Ma thèse de doctorat en quelques mots

Il y a dix ans, le 15 janvier 2015, je soutenais ma thèse de doctorat devant un jury de spécialistes venus de différentes universités françaises. C’était l’aboutissement de plusieurs années de recherches, incarnées dans deux volumes formant un ensemble de près de mille pages. Une passionnante aventure personnelle dans l’œuvre d’un des plus grands poètes de notre temps : Jean-Michel Maulpoix.

Pourquoi une thèse sur la poésie contemporaine ?

Après trois années de classes préparatoires, j’avais acquis une solide culture littéraire et pluridisciplinaire, mais j’ignorais à peu près tout de ce qu’il s’écrivait aujourd’hui en poésie. Passionné de poésie depuis l’enfance, ayant participé à plusieurs concours d’écriture poétique au collège, j’étais curieux d’explorer le temps présent.

Avant même d’entrer en master, j’avais lu La poésie en France du surréalisme à nos jours, par Marie-Claire Bancquart, qui est une excellente entrée en matière dans le champ contemporain. Plusieurs poètes présentés dans ce livre ont retenu mon attention : Jacques Roubaud, Michel Deguy et Jean-Michel Maulpoix. Ce dernier était le plus jeune de tous ceux présentés. J’ai acheté des livres de ces trois poètes, je les ai lus, et j’ai eu un vrai coup de cœur pour la poésie de Jean-Michel Maulpoix. C’est pourquoi j’ai choisi d’étudier ce poète à travers mes deux mémoires de master, puis ma thèse de doctorat.

Qu’est-ce qui t’a séduit dans la poésie de Jean-Michel Maulpoix ?

C’est une écriture empreinte de mélancolie, traversée par les maux du siècle, mais qui n’en reste pas moins accrochée à un idéal, un « instinct de ciel ». Il y a une certaine douceur dans son écriture, traduite par le choix de la prose, qui permet à la fois les coupes et l’ampleur. Le choix du poème en prose n’est pas anodin, il permet une certaine fluidité, une écriture du continu, d’où le titre de ma thèse : La Basse continue dans l’œuvre poétique de Jean-Michel Maulpoix.

C’est ce qui m’a attiré chez Jean-Michel Maulpoix : cette aspiration à la sérénité malgré les assauts du tourment, de l’inquiétude, de la mort… Il y a chez Jean-Michel Maulpoix une écriture de la dissonance, du mal-être, voire parfois de la dépression comme dans Domaine public, mais il y a toujours une volonté de ne pas en rester là. Jean-Michel Maulpoix est bien un poète du bleu et non du noir.

Pour le dire autrement, la lecture des poèmes de Jean-Michel Maulpoix me fait du bien. Je m’y retrouve quelque part. Dans ce noyau d’angoisses qui regarde vers la lumière. Qui vise l’apaisement, « l’apprentissage de la lenteur », dans un monde happé par la vitesse.

Qu’as-tu voulu démontrer avec cette notion de « basse continue » ?

En musique, la basse continue est une mélodie sous-jacente, en arrière plan, qui fait entendre une continuité en deçà des variations de la mélodie. J’ai repris ce terme par métaphore, sans prétendre appliquer à la littérature un concept musical. Ce terme m’a permis de mettre en lumière les continuités qui apparaissaient en-deçà des variations apparentes de la poésie de Jean-Michel Maulpoix. Chaque recueil est très différent des autres, il y a une grande variété d’inspirations et un grand renouvellement des approches, mais il y a cet élan continu, ce souffle lyrique, qui est pour moi une aspiration à la sérénité.

Mon approche a donc été simultanément thématique et formelle, dans l’idée de ne surtout pas séparer le fond et la forme. Il y a une part de ma réflexion qui emprunte à ce qu’on a pu appeler la « critique de la conscience », consistant à retrouver, selon les mots de Michel Raymond, « le problème crucial de l’être » chez un auteur. Pour moi, le noyau de la poésie de Jean-Michel Maulpoix, c’est cette tension, diversement modulée, entre inquiétude et apaisement.

Mais, pour moi, cette approche était insuffisante, et il fallait à tout prix la compléter par une étude plus formelle, stylistique, avec notamment une étude de l’énonciation, des formes poétiques, et surtout du rythme poétique. J’ai été très intéressé par l’étude de Michèle Monte sur l’énonciation chez Jaccottet, et il m’a semblé nécessaire de tenter quelque chose de semblable dans l’œuvre de Jean-Michel Maulpoix. Et les nombreux travaux d’Henri Meschonnic sur le rythme, notamment, m’ont permis d’étudier l’ampleur de la phrase maulpoisienne.

Pourquoi y a-t-il des tableaux et des graphiques dans ta thèse ?

À côté des nombreuses analyses de poèmes, des citations, des réseaux thématiques, j’ai en effet inclus dans ma thèse des analyses statistiques, parce que c’est pour moi la seule façon de tenir compte de tous les poèmes, et non uniquement de certains exemples bien choisis. J’ai ainsi étudié la répartition des marques pronominales dans l’ensemble de l’œuvre du poète, en comptabilisant non seulement le « je », mais aussi le « tu », le « nous » et le « vous ». J’ai aussi compté la longueur des phrases, en nombre de mots, qui permet de relever le goût du poète à la fois pour les ruptures, et pour les longues périodes amples.

J’ai donc rempli d’immenses tableurs Excel, où j’ai construit des bases de données pour tous les indicateurs que je souhaitais relever, et j’ai ensuite calculé des moyennes, des écarts-types, construit des graphiques, des histogrammes, etc.

Cette dimension statistique permet d’observer des tendances générales et de dégager des périodes dans l’évolution du poète, tant quant à l’emploi des marques personnelles que dans le recours à des phrases courtes ou longues.

Bien évidemment, cette dimension statistique ne suffit pas à elle seule. Ce n’est qu’un outil parmi d’autres permettant de montrer, en particulier, que le « je » a mis du temps à s’assumer, dans un contexte où le lyrisme avait mauvaise presse, et que le poète a utilisé différentes stratégies de contournement, comme l’effacement généralisé des marques personnelles, le recours à d’autres marques personnelles (le tu, le nous, le vous), la diffraction du « je » à travers d’autres figures…

Le recours aux statistiques a également été utile dans la dernière partie de ma thèse, consacrée au rythme, dans la mesure où je ne pouvais pas multiplier les analyses rythmiques, mais où je voulais malgré tout tenir compte de l’ensemble de l’œuvre et non uniquement de certains exemples bien choisis. Compter le nombre de mots dans chaque phrase peut paraître fastidieux, mais cela m’a permis de mettre en évidence le goût du poète pour le liant, le phrasé, l’ampleur, la période…

Quelle a été la principale difficulté que tu as rencontrée en écrivant ta thèse ?

La couverture de ma thèse montre la Baie des Anges

Paradoxalement, ce qui devait être un avantage s’est révélé un obstacle. J’ai consacré mes deux mémoires de Master aux cinq recueils du poète qui étaient les plus récents à l’époque, à savoir Une histoire de bleu, L’instinct de ciel, Domaine public, Pas sur la neige et Chutes de pluie fine. Je pensais donc, en m’inscrivant en thèse, avoir une belle avance, puisque j’étais dans la continuité de mes mémoires de Master, et qu’il me suffirait en somme d’appliquer au reste de l’oeuvre la même démarche que pour ces recueils-là.

Je suis donc parti confiant, en commençant très tôt la phase de rédaction, là où d’autres en étaient plutôt à une phase de recherche. Et puis, à force d’étudier l’œuvre intégrale (35 recueils, sans compter les essais), je me suis rendu compte que les autres recueils du poète m’obligeaient à revoir certaines de mes conclusions. Beaucoup de mes conclusions.

En particulier, je doutais de plus en plus de la linéarité d’un trajet de l’inquiétude à l’apaisement, et il m’a fallu repenser les choses de manière à parler d’une tension entre inquiétude et apaisement, différemment modulée d’un recueil à l’autre, et jamais réellement résolue.

J’avais consacré mon mémoire de Master 1 à l’inquiétude, et mon mémoire de Master 2 à la tension vers l’apaisement. Mon mémoire de M2 était très pertinent lu seul, mais si on le lisait juste après mon mémoire de M1, on se rendrait compte que j’utilisais parfois les mêmes citations tantôt dans le sens de l’inquiétude, tantôt dans le sens de l’apaisement. Bref, pour unifier le tout, j’ai dû revoir certaines affirmations, nuancer des points de vue, modifier de nombreuses appréciations, et finalement réécrire complètement de très nombreuses choses.

Aussi le travail s’est-il montré beaucoup plus complexe et ardu qu’estimé, et en somme on pourrait dire que j’ai perdu du temps en pensant en gagner.

Peux-tu présenter rapidement les neuf chapitres de ta thèse ?

Trois grandes parties de trois chapitres chacune : je suis resté marqué par l’équilibre imposé dans les dissertations.

La première partie s’intitule « De la dissonance à l’apaisement ». Je commence, dans un premier chapitre, par une étude thématique qui met en évidence cette tension entre inquiétude et sérénité, comme problème fondamental et récurrent. Pour moi, Jean-Michel Maulpoix, lorsqu’il écrit, ne cherche pas seulement à faire état de son malaise ou de sa mélancolie, il cherche également à se porter au-delà.

Le deuxième chapitre a pour titre : « l’énonciation entre diffraction, présence et effacement ». J’y mets à jour différentes stratégies énonciatives qui sous-tendent cette tension entre inquiétude et apaisement. Cependant, contrairement à ce que j’avais d’abord pu penser, il n’y a pas de lien évident entre présence/effacement et inquiétude/sérénité : l’effacement peut être une marque d’inquiétude comme de sérénité… En revanche, l’étude de l’énonciation permet de distinguer des périodes dans l’évolution poétique de Jean-Michel Maulpoix, et de mettre en évidence des choix stylistiques et énonciatifs dans l’expression de cette question fondamentale relevée dans le premier chapitre.

Le troisième chapitre, « De la dissonance à la sérénité ? Méandres d’un itinéraire », montre bien qu’il est impossible de lire ce trajet de façon linéaire, tout en montrant malgré tout une indéniable évolution. Les ouvrages de Jean-Michel Maulpoix parus après la soutenance de la thèse demanderaient d’ailleurs de nuancer la conclusion, avec un important retour de la mélancolie et de l’amertume, dans un contexte de deuil, tout en conservant « l’instinct de ciel » et la volonté de s’extraire de la tristesse.

La deuxième partie de la thèse s’intitule « l’écriture du continu ». J’y explore la porosité entre texte poétique et texte critique (chapitre 4), la diversité et la continuité des formes poétiques (chapitre 5) et le lien avec les autres arts dans « La plume, l’archet et le pinceau », titre du sixième chapitre. Cette section centrale me permet de montrer que, si Jean-Michel Maulpoix joue tout à la fois de continuités et de ruptures, il est davantage un poète de la continuité que de la rupture, et qu’il y a un continuum entre texte poétique et texte critique, comme entre prose et vers, ou encore entre poésie, peinture et musique.

La dernière grande partie de la thèse reprend le titre de la thèse elle-même, en s’intitulant « la basse continue ». Mon septième chapitre met en évidence le fait que la notion de rythme est importante dans le discours même du poète, que ce soit dans ses essais et dans ses poèmes. Le poète s’intéresse dans ses poèmes à la vitesse, à la lenteur, aux différents régimes du vers et de la prose. La métaphore du fil, en particulier, marque l’attrait du poète pour le continu.

Un régime particulier de cette basse continue est la « basse obstinée », que j’explore dans le huitième chapitre. À travers ce terme emprunté à la théorie de la musique, je m’intéresse à la répétition sous toutes ses formes, de motifs, de structures, de thèmes, de poèmes. L’écriture chez Jean-Michel Maulpoix est un mouvement obstiné, marqué par la reprise incessante des mêmes thèmes et motifs, parfois jusqu’à la réécriture et à la reprise des mêmes poèmes dans des recueils différents. Recommencer, répéter : la prose de Jean-Michel Maulpoix s’apparente parfois au ressac…

Cette basse obstinée n’est qu’un cas particulier de ce que j’ai appelé la « basse continue », étudiée de façon approfondie dans le neuvième et dernier chapitre, où dominent les études de rythme. Je commence par une étude statistique de la longueur des phrases en nombre de mots, qui me permet de distinguer différents régimes d’écriture, entre le choix de la rupture et de la brisure, d’une part, et celui de l’ampleur, d’autre part, avec des phrases parfois très longues.

Les études rythmiques montrent le goût du poète pour la phrase ample, la période cadencée, presque cicéronienne, et c’est là, il me semble, que réside la sensation d’apaisement et de douceur qui émane de sa poésie, même quand il parle de choses tristes et mélancoliques. Pour moi, c’est dans la prose, non dans le vers, que Jean-Michel Maulpoix donne toute la mesure de son talent, et c’est à travers l’ampleur ailée de ses phrases qu’il parvient à alléger la dureté de notre condition humaine…

Où peut-on lire ta thèse ?

Si vous avez le courage d’affronter les mille pages de cette thèse, vous pouvez la trouver en version numérique sur le site de la Bibliothèque Universitaire de l’Université de Nice, en vous connectant avec des identifiants de l’Université. La question d’une publication papier reste toujours ouverte.

J’ai été approché par une grande maison d’édition londonienne qui souhaitait éditer ma thèse, mais en en divisant la longueur par six, ce qui imposait un travail de réécriture total. Devenu professeur des écoles à temps complet, avec pendant les premières années des temps de trajet supérieurs à deux heures par jour, je n’avais absolument pas le temps de me consacrer à un travail d’une telle ampleur. D’autant que sabrer dans le texte pour raccourcir est un travail particulièrement ingrat…

Il faudrait, bien sûr, que je m’y remette… Affaire à suivre. En attendant, de très nombreux articles de ce blog ont été consacrés à la poésie de Jean-Michel Maulpoix, et vous pouvez vous y référer.

La poésie de Jean-Michel Maulpoix est pleinement de son temps. Si elle fait état d’un profond sentiment d’inquiétude, c’est que la mélancolie individuelle est plus largement inscrite dans un mal du siècle qui l’englobe et la dépasse. C’est la condition de l’homme contemporain que décrit le poète, qui doit tenter de vivre dans un monde sans dieu, avec une conscience aiguë de la finitude. Une inquiétude donc personnelle, universelle, mais aussi poétique, métapoétique, puisque la poésie s’observe elle-même, questionne ses propres enjeux, se remet sans cesse en question.

Impossible, malgré tout, d’en rester à cette définition « négative » de la poésie de Jean-Michel Maulpoix. Celle-ci conserve un « instinct de ciel », fait un « apprentissage de la lenteur », et se montre constamment en quête d’apaisement. Par le jeu de la basse obstinée, conduisant le poète à réécrire sans cesse les mêmes motifs, par le jeu de la basse continue, instaurant des continuités par-delà les ruptures, le poète dessine un mouvement qui transcende l’inquiétude, grâce à la force de son souffle lyrique, perceptible dans l’ampleur des phrases longues, et dans le travail subtil du rythme.

Jean-Michel Maulpoix et moi à l’issue de la soutenance. En arrière-plan, Béatrice Bonhomme et Sylvie Puech.

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3 commentaires sur « Ma thèse de doctorat en quelques mots »

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