Quels professeurs vous ont-ils le plus influencé ?

On me pose aujourd’hui une belle question à laquelle je vais prendre beaucoup de plaisir à répondre. La question était formulée au singulier, mais je ne peux répondre qu’au pluriel. Il n’y a pas une figure unique qui aurait été absolument décisive pour moi, mais un ensemble de professeurs auxquels je voudrais rendre hommage. Tous les professeurs que j’ai eus ont contribué à ma formation, et il en est quelques-uns qui m’ont profondément marqué.

Mes premiers maîtres : mes parents

Si je dois remonter à ma scolarité primaire, c’est en premier lieu à mes parents que je dois rendre hommage. Je leur dois évidemment bien plus que ce que l’on doit à un professeur, mais c’est aujourd’hui en tant qu’enseignants que je vais parler d’eux. Mon père a été mon maître de CP, ma mère a été ma maîtresse de CE1.

Je sais qu’il y a des enseignants qui ne veulent surtout pas avoir leurs propres enfants en classe. Je dois dire que, pour moi, cela s’est extrêmement bien passé. Mes parents faisaient très attention à ce que je ne sois pas le « chouchou », et il n’y a jamais eu de problème, ni avec moi, ni avec ma petite soeur qui est également passée par leurs classes, de même d’ailleurs que mes deux cousines. Je me souviens, en CE1, avrai fait quelques petites bêtises, comme sonner à la porte de la concierge, qui m’ont permis de vérifier que je n’aurais droit à aucun traitement de faveur, et serais sanctionné au même titre que n’importe quel autre.

Je conserve un excellent souvenir de ces années-là. La construction d’une sculpture de guitare géante à la Picasso dans le couloir de l’école élémentaire du bois de Boulogne, à Nice, au CP. Une formidable séance de tri de coquillages en sciences. Et puis, au CE1, la littérature jeunesse, les lettres de Biscotte Mulotte, le prince de Motordu, la machine à fessées… La classe verte à Andon…

Mon père comme ma mère étaient tous deux passionnés par leur métier. Je pouvais voir ce que les autres ne voyaient pas, c’est-à-dire l’immense quantité de travail qu’il reste aux enseignants après que les élèves sont partis. Grâce à eux, j’avais parfaitement conscience qu’un prof n’était pas seulement un prof, mais un être humain, et c’est pourquoi, plus tard, collégien ou lycéen, j’étais toujours extrêmement peiné quand des camarades manquaient de respect à un enseignant.

Je dois à mes parents de m’avais transmis le goût du métier d’enseignant. J’étais très fier d’être le fils de Monsieur et de Madame Grossi, qui étaient très appréciés dans leur école, où ils ont enseigné pendant près de trente ans. Ils étaient souvent loués pour leur gentillesse, pour leur élégance (ils étaient toujours très bien habillés), pour leur passion du métier, pour leur savoir et leur culture immenses.

Cette année, pour la première fois, j’enseigne dans l’école où ils exerçaient et où j’ai été élève. Cela a fait remonter plein de souvenirs. Et j’ai le plaisir d’avoir pour collègues les amis de mes parents, que je connais pour certains depuis longtemps.

Les années collège et lycée

Venons-en au secondaire. J’ai aimé la plupart de mes professeurs, mais si je dois retenir une figure marquante, ce serait mon professeur de lettres en sixième et en cinquième. Madame Storaï. Une grande femme blonde, très mince, la cinquantaine, au look très affirmé, avec des robes aux imprimés léopard et de nombreuses bagues aux doigts. Un personnage très théâtral, très exubérant, et en même temps d’une grande rigueur. « Tu as intérêt à t’accrocher à mes baskets », disait-elle souvent, d’un ton qui mêlait l’humour et la sévérité. Je l’admirais et la craignais à la fois, ce qui ne m’empêchait pas de l’imiter en cachette avec mes amis.

Elle commençait chaque séance en lisant, dans un silence absolu, le référentiel de compétences de la période, qu’elle nous faisait mettre en tête du classeur. Le référentiel A pour les notions de septembre-octobre, le référentiel B pour les notions de novembre-décembre, et ainsi de suite. Chaque leçon était ensuite numérotée par un nombre à deux chiffres. Le chiffre des dizaines indiquait l’intercalaire du classeur, et le chiffre des unités le numéro de la compétence dans cette section. La leçon A60 représentait ainsi la première leçon de conjugaison. Je crois que, de tous les enseignants que j’ai eus, Madame Storaï était la plus méthodique, la plus structurée, et la plus attachée à annoncer explicitement sa progression. Il faut dire qu’elle ne suivait pas un manuel, mais créait tous ses supports de cours.

Je dois à Madame Storaï une connaissance solide de la grammaire, là où mes autres profs de lettres, par la suite, insistaient presque exclusivement sur la littérature. Nous étions entraînés de façon très systématique à l’analyse grammaticale, et cela m’a énormément servi ensuite. Je me souviens, lors d’un cours d’agreg, avoir répondu correctement à la question d’un prof, et une camarade m’a demandé « mais d’où est-ce que tu sais ça ? », et j’ai répondu : « je l’ai appris en sixième ». Ce n’était pas une plaisanterie. J’ai fait plus de grammaire en sixième et en cinquième que pendant tout le reste de la scolarité secondaire.

Cette grande rigueur s’accompagnait d’un enseignement très théâtral. Madame Storaï jouait un personnage exubérant, très affirmé, très sûr de soi. Elle me fascinait.

Passionnée par le Moyen Âge, elle a monté un « parcours médiéval » avec des collègues. Le jeudi soir, les élèves de cinquième étaient répartis en ateliers, avec pour chaque atelier un projet différent et une restitution prévue à la fin de l’année. Un groupe s’occupait de planter des simples, un autre de construire des blasons, etc. J’avais choisi le groupe de Mme Storaï, où nous découvrions l’enluminure médiévale, l’écriture en gothique à la plume, les rinceaux d’enluminure aux feuilles trilobées… Elle faisait intervenir un enlumineur professionnel, monsieur Cougouille. En parcours médiéval, madame Storaï devenait « Dame Sylvia », et lui, « Maître Jean ».

Je dois encore à madame Storaï de m’avoir fait participer à plusieurs concours d’écriture et de poésie. C’est vraiment elle qui m’a fait me rendre compte que je pouvais écrire de la poésie. Grâce à elle, j’ai remporté le troisième prix du Concours Académique d’Écriture Poétique organisé par le rectorat, puis le premier prix du concours de poésie médiévale organisé par la ville de Cagnes-sur-Mer dans le cadre de la fête médiévale, le premier prix d’écriture de nouvelles organisé par le Lions Club Nice Paillon, et un prix lors du concours « J’emporte une bibliothèque sur mon île déserte » organisé par les bibliothèques municipales de la ville de Nice.

En classes préparatoires aux grandes écoles

À l’issue de la terminale, je ne savais absolument  pas ce que je voulais faire dans ma vie. L’immense champ des possibles était vraiment effrayant pour moi. J’étais à vrai dire absolument terrorisé par l’idée même d’avoir une vie autonome et indépendante. Je ne me voyais pas envisager un métier, je ne parvenais pas à me projeter dans une vie future, pour moi j’étais un enfant. Rétrospectivement, je me dis que d’autres voies que celle que j’ai choisie eussent pu m’intéresser également, comme le journalisme, l’audiovisuel, le théâtre, l’action culturelle, les métiers de l’édition… Si je me suis inscrit en CPGE littéraires, c’est surtout parce que la possibilité de conserver un enseignement pluridisciplinaire me rassurait : cela me laissait quelques années de plus pour vraiment choisir ma voie. Je ne regrette pas ce choix, puisqu’il m’a fait découvrir des professeurs extraordinaires, passionnés et passionnants.

Je pourrais vous parler longuement de chacun d’eux. De la gentillesse de M. Reboul, un professeur de géographie à l’ancienne qui partait à la retraite à la fin de l’année, et qui a écrit un poème en guise de discours de départ… De la culture impressionnante de M. Solère, un professeur de philosophie capable de faire cours sans aucune note, citant les philosophes avec exactitude en indiquant même les numéros de page. Il annotait les copies avec humour et ironie, avec des remarques que tous les étudiants n’appréciaient pas mais qui me faisaient rire. Il m’est arrivé d’être traité de nazi et de communiste dans la même copie !

Il faut que je vous parle encore de M. Caro, un professeur de lettres très émouvant, très sensible, qui tenait à ce que nous nous entrainions au commentaire composé dans la durée réelle de l’épreuve du Concours, et qui, pour cela, nous préparait un pique-nique un vendredi sur deux… Je crois que je lui dois d’avoir finalement choisi de me spécialiser en Lettres plutôt qu’en philo ou en italien. C’était vraiment un passionné, qui parlait avec le coeur autant qu’avec l’esprit des oeuvres au programme. Un vrai gentil, et Dieu sait que pour moi cette qualité dépasse toutes les autres.

Impossible de ne pas mentionner M. Villani, avec lequel je suis toujours périodiquement en contact aujourd’hui, et qui m’a vraiment fait aimer la philosophie. On pourrait dire d’Arnaud Villani qu’il est philosophe au sens littéral et étymologique de ce terme, un vrai amoureux de la sagesse, chez lequel la manipulation des concepts n’oublie pas sa finalité qui est la sagesse. Un philosophe « artiste », « romantique », amoureux de la nature et des Présocratiques plutôt que de la raison et des Platoniciens.

Terminons ce tour d’horizon de mes profs de prépa avec madame Andrau, professeur de Lettres tout aussi exubérante et théâtrale que rigoureuse et méthodique. J’attendais le cours de Français avec impatience parce que je savais qu’il serait émaillé d’instants drôles qui égayeraient la vie studieuse du khâgneux que j’étais. Ses cours étaient très denses mais toujours très agréables. Elle m’a beaucoup appris.

À la fac

Je ne pourrai les citer tous, car cet article est déjà long, mais je voudrais mentionner aussi quelques uns de mes profs de fac, en commençant par Béatrice Bonhomme, qui a dirigé ma thèse de doctorat. Issue d’une famille d’intellectuels et d’artistes, Béatrice Bonhomme a une approche très sensible de la littérature, qu’elle aborde à la fois en tant que chercheuse et en tant que poète. Qu’elle coordonne un colloque, publie un article, prépare un numéro de sa revue Nu(e), dirige un laboratoire, présente ses propres livres de poésie, c’est toujours avec la même passion, et ces différentes activités sont autant de facettes d’un seul et même engagement pour la poésie et pour la littérature. Spécialiste de Giono et de Pierre-Jean Jouve, elle s’est intéressée à toute la littérature française des XXe et XXIe siècles, et a eu l’occasion de rencontrer un grand nombre de poètes contemporains. J’aime beaucoup son attachement à révéler la porosité des concepts en poésie. Son œuvre poétique, sublime, m’a beaucoup séduit par son authenticité, son dépouillement, sa quête d’universalité. C’est une poésie très intime, qui puise au cœur de l’expérience personnelle, mais qui transcende cette dimension personnelle pour aller vers l’universel, l’archétypal. Béatrice Bonhomme m’a fait immédiatement confiance, elle m’a invité à participer à un colloque de Cerisy, a co-dirigé avec moi un colloque, et m’a laissé carte blanche sur les orientations de mes recherches. Je conserve un souvenir très fort de ces années de doctorat sous sa direction.

Il faudrait que je vous parle du ton passionné d’Hélène Baby, qu’on écouterait pendant des heures tellement ses cours sont passionnés et structurés, de l’entrain tout aussi communicatif d’un Jean-Marie Seillan, qui m’a fait redécouvrir l’oeuvre de Rimbaud, ou encore de la culture internationale et de la gentillesse de Patrick Quillier, qui m’a initié aux voix épiques du XXe siècle, grand poète lui-même, et qui est devenu, par la suite, plus qu’un professeur, un ami.

Vous le voyez, il m’était bien impossible de répondre à la question au singulier. Il y aurait eu encore bien d’autres noms à citer. J’ai bien conscience de tout ce que je dois à tous ces professeurs, à chaque étape de mon parcours scolaire puis universitaire. J’ai eu beaucoup d’affection pour tous mes professeurs. Grâce au fait que mes parents étaient eux-mêmes enseignants, je n’ai jamais perçu mes professeurs comme des opposants, des figures d’autorité, contrairement à la majeure partie des adolescents qui étaient mes camarades. J’ai toujours eu plaisir à assister à leurs cours, à engranger de nouvelles connaissances, quelle que soit la discipline. Je leur dois énormément, et c’est avec plaisir que je leur rends ici hommage avec cet article. À tous mes professeurs, merci.


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7 commentaires sur « Quels professeurs vous ont-ils le plus influencé ? »

  1. Passion, passionné, e, par la littérature, ou plutôt le Français comme on disait, notre langue. J’adore votre Article, Gabriel Vittorio! Merci une fois encore pour votre passion!

    Nos classes de « petite école » m’ont formée en TOUT, langue, poésie, théâtre, chant, etc… Puis ma chère professeur de Lettres en secondaire (3 années), à l’Ecole des Augustines à Gouarec (Côtes d’Armor), a nourri mon esprit et mon âme à jamais! Je voulais faire du théâtre, j’ai passé plusieurs examens et concours dont celui de Bibliothécaire (assistant qualifiée,etc),…écrit une Thèse sur la Parole et l’écriture; j’ai enseigné dans toutes les classes, et partout; mené des formations et ateliers d’écriture au Maroc, Portugal, France! Aujourd’hui, j’écris jours et nuits de la Poésie! Mais, en tant qu’Enseignante, je peux vous affirmer, oui, que c’est bien en 6è et 5e que l’on fait de la grammaire chaque jour: obligatoire dans le programme de l’Education Nationale .

    Un temps pour chaque chose, je suis peu sur FB, lire et écrire avant TOUT!

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  2. J’étais étudiante à Nice et pour ma part je garderai à jamais un souvenir ému des cours de Monsieur Yocaris. Madame Baby, une grande dame aussi, tellement passionnante et passionnée.

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  3. Au détour de recherches pour essayer de savoir ce qu’étaient devenus mes profs de collèges…je tombe sur votre article !

    Moi aussi j’ai eu la chance d’avoir Mme Storai en 6e et 5e, elle me fascinait et j’en dépeignais à mes parents un portrait tout à fait autoritaire. Ce qui lui a valu à elle et à ma mère un fou rire légendaire pendant le conseil de classe car ma maman l’imaginais en tant que prof horrible alors que pas du tout….surtout qu’elle n’a pas arrêté de lui faire des éloges à mon sujet 😌Je pense que Mme Storai s’en souvient encore !!!

    Cette prof m’a beaucoup marqué et moi aussi j’ai fais les cours d’enluminure et l’après midi médiévale à la maison de retraite en tenue du moyen âge ! Elle était tellement belle est classe !

    Peut être avons nous été dans la même classe ?

    amicalement

    Anna

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