Pendant trois soirs consécutifs, le théâtre de l’Impasse, à Nice, a fait salle comble. Et pour cause ! C’était le spectacle de la troupe de théâtre amateur de l’association Polychromes. Au programme ? Cuisine et addictions, une version modernisée et revisitée à la sauce queer de Cuisine et dépendances, d’Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri.
L’association Polychromes, dont je suis adhérent, est une association culturelle LGBT de Nice. Elle est rattachée au Centre LGBT niçois qui fédère un grand nombre d’associations. On peut y pratiquer le chant choral, participer à des ateliers d’écriture, se joindre à toutes sortes de sorties culturelles, et, donc, faire partie d’une troupe de théâtre amateur. Depuis quelques années, c’est Michaël Brice, professeur de français et de culture générale dans la vie, qui s’occupe avec brio de la mise en scène et, plus largement, de l’animation de la troupe. Après Palace de Jean-Michel Ribes, c’est donc au tour de la célèbre pièce de Jaoui et Bacri d’être revisitée à la sauce LGBT.

Un dîner explosif
L’intrigue de la pièce reste inchangée, même si, évidemment, les prénoms et les genres sont modifiés. C’est l’histoire d’une personne qui a invité à dîner un ami perdu de vue depuis dix ans. Celui-ci, entre temps, est devenu une célébrité que l’on voit souvent à la télévision. Un grand dîner se prépare donc, mais l’invité de marque arrive avec plus d’une heure de retard… L’originalité de la pièce, c’est que ce dîner, qui a lieu au salon, on n’y assiste pas. Par une jubilatoire inversion des espaces, le banquet a lieu dans les coulisses, tandis que la scène ne montre que ce qui se passe dans la cuisine et ses dépendances. C’est le lieu des messes basses, où l’on dit ce que l’on n’oserait pas dire devant tout le monde, où resurgissent les fantômes du passé. Et c’est sans doute dans cette arrière-salle que l’essentiel se joue… Ce choix est en lui-même profondément théâtral, puisqu’il favorise les connivences, les oppositions, les rebondissements, les jalousies…
Une pièce revisitée de fond en comble
Sans trahir la dimension comique de la pièce de Jaoui et Bacri, le travail de réécriture de la troupe de Polychromes et la mise en scène de Michaël Brice ont permis de moderniser la pièce… et de la LGBTifier. Notre célébrité devient donc, non plus un journaliste de télévision, mais une candidate de Drag Race France, le show très queer qui fait actuellement fureur sur France 2. Un personnage qui n’apparaît jamais sur scène, et dont on ne voit que le mari, incarné par Michaël Brice, qui excelle à jouer le gay snob parisien prolophobe.

Charlotte (Agnès Jaoui) est donc devenue Carlos (Michaël Brice). Georges, l’ami hébergé par le couple d’hôtes, originellement interprété par Jean-Pierre Bacri, est devenue Georgina, successivement interprétée par plusieurs hommes en talons hauts. Fred, le frère de Martine, semble dans cette nouvelle adaptation évoluer en dehors de la binarité de genre. Et Martine est devenue Martin.
Des références et des clins d’œil aux cultures queer
Les acteurs ont pris plaisir à rajouter des références queer dans le texte. La pièce s’ouvre avec une musique de générique qui intègre le fameux « contre-nature-han » d’une manifestante homophobe, repris par la communauté, et notamment par le média Paint, comme un slogan moqueur.
Une réplique comme « Je préfère être à cheval qu’à genoux », présente dans le texte original de la pièce, est ainsi augmentée d’un « enfin, ça dépend » qui se lit comme une allusion sexuelle non dissimulée. Les pistaches apéritives sont devenues de petites saucisses (inutile de faire un dessin). La réplique « je me sens acculé » joue désormais avec la paronomase. La phrase « J’ai une sorte de bouffée de chaleur », prononcée par un homme portant une robe en jean, prend une toute autre saveur. De même que « Tu n’es pas gai, toi » : il n’est pas même nécessaire de changer le texte ! Les signes astrologiques sont revisités : on peut être ascendant licorne… Et, évidemment, il faut compter en années gaies (il faut multiplier par sept, comme pour les chiens). Ces quelques exemples montrent combien la troupe s’est fait plaisir avec le texte, tout en demeurant fidèle avec l’esprit de la pièce.






On sent que chaque comédienne et comédien a eu son mot à dire, a pu faire des propositions, a pu mettre de sa personnalité dans son personnage, sans pour autant que cela parte dans tous les sens, grâce au pilotage du metteur en scène. On sent la jubilation, et même le bonheur, des actrices et des acteurs à se trouver sur scène, et il y a entre eux une connivence évidente. Le résultat est là : une pièce authentiquement queer, c’est à dire pas seulement gaie, mais aussi lesbienne, trans, non binaire… Une pièce résolument inclusive, où il ne s’agit pas de rire des minorités sexuelles mais de rire avec elles. Et où la caricature est toujours bienveillante.
Un spectacle qui fait du bien
En ce dimanche 7 juillet, jour d’élections, où l’extrême droite était aux portes du pouvoir, après une période où la parole homophobe s’est décomplexée sur les réseaux sociaux, rire faisait particulièrement du bien. Rire ensemble, de nos travers, de nos stéréotypes, de nos outrances caricaturales. Un rire salvateur, cathartique, purificateur. Une parenthèse dans le quotidien.
Alors, merci, merci à toute la troupe de Polychromes, dont le succès est tel qu’elle a été invitée à se produire en octobre prochain aux Grands Carmes de Bruxelles, le centre LGBT de la capitale belge ! Un succès bientôt international, donc, totalement mérité, pour cette belle troupe amateure qui nous a fait rire pendant près de deux heures !

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2 commentaires sur « Quand « Cuisine et dépendances » devient un spectacle queer et moderne »