C’est aujourd’hui un très célèbre poème en italien que je voudrais vous présenter, sans doute l’un des plus connus de Primo Levi. Il est extrait de Se questo è un uomo (Si c’est un homme), paru en 1947, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et témoigne de l’horreur des camps de concentration.
Voici d’abord le poème en version originale :
Se questo è un uomo
Voi che vivete sicuri
nelle vostre tiepide case,
voi che trovate tornando a sera
il cibo caldo e visi amici:
Considerate se questo è un uomo
che lavora nel fango
che non conosce pace
che lotta per mezzo pane
che muore per un si o per un no.
Considerate se questa è una donna,
senza capelli e senza nome
senza più forza di ricordare
vuoti gli occhi e freddo il grembo
come una rana d'inverno.
Meditate che questo è stato:
vi comando queste parole.
Scolpitele nel vostro cuore
stando in casa andando per via,
coricandovi, alzandovi.
Ripetetele ai vostri figli.
O vi si sfaccia la casa,
la malattia vi impedisca,
i vostri nati torcano il viso da voi.
Primo Levi
J’ai trouvé le poème en version originale sur le site « Riflessioni.it ». Voici à présent une traduction française, trouvée parmi les citations du site Babelio :

La deuxième personne du pluriel est omniprésente dans ce poème, et le pronom « vous » (« voi ») en est à la fois le premier et le dernier mot. Les impératifs, nombreux, et souvent placés en tête de vers, attestent de l’insistance sur la fonction conative du langage : il s’agit d’attirer l’attention du destinataire, de solliciter une réaction de sa part, en l’occurrence de ne pas oublier l’horreur des camps de concentration et l’extermination des Juifs par les Nazis.
Ce destinataire auquel le poète s’adresse, Primo Levi en dessine le portrait : il s’agit de celles et ceux qui, bénéficiant d’un certain confort matériel, pourraient être tentés de refuser de voir l’horreur, et de laisser dans l’oubli cette période sombre de l’Histoire, au risque qu’elle ne se répète. Les « maisons tièdes » (tiepide case), la « nourriture chaude » (il cibo caldo), les « visages amis » (visi amici) décrivent un certain confort matériel et moral, et suggèrent que celui-ci n’incite pas au combat politique en faveur de ceux qui ont souffert.
La répétition de l’impératif « Considérez » (« considerate ») permet ainsi au poète de faire en sorte que le lecteur voie bien en face la réalité.
Le poète pointe alors la réalité de l’extrême dénuement, d’une misère qui va jusqu’à la famine, une réalité où l’espérance de vie est très réduite. Primo Levi décrit sans doute ici l’horreur des camps de concentration, un enfer qu’il a lui-même connu en 1944. Quant aux femmes « sans cheveux et sans nom », il s’agit peut-être des « tondues » de la libération, rasées de force pour avoir aimé un homme du camp ennemi. À moins que ces femmes à l’air livide ne soient, elles aussi, des victimes de l’enfer concentrationnaire.
« Meditate che questo è stato » : pensez que cela est arrivé. Les faits sont si graves, si tragiques, que l’on a peine à croire qu’ils se sont réellement produits. Aussi est-il nécessaire, pour Primo Levi, de se le redire, de le méditer attentivement : c’est arrivé, c’est réellement arrivé, ce n’est pas qu’un mauvais cauchemar. Le poète ordonne à ses lecteurs de se souvenir, de ne pas oublier. C’est ce que l’on appellera, plus tard, le « devoir de mémoire ». Cela, il faut l’avoir en tête à chaque instant, et le transmettre aux générations suivantes.
Le poème se termine avec une malédiction. Les verbes au subjonctif promettent de grands malheurs à ceux qui oublieraient. Le devoir de mémoire est ainsi investi d’une dimension presque sacrée. Cela permet au poète de signifier la gravité de l’oubli, qui apparaît comme une faute irréparable.
☆
« Si c’est un homme »… Les camps de concentration sont un lieu de négation de l’humain, et face à ce crime contre l’humanité, Primo Levi rappelle que les victimes sont bien des hommes et des femmes, voués à survivre tant bien que mal, privés de leur dignité et de leur humanité. Le poète prend la plume pour que l’on n’oublie pas. Que l’on se souvienne combien l’humanité a été bafouée. Nous qui vivons au chaud, préservés de la faim et de la guerre, que ni notre confort, ni notre angoisse de le perdre, ne nous fassent oublier ce qu’il s’est passé, sur le sol même de notre Europe, il y a seulement quatre-vingts ans.
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Un rappel toujours salutaire.
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