La presse régionale vient de se faire l’écho de la volonté d’élèves de passer certaines épreuves du baccalauréat, notamment les épreuves anticipées de mathématiques en classe de Première, en euskara, c’est-à-dire la langue du pays basque, bravant une interdiction. Cette information peut être le point de départ d’une réflexion plus large sur la place des langues parlées en France.
Passer le bac en euskara
Entendons-nous bien : ce que veulent les lycéens, ce n’est pas seulement faire valider leur connaissance du basque à travers une épreuve de langue basque, mais obtenir le droit de composer en langue basque, dans différentes matières et notamment en mathématiques.
L’enjeu est symbolique avant tout. Ces élèves, d’après les articles de presse que j’ai lus, ont pour certains étudié en langue régionale, au sein de dispositifs particuliers. L’euskara n’est donc pas pour eux une langue seconde, qu’ils étudieraient de la même façon que l’anglais ou l’allemand, mais bien une langue première. Ce qu’ils entendent faire valoir, c’est la possibilité d’utiliser une autre langue que le français dans des actes officiels. C’est donner un statut officiel à une autre langue que le français. Et ça, dans l’esprit de certains, ça coince.
Pourquoi ça coince ? Une longue histoire
Cette revendication semble crisper, et il faut expliquer pourquoi. Selon moi, cela remonte à des siècles en arrière. Le français s’est partiellement construit en opposition aux langues régionales.
Au Moyen Âge, la langue administrative, la langue des actes officiels, c’était le latin, lu et écrit par une minorité érudite. Les gens, eux, parlaient diverses langues régionales, et le français n’était que l’une d’entre elles. Au XVIe siècle, beaucoup d’habitants du royaume ne comprenaient pas le français.
L’ordonnance de Villers-Cotterêts, promulguée par François Ier en 1539, impose que la rédaction des actes officiels se fasse en français, et non plus en latin. Au départ, ce n’est donc pas une loi faite pour lutter contre l’usage des langues régionales, mais pour simplifier le fonctionnement administratif, en évitant le recours au latin. L’objectif était de rendre la justice plus compréhensible, en évitant les ambiguités et les erreurs d’interprétation. C’était aussi pour François Ier un moyen de renforcer le pouvoir royal au détriment des seigneurs féodaux. Le français devint donc progressivement un instrument politique d’unification. Avec cette ordonnance, le français s’affirme dans sa capacité à rivaliser avec le latin et le grec, et c’est précisément à cette époque que les poètes de la Pléiade cherchent à illustrer les potentialités de la langue française.
Le tournant de la Révolution
La Révolution française marque une nouvelle offensive contre les langues régionales. La Révolution utilise le français comme instrument de fabrication du citoyen. La diversité linguistique commence alors à être perçue comme un obstacle à la citoyenneté.
Dans un célèbre rapport paru en 1794, l’abbé Henri Grégoire propose rien moins qu’un plan pour « anéantir les patois », perçus comme des obstacles aux idées révolutionnaires, dans un contexte de rupture avec les symboles de l’Ancien Régime. Bien évidemment, tout le monde pendant la Révolution ne partageait pas la position de l’abbé Grégoire, mais celle-ci montre la méfiance qu’avaient certains révolutionnaires pour les parlers locaux.
Je pense que, avant 1789, le Roi incarnait un symbole fort d’unité, rassemblant sous une même couronne des populations aux langues différentes. De même, c’est la monarchie qui fonde l’unité d’une Belgique plurilingue. À partir du moment où l’unité de la nation ne s’est plus incarnée dans une figure royale fédératrice, c’est la langue française qui est venue jouer ce rôle. Le français n’est alors plus seulement une langue ; il devient un symbole républicain.
La progression du français au cours du XIXe siècle
Bien sûr, le français ne s’est pas imposé partout instantanément. C’est graduellement, tout au long du XIXᵉ siècle, que cela se produit, à mesure que l’État devient plus présent. L’administration, le chemin de fer, la conscription militaire et bien sur l’école ont fait progresser l’usage du français dans les régions.
Cela ne s’est pas fait sans violence. De nombreux enfants ont été punis pour avoir parlé une langue autre que le français à l’école. Les instituteurs, ces hussards noirs de la troisième République, ont fait une véritable chasse aux patois. Dans beaucoup d’écoles, les langues régionales étaient découragées, parfois humiliées. Selon les régions, les méthodes varient, mais l’idée générale est claire : pour réussir, il faut parler français. Le service militaire fait le reste. Peu à peu, parler patois devient mal vu : c’est la langue des paysans, des pauvres, des « péquenots ». De nombreux Français cessent alors de transmettre la langue locale à leurs enfants.
Au XXe siècle, le français est bien implanté sur tout le territoire. Ce n’est qu’en 1992 que la Constitution consacre le français comme langue officielle de la France, non pour lutter contre les langues régionales, mais par peur d’une hégémonie croissante de l’anglais, à l’heure de l’intégration européenne. Mais cela était déjà une réalité de fait.
Et ailleurs en Europe ?
Cette longue histoire explique sans doute pourquoi les élèves français n’obtiennent pas le droit de composer en euskara, là où cela ne pose visiblement aucun problème en Espagne, où le catalan, le basque et le galicien ont un statut régional officiel. De même, en Belgique, chaque communauté a son propre système éducatif, et les examens se passent dans la langue du pays concerné. En Italie, la règle est l’usage de la seule langue italienne, mais certaines régions autonomes font une place à des langues locales : le français au Val d’Aoste, l’allemand dans le Tyrol italien, le slovène dans certaines zones frontalières. En Allemagne, le sorabe a une certaine reconnaissance, de même que le gallois au Pays de Galles, et le gaélique en Écosse.
La France conserve sans doute de son Histoire une conception jacobine de la Nation, où un État fort et uni est pensé comme le garant de l’égalité républicaine.
Cependant, en Espagne, cela ne va pas sans tensions. Il existe en Catalogne un mouvement indépendantiste qui souhaiterait ériger la région autonome en État et rompre avec le reste de l’Espagne. Ce mouvement instrumentalise la langue catalane pour en faire un argument de ses thèses indépendantistes.
Le cas de l’Italie
Le cas de l’Italie m’intéresse car c’est un pays que j’ai beaucoup étudié pendant mes études. Je me souviens que madame Cassac, professeur d’Italien en khâgne au lycée Masséna, expliquait que l’unité linguistique de l’Italie s’est faite plus tard que celle de la France. Il faut garder à l’esprit que l’Italie n’existe en tant qu’État unifié que depuis le XIXᵉ siècle. Auparavant, c’était une constellation d’États indépendants, comme le Royaume de Piémont-Sardaigne, le Royaume des Deux-Siciles, les États Pontificaux… Selon madame Cassac, c’est la télévision qui, au XXᵉ siècle, en s’installant dans chaque foyer, a achevé l’unification linguistique du pays.
L’Italie n’a pas eu la même politique de répression des patois locaux que la France, du moins pas aussi fortement. On m’a raconté que les habitants du village de Tende, attachés à leur parler tendasque, ont été surpris lors du rattachement du village à la France en 1947.
De fait, plusieurs langues locales sont bien vivantes en Italie. La loi 482 de 1999 reconnaît et protège plusieurs langues minoritaires en Italie, notamment le sarde en Sardaigne, le frioulan dans le Frioul, le ladin dans les Dolomites, l’occitan dans certaines vallées alpines, l’allemand dans le Tyrol du Sud et le slovène dans la région du Frioul-Vénétie Julienne.
Les langues régionales en France
Aujourd’hui, les principales langues de France comprennent le basque (euskara), le breton, l’occitan (qui est toute une famille de langues), le corse, l’alsacien et le francique, le catalan parlé dans le Roussillon, le flamand occidental, le franco-provençal (ou arpitan), ainsi que les créoles des Antilles et de La Réunion, sans oublier plusieurs langues du Pacifique comme le kanak ou le tahitien. Elles sont reconnues comme des « langues de France » au sens culturel, notamment à travers certains dispositifs éducatifs et administratifs, mais elles ne bénéficient pas d’un statut de langues officielles.
J’observe un certain regain d’intérêt pour les langues régionales. Dans mon département, plusieurs écoles proposent un enseignement bilingue en niçois. Les noms des localités du Comté de Nice sont affichés dans les deux langues. Je connais un excellent directeur d’école, Hervé Andrio, qui fait jouer les enfants au pilou et au palhassou, et qui leur apprend les rudiments de la belle langue niçoise. Moi-même, j’enseigne « Nissa la Bella » chaque année. Il y a une volonté locale de faire en sorte que le Niçois ne tombe pas dans l’oubli.
Je voudrais ici signaler l’initiative de Philippe Pratx, très attaché à l’occitan albigeois, qui oeuvre beaucoup à la reconnaissance des langues régionales. Il milite contre une présentation de l’histoire littéraire française qui efface bien souvent les littératures de langue régionale. Il souhaite, et on ne peut que lui donner raison, que l’enseignement de l’histoire de la littérature intègre l’apport de l’occitan, du basque, du breton, de l’alsacien, du picard, du corse, du créole, etc. Il a dirigé une belle anthologie intitulée Florilangues, publiée par le Collectif pour les littératures en langues régionales à l’école. Il montre toute la richesse culturelle qu’il y a à s’ouvir à la diversité des langues.
Un patrimoine à préserver… sans séparatisme
Défendre les langues régionales, c’est une nécessité. Leur diversité représente une richesse culturelle qu’il faut préserver, de la même façon qu’il faut préserver les écosystèmes et la diversité du vivant. Chaque langue a sa façon de penser, de dire les choses avec des nuances propres. Il y a, aujourd’hui, régulièrement, dans le monde, des langues qui meurent faute de locuteurs capables de les parler, et cela représente une perte immense pour le patrimoine culturel de l’humanité.
Il faut donc défendre les langues régionales, mais il faut le faire pour de bonnes raisons. Or, il n’y a qu’un pas de la passion linguistique au repli régionaliste. Il ne faut pas se leurrer : derrière l’intention très louable de perpétuer des traditions ancestrales, peut se cacher une ambition beaucoup plus offensive et identitaire. J’ai déjà vu, à Nice, le graffiti suivant sur un mur : « Parla la tiéu lenga », à côté de cet autre : « Oumagio a la Segurana ». Il y ici une revendication identitaire, un rejet implicite du français comme longue importée, et une valorisation de la figure de Catherine Ségurane plus ou moins érigée en Jeanne d’Arc niçoise. Il faut le dire clairement : il faut cultiver un intérêt humaniste pour le trésor linguistique, littéraire et culturel que constituent les langues de France, mais se méfier de toute tentative de récupération politique, qui transformerait cet intérêt en enjeu identitaire.
Il me semble que, lorsqu’on est fier de sa culture, on ne doit pas se recroqueviller sur celle-ci, mais s’ouvrir à toutes les autres. Ceux qui se recroquevillent sont ceux qui ont peur d’être contaminés. Il faut avoir une bien piètre opinion de sa culture, pour craindre que celle-ci risque de se perdre en s’ouvrant aux autres. Moi, je suis fier tout à la fois de mon enracinement niçois depuis quatre générations, de mes lointaines origines italiennes (par lointaines, j’entends que je n’ai pas appris l’italien à la maison), mais aussi de ma nationalité française. Il y a une façon humaniste de promouvoir les langues locales, consistant à défendre le trésor culturel qu’elles représentent pour toute l’humanité. Sans passéisme, sans repli identitaire, sans séparatisme. Mais avec amour pour nos langues régionales au pluriel. Et cela, dans une société toujours plus mondialisée, c’est essentiel.
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