Qu’est-ce que la philosophie ?

En ce troisième jeudi de novembre, nous célébrons la journée mondiale de la philosophie. C’est une bonne occasion pour un article de la rubrique « philosophie » de ce blog. Et, pourquoi pas, pour revenir aux fondamentaux, en posant une question basique qui, comme toutes les questions basiques, est des plus difficiles à répondre. Qu’est-ce que la philosophie ?

1. L’amour de la sagesse

Le mot philosophie vient du grec. Sophia, en grec, c’est la sagesse. La philosophie, c’est, littéralement, l’amour de la sagesse. Une définition pleine d’humilité, en ce qu’elle définit le philosophe comme cheminant vers la sagesse, et non comme un sage, comme un détenteur de la sagesse.

On peut ici rappeler la célèbre affirmation de Socrate : « Je sais que je ne sais rien » (ἓν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα). Ce n’est pas seulement une belle formule. Socrate ne dit pas cela pour impressionner ou pour étonner son interlocuteur. Il dit cela parce qu’il est sincèrement conscient que nos savoirs pèsent peu par rapport à tout ce que nous ignorons. Et que ce que nous tenons pour des savoirs ne sont en réalité que des conceptions temporaires, susceptibles d’évoluer.

Définir la philosophie comme « amour de la sagesse », c’est aussi en faire autre chose qu’un champ du savoir. La géologie, c’est l’étude de la terre, la biologie, c’est l’étude du vivant, et ainsi de suite. Mais la philosophie, ce n’est pas simplement un domaine du savoir. C’est avant tout une conduite, une posture, une démarche. C’est vouloir progresser vers la sagesse.

2. De la sagesse

Bien évidemment, je ne définirai pas la sagesse en un article de blog. Mais on voit assez vite qu’il faut la distinguer de la connaissance. Le sage tire profit de la connaissance, mais il n’est pas sage parce qu’il est savant. Ce ne sont pas ses connaissances qui font sa sagesse. En ce sens, les connaissances apparaissent comme un outil, non comme une fin en soi.

Devenir sage est donc le but que s’assigne le philosophe, même s’il sait très bien que c’est une tâche infinie. Pourquoi s’assigne-t-il cet idéal ? Parce qu’il aspire à devenir meilleur. Soit, mais que cherche-t-il précisément ?

Je dirais, d’abord, et en annonçant d’emblée qu’il ne s’agit que d’une partie de la réponse, qu’un sage est celui qui sait quoi faire face à des problèmes. Le philosophe, lorsqu’il cherche à devenir sage, ne cherche pas à empiler des savoirs. Il cherche à se libérer de l’angoisse que l’on vit lorsqu’on ne sait pas comment s’en sortir. Le philosophe cherche, tout en étant conscient qu’il s’agit là d’un travail sans fin, à s’approcher de cet idéal où l’on est capable de gérer toutes situations. Le sage est celui que l’on va voir quand on se trouve face à un problème, un dilemme, etc., parce qu’on estime qu’il saura quoi faire.

Mais on ne saurait en rester au faire. J’ai parlé d’angoisse et de libération. Si l’on cherche à être sage, c’est donc pour approcher un état de paix intérieure, que l’on pourra appeler sérénité, ataraxie, nirvâna, peu importe. L’idée que l’on se fait du sage est celle d’une personne qui n’est plus entravée par l’angoisse, le conflit, la colère, la jalousie, le désir, etc. Si l’on cherche à s’approcher de cet état, c’est pour tenter de se débarrasser de ces situations douloureuses.

Les stoïciens disent qu’il vaut mieux se changer soi-même plutôt que l’ordre du monde. Il y a des choses qui dépendent de nous, et que nous pouvons changer, et des choses qui ne dépendent pas de nous, contre lesquelles nous ne pouvons rien. La sagesse consiste donc à changer de paradigme : plutôt que s’épuiser à vouloir changer ce que nous ne pouvons changer, ce qui ne peut amener que de l’insatisfaction, voire du désespoir, il s’agit d’accepter cet état de fait, en changeant notre façon de le considérer.

Si les philosophes aiment la sagesse, c’est donc parce que, en la recherchant, ils recherchent la libération intérieure, la fin du tourment, la sérénité. Nous ne sommes plus ici sur le plan du faire, mais bien sur celui de l’être. Le sage est celui qui n’est pas tourmenté, et qui, n’étant pas tourmenté, peut jouir de ses facultés mentales avec la plus grande lucidité.

Donc la sagesse, c’est le fait de pouvoir accéder à la sérénité, le fait de n’être plus englué dans les vicissitudes du quotidien, de ne plus être affecté par les tracas de la vie courante, c’est donc aussi la liberté. Le sage, c’est celui qui, par son travail intérieur, est parvenu à prendre de la hauteur.

Lucrèce, dans un très célèbre passage de son De rerum natura, évoque la douceur qu’il y a à contempler de haut, à l’abri d’une falaise, la tempête qui sévit en contrebas. Ce suave mari magno peut renvoyer à la prise de hauteur du sage, qui n’est plus affecté par les aléas de la vie. Le sage est un être humain comme vous et moi, il rencontre, comme nous, tout un tas de déconvenues, de tracas, de soucis, de problèmes, mais ceux-ci ne l’affectent plus. Il a pris de la hauteur.

3. La connaissance de soi

Le sage n’est pas sage du simple fait d’être savant. Il est sage parce qu’il est serein : il a agi sur ce sur quoi il pouvait agir, et il a accepté les états de fait sur lesquels il n’avait aucune prise. La sagesse ne relève donc pas du savoir, mais de la disposition d’esprit face aux choses et aux êtres. Une disposition d’ouverture, face à l’extérieur, et, simultanément, d’introspection, s’agissant de se faire son propre objet d’étude.

« Connais-toi toi même » (Γνῶθι σεαυτόν) pouvait-on lire sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. Mais il s’agit peut-être moins de connaissance au sens encyclopédique de ce mot que du fait d’éprouver, jusque dans sa chair, intus et in cute, ce que les concepts ne font que désigner. Autrement dit, si la philosophie raisonne à partir de concepts abstraits, elle n’est pas une discussion suspendue dans le vide, décrochée. Le maniement des concepts n’est pas un jeu gratuit, il y a une intention, une finalité, qui est, donc, la connaisance de soi, la maîtrise de soi, en aspirant à la sagesse et à la sérénité.

4. Le travail du concept

La philosophie est donc née en Grèce. D’autres approches ont existé et existent ailleurs dans le monde, mais c’est en Grèce, pendant l’Antiquité, que l’amour de la sagesse s’est constitué autour d’une méthode qui est celle du travail du concept. C’est vraiment cet aspect-là qui distingue la philosophie d’autres voies sœurs, comme la religion ou la poésie.

Pour dire les choses simplement, il s’agit, pour le philosophe, de savoir de quoi l’on parle avant que d’en parler. La méthode philosophique consiste à définir les termes avant de les employer. Là où le langage courant est volontiers imagé, polysémique, expressif, implicite, le langage philosophique cherche à être précis, à déterminer ce que l’on entend réellement par l’emploi de tel ou tel mot.

La Grèce antique a vu émerger un nouveau type de discours, qui n’était plus le discours mythique, mais le discours logique. Du mythos au logos. De l’irrationnel au rationnel. Bien entendu, la pensée humaine y a énormément gagné. Mais un philosophe contemporain comme Arnaud Villani nous rappelle aussi que tout n’était pas à jeter dans le mythos, et que les penseurs du logos nous ont fait un peu oublier l’apport de leurs prédécesseurs.

Les sociétés dites « traditionnelles » ont un rapport à la nature dont nous devrions nous inspirer. Ce sont les Sioux qui ne laissent pas de trace derrière eux. Ce sont les Anciens qui offraient leurs excédents aux Dieux plutôt que de produire toujours plus. Il ne s’agissait pas pour eux de se rendre « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes). Les sociétés traditionnelles ont aussi un rapport à la pensée qui est différent. Moins tourné vers l’efficacité, le rendement, le profit. Plus englobant, plus affectif, plus accueillant.

5. Le cheminement dialectique

Nous avons dit que le philosophe n’était pas un sage mais un amoureux de la sagesse. Aussi sa position n’est-elle pas statique mais dynamique. Le philosophe est en cheminement, en recherche. Et l’on gagne à présenter ce chemin comme dialectique.

La dialectique est souvent caricaturée sous la forme du triptyque « thèse, antithèse, synthèse », qui devient vite un « noir, blanc, gris » totalement indigeste. Cette caricature conduit bien des étudiants en philosophie à affirmer le contraire même de ce qu’ils venaient d’annoncer quelques paragraphes plus haut, avant de tenter une conciliation finale qui n’est qu’une bouillie d’options incompatibles juxtaposées, quand elle n’est pas tout simplement du hors sujet.

La dialectique, c’est l’affirmation du caractère dynamique de la pensée. Elle est moins un triptyque qu’une spirale. Chaque affirmation (thèse) est susceptible d’être niée (antithèse), et la négation de la négation produit à nouveau du positif (synthèse). Mais cette synthèse n’est elle-même qu’une thèse. On imagine ainsi potentiellement une suite infinie de négations. D’où l’image de la spirale : il ne s’agit pas simplement de virages à 360°, puisqu’à chaque rotation, on a grandi.

Le cheminement philosophique peut ainsi être représenté sous la forme d’un sentier spiralaire.

Le philosophe Hegel parle de la dialectique du maître et de l’esclave. Le maître et l’esclave sont dans un rapport inégalitaire et injuste, et cette situation perdure tant que l’esclave se laisse faire. L’esclave, un beau jour, peut décider d’affronter le maître. Si le maître gagne, on maintient le statu quo. Si le maître perd, on obtient un statu quo inversé, un changement des rôles, mais toujours de l’inégalité. Lorsque chacun reconnaît l’humanité de l’autre, on arrive à une véritable synthèse.

La pensée dialectique gagne à être définie à l’aide du verbe allemand aufheben, qui a trois significations : supprimer ce dont on n’a plus besoin, conserver certains éléments en vue de plus tard, dépasser le point de vue initial au profit d’un point de vue plus élevé. Il y a un mouvement de négation qui permet de s’extraire de la position initiale, mais il ne s’agit pas seulement de nier pour nier. Le « travail du négatif » désigne le fait que ce mouvement de négation aboutit in fine à la construction d’une nouvelle position.

6. La quête philosophique

L’amoureux de la sagesse qu’est le philosophe entreprend donc un cheminement dialectique par lequel il ne cesse de déconstruire et de reconstruire ses points de vue. Sa pensée n’est pas immobile, elle est en mouvement. Ses thèses ne sont pas définitives, elles sont amenées à être niées puis dépassées.

Ce cheminement spiralaire gagne à être analysé comme un itinéraire initiatique. Pour Arnaud Villani, la pensée de Hegel se lit comme un Bildungsroman, un roman de formation, dont le héros n’est autre que l’esprit.

C’est le fameux schéma de Greimas. L’apprenti-héros passe par tout un ensemble d’épreuves, rencontre des adjuvants et des opposants, jusqu’à devenir un héros accompli. Il passe d’un état initial où ses facultés ne sont encore que potentielles à un état final où ses compétences se sont révélées. Entre les deux, un élément perturbateur motive l’apprenti-héros à entreprendre une quête qui le fait passer par toute une série d’épreuves, le fameux « travail du négatif ».

Cette image du conte initiatique peut aider à penser la quête philosophique, étant entendu que chaque état final devient l’état initial d’une nouvelle quête, et que par conséquent le philosophe n’a jamais fini de philosopher. C’est un processus sans fin, où les conclusions ne sont jamais que provisoires. Je parlais, en début d’article, de l’humilité du philosophe : il sait qu’il n’a jamais atteint le terme d’un processus infini.

Hegel, dans la préface de la Philosophie de l’Esprit, dit qu’il n’aime pas les préfaces. C’est en effet une partie du texte qui se trouve en dehors du mouvement dialectique. On pourrait en dire de même des conclusions, qui sont des moments de figement de la pensée. Je ne dirai donc rien d’autre que mon espoir que ce très modeste article vous ait intéressé. N’hésitez pas à prolonger la discussion dans l’espace des commentaires.


En savoir plus sur Littérature Portes Ouvertes

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

3 commentaires sur « Qu’est-ce que la philosophie ? »

Répondre à colettegilles3dd9576067 Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.