Hier soir, la librairie Masséna, à Nice, a accueilli une rencontre poétique entre deux des poètes invités du Festival Poët Poët, Katerina Apostolopoulou et David Giannoni, que j’ai eu l’honneur et le plaisir d’animer. Cette soirée a été l’occasion d’un échange émouvant entre deux poètes d’horizons différents mais liés par la passion commune des mots, où ils ont partagé leurs visions lors d’une interview suivie d’une lecture croisée. Cet échange a traversé les frontières géographiques et culturelles, offrant aux spectateurs une expérience singulière où les langues se sont mêlées, ouvrant une fenêtre sur le monde intime de chaque poète, tout en renvoyant chacun à des questions universelles.
Deux trajectoires singulières

David Giannoni est né à Nice le 5 août 1968, dans cet hôpital Saint-Roch qu’il a eu la surprise de découvrir reconverti en grand hôtel de police. Son père, Italien, était l’un des deux gardiens du Consulat d’Italie à Nice, rue Gambetta, et sa mère était femme de ménage. David Giannoni a vécu à Nice jusqu’à l’âge de quinze ans, où il a été élève du collège privé Nazareth, tenu par des bonnes sœurs. Sa famille, suivant les déplacements professionnels du père, s’est ensuite installée à Rome pendant quatre ans, où le poète a découvert au lycée les littératures italienne et anglaise, qui ont été pour lui une révélation. La famille s’est finalement établie à Bruxelles en 1987, où le poète a fait des études de psychologie. David Giannoni est devenu thérapeute, formé en hypnose éricksonienne, inspiré par l’école de Palo Alto. Et, simultanément, il est devenu poète, fondateur d’une revue d’art contemporain, puis des éditions Maelström et du festival du même nom. Il est notamment l’auteur de Œil ouvert Œil fermé, paru en 2007, de L’indien de Breizh, en 2017 et de Il faut savoir choisir son chant en 2022.

Katerina Apostolopoulou est née à Volos, en Grèce, en 1981. Sa mère est la fondatrice d’une école privée de français. Après des études de lettres et de civilisation françaises à l’université d’Athènes, elle poursuit à Paris avec un DEA (ce que nous appelons aujourd’hui un Master) de littérature comparée à la Sorbonne. Elle vit toujours aujourd’hui en région parisienne, où elle enseigne le grec moderne, et traduit du grec et du français, tout en développant son activité de poète. Elle est l’auteur d’un livre de poésie paru aux éditions Bruno Doucey en 2020, intitulé J’ai vu Sisyphe heureux, qui a reçu la « Pépite Fiction Ados du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis/France Télévisions ».
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Comment êtes-vous venus à la poésie ?
J’ai souhaité conduire l’entretien en m’intéressant à ce qui rassemble les deux œuvres plutôt qu’à ce qui les distingue, en posant les mêmes questions successivement à l’un et à l’autre poètes, en commençant par une question en apparence banale, mais qui est très importante à mes yeux : « Comment êtes-vous venus à la poésie ? »
David Giannoni évoque le rôle décisif de ses parents, qui ont été des initiateurs à la poésie alors même que ces derniers se déclaraient souvent eux-mêmes incultes, n’ayant pas fait d’études. Le père de David Giannoni aimait beaucoup raconter des histoires, développant sans cesse des versions différentes des mêmes récits. Son goût pour le récit et pour l’oralité a été déterminant. Mais le poète évoque également sa mère, qui, grâce à ses ménages, a pu offrir des livres à son fils, et lui donner ainsi accès à la culture.
Katerina Apostolopoulou rejoint David Giannoni dans l’évocation d’origines modestes. Sa mère, professeur de français elle-même fille d’ouvriers, lui demandait de choisir entre le dernier jean à la mode ou une visite au théâtre, et bien évidemment c’était le théâtre qui l’emportait. Elle indique qu’en Grèce, la poésie est partout, car de très nombreux poètes grecs ont été mis en musique, si bien que les Grecs chantent constamment de la poésie.

La traversée des langues
Les deux poètes ont en commun d’avoir été baignés par plusieurs langues. Quelle a été l’influence de ce plurilinguisme dans leurs œuvres respectives ?
Katerina Apostolopoulou a commencé par lutter contre le français, langue d’une mère certes aimante mais quelque peu oppressante. La poète raconte être venue en France pour fuir le caractère enfermant d’une voie toute tracée, quasiment déjà écrite à la naissance, une voie qui n’était pas malheureuse à condition de pouvoir s’en satisfaire, ce qui n’était pas le cas de Katerina Apostolopoulou. Le français est ensuite devenue la langue du pays d’accueil, un pays qu’elle a mis du temps à apprivoiser, et qu’elle aime désormais. Son livre, J’ai vu Sisyphe heureux, a été écrit à la fois en français et en grec. Le texte grec se trouve sur les pages de gauche, et le texte français sur les pages de droite. Il ne s’agit pas, cependant, d’une traduction, mais plutôt d’une adaptation libre. Quand le grec devient trop intime, elle passe au français, et quand le français devient trop distant, elle revient au grec. Il y a eu ainsi un passionnant va-et-vient entre les langues.
David Giannoni était convaincu d’être Français jusqu’à l’âge de ses quinze ans, jusqu’au jour où il déménage à Rome avec sa famille, et se découvre alors Italien. Ses professeurs, au lycée, remarquent la facilité avec laquelle il rattrape son retard en langue italienne, jusqu’à égaler voire surpasser ses camarades de classe qui, eux, avaient baigné toute leur vie dans la langue italienne. Le poète écrit dans les deux langues. Alors qu’il parlait français dans son enfance, il communique aujourd’hui avec son frère en italien, et, lorsqu’il leur arrive d’échanger en français, cela ne leur semble pas naturel. L’un de ses ouvrages lui est d’abord venu en langue italienne, et il ne l’a adapté en français que dans un second temps. Les livres de poésie présents à la librairie Masséna ont été, eux, originellement écrits en français. David Giannoni indique également être attaché au français de Belgique, avec ses particularités qu’il trouve plaisantes.
Raconter en poésie
J’ai été frappé par un autre point commun aux deux œuvres, qui est l’importance de la narration.
David Giannoni a sous-titré 108 poécontes son recueil Il faut savoir choisir son chant. Ces poèmes, de longueur très variable, sont au nombre de cent-huit, qui est un nombre sacré dans l’hindouisme, où il faut répéter cent-huit fois un mantra pour qu’il se réalise. Cent répétitions pourraient suffire, c’est un nombre qui symbolise la perfection, mais on y ajoute huit répétitions, car on ne sait jamais… Huit n’est autre que le symbole de l’infini en position verticale. Le terme de poéconte pourrait, à terme, devenir un genre littéraire à part entière, car c’est une pratique singulière, où la poésie et le conte se mêlent, où la poésie raconte.
Katerina Apostolopoulou, quant à elle, a mélangé plusieurs histoires issues de ses souvenirs personnels et familiaux pour tisser plusieurs récits campés dans le monde grec. Ces histoires témoignent d’un monde voué à disparaître, celui d’une vie plus traditionnelle, plus authentique, plus difficile certes, mais où il y avait une façon d’accepter la dureté de la vie qui faisait que l’on n’était pas malheureux. Dans les générations qui nous ont précédés, il y avait beaucoup moins de liberté, beaucoup moins de choix, beaucoup moins de plaisirs et de loisirs, mais pourtant, davantage de quiétude, par l’acceptation sereine du sort, une sorte d’amor fati, une acceptation du tragique de l’existence.
Vers la lumière
En lisant les deux œuvres, en les entendant lors des différentes manifestations du festival, en discutant avec les deux poètes, j’ai observé un autre point commun qui me semble essentiel, et qui est le fait de ne pas en rester à la noirceur. Certes, les deux œuvres sont marquées par la mort et le deuil, mais il y a une volonté d’aller aussi vers la lumière.
Katerina Apostolopoulou commence par me remercier pour cette question, en affirmant que de nombreux commentateurs trouvent sa poésie triste ou morbide, alors qu’en effet la présence centrale de la mort n’empêche pas qu’on puisse aussi se tourner vers la lumière. Il n’y a, pour elle, pas de poésie véritable qui ne tente de transcender le négatif. Les personnages de son recueil sont des Sisyphes, marqués par la dureté de leur condition, mais des Sisyphes heureux, qui acceptent pleinement leur sort et tentent d’y trouver une forme de bonheur.
David Giannoni se présente volontiers comme un théra-poète, ce mot-valise ne faisant qu’unifier en une seule expression ses deux pratiques de thérapeute et de poète. Il est convaincu que les mots créent le monde, qu’ils peuvent blesser aussi gravement que des coups physiques, mais qu’ils peuvent aussi faire beaucoup de bien. Il évoque les koan du Zen japonais, les mantras indiens, la sagesse amérindienne… Renversant l’adage traditionnel, David Giannoni affirme que « tout revers a sa médaille ».
Lectures croisées
Après cet entretien, David Giannoni et Katerina Apostolopoulou nous ont offert une expérience poétique unique, à travers une lecture croisée très touchante, pleine de générosité, d’amitié et d’humanité. Katerina a ainsi traduit David en grec, et David traduit Katerina en italien, dans un partage qui transcende les barrières des langues, et nous éveille à leur musicalité. Chacun a ensuite lu des extraits de ses recueils respectifs, avec de nombreux échos qui surgissaient de l’un à l’autre dans l’esprit des spectateurs. Le cadre intimiste de la Librairie Masséna m’a permis de redécouvrir autrement des poèmes que j’avais pu rencontrer lors des performances précédentes du festival. Un beau moment, tout simplement.
Comment savoir
DAVID GIANNONI
du charbon ou du diamant
lequel des deux
est celui qui brille ?
Comme
KATERINA APOSTOLOPOULOU
une grande journée
d’été
Il avait levé les yeux pour contrôler l’état de la toiture
DAVID GIANNONI
Six cents trous de lumière perçaient les tuiles
Entre chaque rayon
Son être entier
Riait
Vivre pauvre sans être rustre
KATERINA APOSTOLOPOULOU
Avoir peu et tout offrir
Garder le meilleur pour l’ami ou l’étranger
Reprendre tous les matins le même chemin
Savoir que toute la vie sera ainsi
Et en sourire
Moi
J’ai vu
Sisyphe heureux.
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Je ne peux conclure autrement qu’en remerciant Katerina et David pour s’être prêtés avec autant de gentillesse à ce jeux de questions, pour leur bienveillance tout au long du festival, pour leur façon simple et généreuse de partager leur poésie, et pour l’immense humanité qui transparaît à chaque instant, et qui est totalement en phase avec l’esprit des Journées Poët Poët.
Le festival continue !
Vous retrouverez aujourd’hui même, ce mardi 19 mars à 17 h, Katerina Apostolopoulou à la médiathèque d’Antibes, pour une nouvelle performance avec la danseuse et chorégraphe Lisie Philip. Ensuite, mercredi 20 mars, à 10 h, le poète Jean-Pierre Siméon donnera une conférence exceptionnelle à l’auditorium de la Villa Arson. L’après-midi, de 14 h à 16 h, nous célébrerons le retour du printemps avec l’arrivée de la Petite Maison de Poésie sur la Coulée Verte de Nice. Et le soir, à 17 h, vous assisterez à une signature-dédicace de Jean-Pierre Siméon à la Librairie Masséna. Ne manquez pas non plus, jeudi 21 mars, à 15 h, une exceptionnelle table-ronde à la bibliothèque Nucéra, entre le poète slammeur Dominique Massaut et deux joueuses professionnelles de football de l’OGC Nice. Et jeudi soir, de 18 h 30 à 20 h, vous retrouverez Dominique Massaut, accompagné de Sophie Braganti et de Claude Ber, pour un « Jeudi des mots » de l’association « Embarquement poétique », qui aura lieu au « Likes », à Nice. Vendredi soir, il faudra se diriger vers La Gaude pour une soirée insolite sous la coupole gaudoise. Samedi après-midi, carte blanche au poète Dominique Massaut à la bibliothèque Nucéra, avant de finir en beauté à Aiglun, dimanche, pour une incroyable randocriture et la fameuse popotte des Poët Poët !

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Merci, c’est formidable de pouvoir vous suivre pendant ce festival !
Et je garde comme un cadeau les vers de Katerina Apostolopoulou :
« Reprendre tous les matins le même chemin
Savoir que toute la vie sera ainsi
Et en sourire »
Joyaux pour illuminer le quotidien…
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