J’aime beaucoup la poésie de Michèle Finck. Il suffit d’ouvrir n’importe lequel de ses recueils, à n’importe quelle page, pour être frappé par son authenticité absolue. Michèle Finck n’y va pas par quatre chemins : ses poèmes parlent de mort, de deuil, de séparation, de folie. La poésie paraît vraiment, pour elle, une bouée de sauvetage, une respiration, une façon de trouver, malgré l’âpreté de la vie, matière à célébrer. Attentive à la musique, à l’ouïe, au son, elle délivre, d’un recueil l’autre, une poésie à la fois intime et universelle, sensible et tragique, intense et méditative. Je vous propose aujourd’hui, pour cette « citation du dimanche », le poème « Cri 2 », publié dans La voie du large, un recueil tout récent, sublime, dont il faudra que je vous parle davantage.
CRI 2
Juste capter le murmure des rues
matière bruitée
(j'écoute donc je suis)
être preneuse de sons
et de rythmes
connectée au brouhaha de la ville
mais ni câble
micro casque et perche
seulement
un carnet de sons et de rythmes
et savoir être invisible
incognito
aujourd'hui
la rue ne murmure pas
simplement un chuintement
sourd scandé
qui augmente de plus en plus
la rue couine piaule radote
zézaie zozote stridule
et soudain crisse
comme un vieux pneu dégonflé
pourquoi ?
est-ce parce qu'elle devient
caisse de résonance
amplifiant la plainte
des silencieux ?
aujourd'hui
elle jacasse
enfle et gonfle encore
jusqu'au
cri
quoi ? que s'est-il passé ?
presque rien ?
un sans-domicile-fixe près de moi a crié
Michèle FINCK, La voie du large, Arfuyen, Paris-Orbey, 2024, p. 72.
Dans ce poème, j’ai aimé l’image de la poète comme « preneuse de sons ». Être poète, et d’ailleurs être artiste en général, c’est avant tout percevoir, avant de créer. Ou, pour le dire autrement, pour créer il faut d’abord recevoir, percevoir, ressentir, d’où l’importance de la disponibilité aux choses et aux êtres dont je parle souvent. Et, chez Michèle Finck, ça passe par l’écoute, par l’ouïe, et la saisie attentive des rumeurs de la ville.
J’ai aimé aussi l’incroyable crescendo qui part du « murmure » initial au « cri » final, en passant par un grand nombre de nuances auditives qui créent l’incroyable bande-son de ce poème. Il y a quelque chose de jubilatoire, pour le lecteur, et sans doute aussi pour la poète en train d’écrire, dans ce déploiement du lexique auditif. Le plaisir que prend Michèle Finck à écouter la ville est communicatif. Il faudrait relever les nombreuses allitérations pour le montrer.
J’ai aimé enfin la surprise finale, ce surgissement du « sans-domicile-fixe », qui redonne un sens tout différent au poème, qui fait surgir la gravité de la réalité sociale dans ce qui n’aurait pu être qu’une promenade en ville. Ce cri vient happer la poète, et le lecteur avec elle, et nous ramener brutalement à la réalité. Voici donc que, juste à côté de nous, dans cet angle mort dans lequel nous refusons trop souvent de regarder, il y a une détresse si vive, si intense, si fulgurante qu’elle s’exprime par un cri.
Et, découvrant ce cri, l’on remonte dans le poème, et l’on entend une rumeur qui gronde et croît lentement, on entend la « plainte / des silencieux », on entend la ville qui devient « caisse de résonance » de la détresse. La poète décèle dans la rumeur urbaine un profond malaise dont le cri final n’est peut-être finalement que le symptôme le plus visible. Quel seuil de souffrance une population peut-elle tolérer avant que cela ne dégénère en violence ?
Merci, Michèle Finck, continuez de prendre le pouls des villes, d’en être le sismographe poétique, de nous faire entendre le cri rauque et sauvage du désespoir, le râle des laissés-pour-compte, afin que nous aussi, puissions l’entendre et, qui sait, peut-être réagir à temps !
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J’aime particulièrement le « j’écoute donc je suis » autrement dit « être en ne pensant plus » qui traduit parfaitement cette symbiose du poète avec l’environnement qui l’englobe. Je comprends que vous ayez été sensibilisé par cet artiste. Merci pour ce moment de partage.
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Merci beaucoup !
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J’apprécie beaucoup cette démarche récente avec les citations hebdomadaires.
Par ailleurs, avez-vous un conseille pour un livre des formes poétiques en français?
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Je comptais précisément aborder ce sujet prochainement.
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