuvre est pleinement de son temps, et reflète les conceptions humanistes. Elle incite les femmes à faire reconnaître leur droit à être reconnues. La vie même de Louise Labé est très peu connue, si bien que certains spécialistes du XVIe siècle (Mireille Huchon, Marc Fumaroli) ont, d’après Wikipédia, avancé la thèse qu’elle n’aurait été qu’un prête-nom, une créature de papier pour un groupe de poètes réunis autour de Maurice Scève, thèse que réfute Daniel Martin. Elle a écrit des Elégies, des Sonnets et un Débat de Folie et d’Amour.

6. Marguerite de Navarre

Pour citer une autre femme de lettres du XVIe siècle, on pourrait choisir Marguerite de Navarre, plus précisément nommée Marguerite de Valois-Angoulême, reine de Navarre, sœur de François Ier et grand-mère d’Henri IV (1492-1549). Je n’insisterai pas sur le rôle politique et culturel de cette figure éminente, pour m’en tenir à la littérature. Parfois surnommée « dixième des muses », elle est l’autrice de l’Heptaméron, qui est son œuvre la plus connue, mais elle a écrit aussi de la poésie et du théâtre. L’Heptaméron est un recueil de nouvelles dont le récit se déroule sur sept journées.

Grand Siècle (XVIIe)

7. Madame de La Fayette

Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, dite Madame de La Fayette, est une femme de lettres du XVIIe siècle, née en 1634 et morte en 1693 à l’âge de cinquante-neuf ans. Elle est surtout célèbre pour son roman  La Princesse de Clèves, publié anonymement en 1678. Ce roman, considéré comme l’un des premiers romans psychologiques de la littérature française, explore les intrications des passions humaines, en particulier celles de l’amour et de l’honneur. L’action se situe à la cour d’Henri II : le prince de Clèves tombe amoureux de mademoiselle de Chartres à l’arrivée de celle-ci à la cour, ils se marient, mais la jeune femme s’éprend quand à elle du duc de Nemours. Celle-ci avoue ses sentiments interdits à son mari, qui meurt de chagrin alors même qu’il n’y a pas eu de réel adultère. La princesse se retire alors dans un couvent.

Ce grand classique de la littérature romanesque française a été placé plusieurs fois au programme des concours d’entrée des écoles normales supérieures littéraires ou à celui du baccalauréat. Il a été évoqué dans l’actualité quand le futur président Nicolas Sarkozy ironisait à son propos, jugeant son étude inutile et fastidieuse, ce qui a suscité l’indignation des lettrés de tous bords politiques.

8. Madame de Sévigné

Madame de Sévigné (Wikipédia)

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, est une femme de lettres française née en 1626 à Paris et décédée en 1696 à Grignan (Drôme), connue comme épistolière. Sa correspondance, composée de nombreuses lettres adressées principalement à sa fille, la comtesse de Grignan, offre un fascinant témoignage de la vie à la Cour, ainsi que des événements politiques et sociaux de son époque. Née dans une famille noble et éduquée, Madame de Sévigné maîtrisait l’art de la conversation et de l’écriture dès son jeune âge. Ses lettres, rédigées avec un style élégant et vivant, sont imprégnées d’une profonde sensibilité et d’une observation aiguë de la société de son temps. Elle y décrit avec finesse les personnalités et les intrigues de la cour, tout en partageant ses réflexions sur des sujets variés tels que la littérature, la religion et l’amour. J’ai eu à étudier et à commenter certaines de ces lettres lorsque j’étais en khâgne, et j’en garde le souvenir d’une écriture élégante, traitant avec finesse de sujets graves.

Siècle des Lumières (XVIIIe siècle)

Passons au XVIIIe siècle, qui reste connu dans l’histoire littéraire pour être le « Siècle des Lumières », avec l’apparition d’un mouvement philosophique qui remet progressivement en question les principes de la monarchie absolue. Les noms qui viennent le plus immédiatement à l’esprit sont ceux d’hommes : Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot, D’Alembert… Cependant, les Lumières ont aussi été féminines.

Je me souviens que mon professeur d’histoire littéraire du XVIIIe siècle, Jacques Domenech, avait dirigé des recherches sur Madame d’Epinay, considérée comme une philosophe des Lumières à part entière. Le nom de cette dernière n’apparaît cependant pas dans l’article « Siècle des Lumières » de Wikipédia, qui évoque d’autres femmes, comme Suzanne Curchod, Marie Olympe de Gouges, et Emilie du Châtelet.

9. Madame d’Epinay

La couverture du livre dirigé par Jacques Domenech dans la collection Thyrse du CTEL

Louise d’Epinay, femme de lettres du XVIIIe siècle, fréquentait les salons littéraires de l’époque, était proche des philosophes des Lumières, et recevait chez elle les beaux esprits de l’époque. Son Histoire de Madame de Montbrillant est un roman épistolaire qui entend rivaliser avec La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Un colloque international dirigé par le professeur Jacques Domenech, de l’Université de Nice, a donné lieu à des actes parus dans la collection Thyrse du CTEL aux éditions L’Harmattan. Cet ouvrage montre que Madame d’Epinay a résolument sa place parmi les philosophes des Lumières. Ce livre répare en quelque sorte une injustice, puisque l’œuvre de Madame d’Epinay a mis du temps à être correctement éditée et reconnue, désormais dans le monde entier.

10. Olympe de Gouges

Grande figure de la Révolution française, l’une des premières personnes à pouvoir être nommée « féministe » au sens d’un combat politique, Olympe de Gouges n’est apparue dans mes études que lorsque j’ai étudié la Révolution en Khâgne, au programme de l’ENS cette année-là. Dans mes études primaires et secondaires, je n’avais entendu parler que des Danton, des La Fayette, des Robespierre, des Marat, bref des figures strictement masculines, et il n’y avait comme femmes que Marie-Antoinette, la reine qui a si peu compris les enjeux de la Révolution, et Charlotte Corday, présentée simplement comme celle qui a assassiné Marat.

Olympe de Gouges, de son vrai nom Marie Gouze, est connue pour ses pamphlets et ses écrits féministes et anti-esclavagistes. Elle est, entre autres, la rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, en 1791. La liste de ses œuvres contient un grand nombre d’écrits politiques (« brochures, affiches, articles, discours, lettres »), mais aussi des pièces de théâtre.

XIXe siècle

Dans un précédent article, je vous parlais de poètes du XIXe siècle moins connus que les noms toujours cités, et je nommais notamment Delphine Gay de Girardin, ou encore la Niçoise Agathe-Sophie Sasserno. Mais ces noms-là sont pour ainsi dire inconnus du grand public, y compris des gens relativement cultivés. Jusqu’à présent, je me suis limité à deux noms par période historique. Pour le XIXe siècle, je vous présente donc Louise Colet et Marceline Desbordes-Valmore. J’aurais pu également citer Germaine de Staël, que je connais beaucoup moins.

11. Louise Colet

Louise Colet, née en 1810 à Aix-en-Provence et morte à Paris en 1876, est surtout connue pour avoir été l’amante tant de Gustave Flaubert que d’Alfred de Musset, deux géants de la littérature française du XIXe siècle. Bien que souvent éclipsée par ses relations tumultueuses avec ces écrivains célèbres, Colet était une figure littéraire indépendante et talentueuse. Il y a quelques années, je vous avais déjà présenté un récit captivant de Colet décrivant un déplacement en calèche à Nice, où le trajet de la place Masséna à la villa Arson se transforme en une escapade champêtre pleine de charme et de poésie. Sa bibliographie révèle que Louise Colet a également excellé dans la poésie et la prose ; elle a même écrit trois pièces de théâtre et un opéra. Son œuvre variée a été couronnée par plusieurs prix prestigieux, dont le prix de l’Académie française, témoignant de sa contribution remarquable à la littérature française de son époque.

12. Marceline Desbordes-Valmore

Marceline Desbordes-Valmore, née en 1786 et morte en 1859, est une poétesse que j’ai déjà évoquée dans les colonnes de ce blog. Je vous ai présenté le poème intitulé « Le soir » ainsi que celui qui a pour titre « La jeune fille et le ramier ». Pour ma part, j’ai découvert pour la première fois Marceline Desbordes-Valmore à travers une bande dessinée humoristique du célèbre Gotlib, qui raille non pas la poésie de Marceline Desbordes-Valmore, ni d’ailleurs sa personne, mais l’attitude moqueuse et misogyne d’un lecteur caricatural des « Roses de Saadi », l’un des poèmes les plus célèbres de Marceline Desbordes-Valmore. Il me semble que l’œuvre de celle-ci a récemment été placée au programme de l’Agrégation de Lettres modernes, sans doute dans une volonté de mettre en avant des femmes de lettres, pour réparer en quelque sorte une injustice, mais aussi pour faire reconnaître le talent de la poète. Louée par Balzac, Baudelaire, Verlaine et Sainte-Beuve, Marceline Desbordes-Valmore a laissé une œuvre lyrique remarquable, primée de son vivant même, et promise à une belle postérité.

Au XXe siècle, la littérature française a été marquée par une effervescence créative sans précédent, où les voix des femmes écrivaines ont émergé avec force et singularité. De Colette à Marguerite Yourcenar, en passant par Simone de Beauvoir et Marguerite Duras, ces femmes ont bouleversé les codes littéraires de leur époque et ont offert des perspectives nouvelles et audacieuses. Leur œuvre, souvent engagée et profondément intime, témoigne des luttes, des aspirations et des questionnements propres à leur condition féminine, tout en explorant des thèmes universels. Choisir parmi les femmes de lettres du XXe siècle n’a pas été facile, et se révèle surtout une question de goût personnel.

13. Colette

Colette, photographiée par Henri Manuel (Wikipédia)

Sidonie-Gabrielle Colette (oui, Colette était son nom de famille) était une femme de lettres de la première moitié du XXe siècle. Née en 1873 et morte en 1954, elle était avant tout romancière. La première fois que j’ai entendu son nom, c’était en classe de quatrième, au détour d’une chanson que je devais apprendre sur les années 1900, elle-même intégrée au spectacle Le Passage de Gilles Maugenest, sur le passage à l’an 2000. Mais l’œuvre elle-même de la romancière, je n’ai jamais eu l’occasion de la lire ni de l’étudier, même si, bien évidemment, le titre des Claudine ne m’est pas inconnu (plusieurs romans successifs comportent ce prénom dans leur titre). Je pense que Colette mérite d’être retenue parmi la liste des vingt femmes de lettres de tous les temps, pour ses romans subtils et audacieux.

14. Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar (1903-1987), de son vrai nom Marguerite de Crayancour, est connue pour ses Mémoires d’Hadrien. La « romancière-historienne » a écrit comme si elle était l’empereur romain à la fin de sa vie, qui écrit ses mémoires à l’attention de son successeur. Ce livre, d’une grande érudition, se met dans la peau d’Hadrien, tâchant en somme de dire par la littérature ce que les livres d’Histoire ne disent pas.

Marguerite Yourcenar fut, en 1980, la première femme élue à l’Académie française. Il est impressionnant de se dire que, jusqu’à cette date-là, l’Académie n’était composée que d’hommes. Il s’agit là d’un fait concret, tangible, qui montre que, jusqu’à une date très récente, il y avait bien une forme de misogynie, ou du moins un héritage patriarcal, dans le monde des lettres. C’est surtout le caractère récent de cette date qui frappe. Cela ne fait que quarante-quatre ans qu’il y a des femmes à l’Académie française !

15. Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir (Wikipédia)

J’ai fait la découverte de l’œuvre de Simone de Beauvoir lors de mes études universitaires, guidé par les enseignements stimulants de Paul Léon, notamment à travers ses cours sur le cinéma, qui portaient sur des films mettant en lumière des couples mythiques d’écrivains, dont celui, très atypique, formé par Sartre et Beauvoir, une rencontre intellectuelle et amoureuse qui a marqué profondément le paysage culturel du XXe siècle.

Née en 1908 et décédée en 1986 à Paris, Simone de Beauvoir demeure une figure incontournable de la littérature et de la pensée féministe. Son œuvre phare, Le Deuxième Sexe, est non seulement un monument théorique du féminisme, mais également un manifeste courageux qui a contribué à ébranler les fondements de la société patriarcale. Au-delà de cet ouvrage révolutionnaire, Beauvoir a enrichi le monde littéraire avec une série de Mémoires, qui offrent des réflexions sur sa propre vie et sur les évolutions sociales de son époque. Ces Mémoires, par leur franchise et leur profondeur, ont solidifié sa place parmi les autrices les plus lues et admirées de son temps.

16. Marguerite Duras

Marguerite Duras (Wikipédia)

Née en Indochine française en 1914 et morte en 1996 à Paris, Marguerite Duras fait partie des grands écrivains français de la deuxième moitié du XXe siècle. Elle m’a été présentée en hypokhâgne comme une autrice dont la singularité consiste en somme à toujours écrire et réécrire le même roman, ses différents ouvrages pouvant se lire comme une reprise de motifs obsessionnels, comme des façons différentes de répondre aux mêmes questions obsédantes. Le Barrage contre le Pacifique, L’Amant, L’Amant de la Chine du Nord et Le Ravissement de Lol V. Stein peuvent être cités parmi ses ouvrages les plus connus, auxquels il faut ajouter Hiroshima mon amour, qui est une œuvre cinématographique. C’est encore une fois à travers les cours de Paul Léon que j’ai pu approfondir l’œuvre de Marguerite Duras, puisque, parmi les couples d’écrivains mythiques portés à l’écran, il y avait Marguerite Duras et Yann Andréa Steiner. J’ai lu L’Eté 80 et Yann Andréa Steiner de Marguerite Duras, que j’ai croisés avec la lecture de Cet amour-là de Yann Andréa. Le film de Josée Dayan lui-même intitulé Cet amour-là donne à voir ce couple atypique entre l’écrivaine déjà reconnue et relativement âgée et le jeune étudiant homosexuel qui devient son amant. Jeanne Moreau est tout à fait incroyable en Marguerite Duras.

17. Nathalie Sarraute

Bien que cela remonte à l’année de mes dix-huit ans, je me souviens avoir lu Pour un oui ou pour un non, une pièce de théâtre de Nathalie Sarraute publiée en 1982. Mon souvenir de cette lecture n’est pas très précis, mais je garde en mémoire une impression générale de fascination pour l’exploration minutieuse des subtilités du langage et des non-dits qui caractérisaient l’écriture de Sarraute. En effet, Nathalie Sarraute est reconnue pour sa maîtrise de la micro-conversation, cette capacité à disséquer les échanges apparemment anodins pour révéler les tensions et les émotions sous-jacentes. Ses romans emblématiques comme Tropismes et Le Planétarium l’ont consacrée comme un écrivain majeur, peu ou prou rattachable à la période du Nouveau Roman, période de remise en question des conventions narratives traditionnelles. En outre, son essai L’Ère du soupçon est une réflexion essentielle sur les mutations du genre romanesque au XXe siècle, mettant en lumière les doutes et les remises en question qui ont marqué cette période. Bien que mon expérience de lecture de Nathalie Sarraute se limite à cette pièce de théâtre, son influence et son importance dans le paysage littéraire français demeurent indéniables.

18. Anna Akhmatova

Anna Akhmatova, peinte par Kuzma Petrov-Vodkin (Wikipédia)

Ne vous étonnez pas si cette liste comporte très peu de noms étrangers : mon cursus scolaire et universitaire ne m’a que très peu conduit à la lecture d’auteurs étrangers. C’est une lacune qu’il faudra que je comble avec le temps. Fort heureusement, le programme d’agrégation 2010 m’a permis, grâce au professeur Patrick Quillier, de découvrir la poésie d’Anna Akhmatova, qui est tout à la fois tragique et subtile. Tragique, par la vie même de la poète, constamment menacée par la guerre et par la pression du régime soviétique. Anna Akhmatova a été le témoin d’une époque terrible, marquée par une succession d’horreurs. Elle a connu la déportation de plusieurs membres de sa famille et d’amis proches. Sa poésie s’empreint donc inévitablement d’une gravité, d’un tragique qui donne tout son poids aux mots. Elle est surtout connue pour son recueil de poèmes Requiem, inspiré par les années de terreur stalinienne, où elle a été confrontée à la persécution politique et à la tragédie personnelle. Malgré les persécutions politiques et les obstacles rencontrés tout au long de sa vie, Anna Akhmatova a continué à écrire avec courage et détermination, devenant une voix emblématique de la résistance et de la mémoire collective russe.

19. Audre Lorde

Ma découverte d’Audre Lorde s’est faite grâce à une amie proche et collègue, Sandrine Montin, qui fait partie du collectif « Cételle » engagé dans la traduction et la diffusion de l’œuvre de cette poète singulière. Née en 1934 à Harlem et décédée en 1992 d’un cancer, Audre Lorde mérite sa place dans la liste des vingt femmes de lettres de tous les temps, en raison de sa réflexion profonde sur les multiples dimensions de son identité plurielle, féminine, noire, lesbienne et féministe dans l’Amérique du XXe siècle. Son engagement politique et son œuvre poétique sont étroitement liés, pour cette femme qui cherchait à promouvoir un monde plus fraternel et moins inégalitaire.

Une anthologie de ses poèmes, intitulée Contrechant, a vu le jour en 2023 aux éditions Les Prouesses, basées à Forcalquier, grâce à la traduction française réalisée par le collectif « Cételle ». Cette publication revêt une importance capitale dans la diffusion de son œuvre en France, permettant ainsi au public francophone de découvrir sa poésie. En complément des poèmes, l’anthologie comprend un entretien avec Maboula Soumahoro, maîtresse de conférences à l’Université de Tours et présidente de l’association Black History Month, offrant ainsi un éclairage supplémentaire sur l’importance de l’héritage d’Audre Lorde dans le contexte actuel. De plus, la postface rédigée par Maya Mihindou, qui a eu l’occasion de rencontrer Audre Lorde, ajoute une dimension personnelle à cet ouvrage. Je vous parlerai plus en détail de ce livre lorsque je l’aurai suffisamment lu et étudié.

20. Les poétesses contemporaines

Comme je n’aime pas les listes fermées, et qu’il y aurait beaucoup plus que vingt noms à citer, je voudrais ici faire une place à un domaine qui m’est cher, et qui est celui de la poésie contemporaine. Plutôt que de m’en tenir à un seul nom, je voudrais donc consacrer cette vingtième partie de mon article à une liste des femmes poètes d’aujourd’hui que j’ai déjà évoquées dans mon blog. Il s’agit de :

  • Gabrielle Althen, à la fois professeur de littérature et poète, autrice d’essais comme La splendeur et l’écharde et de recueils de poésie comme Vie saxifrage. J’ai participé à un colloque sur son œuvre, dont les actes sont parus dans la revue Nu(e).
  • Adeline Baldacchino, hautement diplômée, travaille à la Cour des Comptes tout en publiant des recueils de poésie.
  • Salpy Baghdassarian a fui son pays et son mari violent et relate cette expérience dans Quarante cerfs-volants.
  • Marie-Claire Bancquart est l’auteur de très nombreux recueils de poésie où elle décrit sa vision du monde unique, loin de tout anthropocentrisme, où chaque être vivant a la même valeur, et où l’on s’afferme avec courage à la vie, malgré la maladie et la conscience de la finitude. J’ai participé au colloque de Cerisy sur son œuvre.
  • Claude Ber a écrit notamment La mort n’est jamais comme et Il y a des choses que non, qui sont deux ouvrages incontournables dans le paysage poétique contemporain. Une forme de résistance poétique, sur le modèle d’une grand-mère résistante qui disait « Ma fille, il y a des choses que non ».
  • Marilyne Bertoncini anime, un jeudi par mois, les rencontres des « Jeudis des mots » au café culturel Chez Pauline, à Nice. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels La Noyée d’Onagawa qui est un livre sublime sur le tsunami de Fukushima.
  • Béatrice Bonhomme, professeur de littérature du XXe siècle, a dirigé ma thèse de doctorat. Elle est l’auteur de très nombreux recueils de poésie qui explorent la dualité de l’intime et de l’anonyme. Elle a reçu le prestigieux prix Mallarmé en 2023.
  • France Burghelle Rey, poète et écrivaine, est aussi une lectrice fidèle de ce blog.
  • Judith Chavanne, Fabienne Courtade, Ariane Dreyfus, Sophie Loizeau ont été mentionnées dans un article rendant compte d’un numéro spécial de la revue Nu(e) consacré aux femmes poètes.
  • Marie Etienne, une poétesse nourrie par le fait d’avoir longtemps vécu loin de la France.
  • Michèle Finck, dont l’oreille très sûre et le goût musical donnent naissance à une poésie très authentique, qui aborde les sujets graves de la maladie et de la mort.
  • Elizabeth Guyon-Spennato, qui a vécu en Chine, à Taïwan et en Iran, est d’origine maltaise et italienne. Son plurilinguisme et ses voyages nourrissent sa poésie.
  • Hoda Hili est une amie qui a publié deux recueils de poésie. Philosophe de formation et cultivatrice de safran, elle puise dans les montagnes des Alpes-Maritimes certains éléments de son inspiration.
  • Vénus Khoury-Ghata puise notamment son inspiration dans ses racines libanaises.
  • Béatrice Machet s’est passionnée pour les populations natives américaines, et plus particulièrement pour leurs femmes poètes, dont elle a constitué une anthologie. Cet intérêt pour les cultures amérindiennes rejaillit dans sa propre écriture poétique.
  • Sandrine Montin est une amie, maîtresse de conférences à l’Université de Nice, où elle enseigne la littérature comparée. Quelques-uns de ses vers ont été cités dans ce blog.
  • Lo Moulis, poète et plasticienne, a investi l’an dernier la « Petite Maison de Poésie », dans le cadre des Journées Poët Poët.
  • Narki Nal est une poétesse niçoise que je n’ai pas connue personnellement, mais j’ai assisté à de nombreux hommages qui lui ont été dédiés après sa mort. Elle était en effet une figure emblématique de la vie poétique niçoise. Un recueil Brûler est paru après sa mort.
  • Née en Italie et vivant en France depuis plusieurs années, Enza Palamara s’inspire de sa double identité culturelle pour créer une poésie à la fois universelle et profondément personnelle.
  • Emanuela Rizzo est une poétesse italienne qui a beaucoup œuvré pour la circulation de la poésie pendant le confinement lié à la pandémie de coronavirus. Elle a publié notamment Cuore di fico d’india (Coeur de figue de Barbarie).
  • Valérie Rouzeau est une poète dont j’apprécie particulièrement la « légère gravité », pour reprendre le titre d’un article universitaire que j’ai consacré à son œuvre. Parmi ses nombreux recueils, on peut citer Vrouz.
  • Marina Skalova est une poétesse aux origines multiples, puisqu’elle est née à Moscou et a vécu en France et en Allemagne avant de s’établir en Suisse. Elle est intervenue l’an dernier au Festival Poët Poët.
  • Esther Tellermann est une poète que j’ai encore insuffisamment lue, et dont vous trouverez une « citation du jour » dans ce blog.
  • Sabine Venaruzzo est une amie poète, qui milite pour une poésie au cœur de la Cité. Depuis dix-huit ans, entourée par le PoëtBurö, elle organise les Journées Poët Poët dans les Alpes-Maritimes. Ses poèmes et ses performances traduisent son engagement pour un monde plus humain et fraternel.
  • Laurence Vielle est une amie poète rencontrée à l’occasion des Journées Poët Poët. Elle a été Poétesse nationale de Belgique. Son œuvre insolite est à la fois tendre et percutante. Ses poèmes se prêtent parfaitement à l’oralisation. Elle m’a fait l’honneur de lire publiquement en ligne mon poème contre l’homophobie.

Reportez-vous à mon index des poètes contemporains, régulièrement remis à jour, pour accéder aux articles consacrés à ces poètes.

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Ces vingt figures féminines de la littérature ne sont, bien entendu, pas les seules possibles. D’autres noms eussent pu être mentionnés, notamment en puisant davantage dans la littérature étrangère. Je m’en suis tenu à des figures féminines que je connaissais à peu près. Je reconnais que mon parcours scolaire et universitaire m’a conduit à lire et à étudier un nombre bien plus important d’auteurs que d’autrices. Ce furent bien les hommes qui, de par leur position dominante, eurent davantage les moyens de produire des œuvres remarquables. Les femmes, cependant, sont bien présentes, même si elles ont longtemps été moins connues, moins présentées, moins étudiées. De l’Antiquité à nos jours, l’Histoire littéraire ne manque pas de grandes femmes de lettres, et il nous appartient de leur rendre justice, en ne reproduisant pas les erreurs de nos prédécesseurs. La place des femmes dans les ouvrages généraux et les manuels de littérature reste très insuffisante jusqu’à une date très récente, selon Evelyne Lloze. Fort heureusement, les choses changent. Aussi, pour ce qui est de l’extrême contemporain, les femmes sont bien représentées, donnant raison à la prophétie de Rimbaud dans la Lettre à Demeny selon laquelle « sera poète, elle aussi » et « trouvera de l’inconnu »…

L’image d’en-tête a été composée grâce à l’application Canva, en générant par IA des images de femmes de lettres de différentes époques.


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11 commentaires sur « Vingt femmes de lettres à connaître »

    1. Merci de rappeler qu’existent en France d’autres littératures que la littérature en langue française. Aux origines chronologiques des littératures de « France », on trouve les troubadours occitans et, auprès d’eux, des trobairitz. Certes, elles-mêmes étaient moins nombreuses et moins « connues » que leurs homologues masculins, et ce malgré un certain « féminisme » ambiant, mais il est important de ne pas oublier. Quant à Marcelle Delpastre, autrice occitane (Limousin) du XXe siècle, un hommage vient récemment de lui être rendu.
      Dans un autre domaine, je pense aussi par exemple à Maryse Condé, qui nous emmène vers le « continent » littéraire de l’Outre-mer…

      Aimé par 2 personnes

  1. Très intéressant, je suis vraiment heureuse de découvrir grâce à vous les poètes de notre époque. (Un tout petit point à corriger : la Princesse de Clèves n’est pas un roman épostolaire.) Merci mille fois !

    Aimé par 1 personne

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