« Monde, genoux couronnés » de Béatrice Bonhomme

Le temps passe ! Cela fait presque dix-huit ans que je connais Béatrice Bonhomme, professeure de littérature française du XXe siècle à l’Université de Nice, directrice de mes deux mémoires de master puis de ma thèse, et autrice d’une poésie magnifique, que j’ai déjà plusieurs fois commentée dans les colonnes de ce blog.

Aujourd’hui, je voudrais vous parler de l’un de ses plus récents recueils, intitulé Monde, genoux couronnés. Paru aux éditions Collodion fin 2022, il a reçu en 2023 le très prestigieux prix Mallarmé. Ce recueil m’a séduit parce qu’il est tout à la fois fidèle à l’entreprise que Béatrice Bonhomme poursuit depuis de nombreuses années, et malgré tout singulier pour des raisons que je vais exposer. C’est pour moi le propre des très grands poètes que d’êtres capables de renouveau tout en conservant la cohérence d’une œuvre qui se déploie. Monde, genoux couronnés s’insère de toute évidence dans le prolongement de recueils tels que L’Âge d’en haut, Jeune homme marié nu, Les Gestes de la neige, Variations du visage et de la rose, Passant de la lumière ou encore Les Boxeurs de l’absurde. Oui, Béatrice Bonhomme a le génie des titres.

Je retrouve dans ce recueil ce mélange d’intimité et d’universalité, ce ton à la fois simple et solennel, cette nudité qui fait le propre de la poésie de Béatrice Bonhomme depuis de nombreuses années. Les poèmes sont courts, laissant de vastes espaces blancs sur la page. Le vocabulaire en est simple, et la syntaxe épurée. Ne reste que l’essentiel, qui nous happe d’emblée.

"Nous avons vu les coquelicots
Et les plantes jaunes pousser dans la lumière
La mer vide
Un dauphin dans la mer." (p. 83)

Il y a dans ce recueil, comme dans toute la poésie de Béatrice Bonhomme, une écriture de l’intime qui apparaît avec la plus grande pudeur. Chaque vers a quelque chose de très personnel, et pourtant vous ne trouverez rien d’autobiographique au sens conventionnel de ce terme, parce que cette matière intime est d’emblée sublimée au profit d’une parole universelle.

Il y a toujours quelque chose d’intensément tragique dans la poésie de Béatrice Bonhomme. Une gravité sourde y circule, discrète mais persistante, comme une ombre inséparable de la lumière. La mort n’est jamais loin, mais toute baignée de soleil, dans une atmosphère méditerranéenne. Il y a quelque chose de pictural dans cette façon de détourer la mort par une lumière crue, sans aucun pathos.

"La mort posée sur le ciel bleu
Cela ne semble pas réel
Il fait beau une dernière fois
Comment dans cette beauté
Ce scandale ?" (p. 78)

Béatrice Bonhomme nous parle de ses proches, des membres de sa famille, des chers disparus, mais sans nom propre, sans récit, sans anecdote : ne reste que l’essentiel, l’universel, l’archétypal. Il y a une limpidité absolue dans la poésie de Béatrice Bonhomme, qui donne accès non pas à la personne quotidienne mais à l’être-au-monde, à l’humain.

"Quand le temps qui n'existe plus
Me laisse être à elle
L'accueillir la recevoir
Alors elle s'assoit tranquillement
Dans la clarté du jour
Et rend aux choses leur présence.

Si nous savons l'accueillir
Quand elle vient
La peur s'en va
Et le soleil
Se pose sur la terre." (p. 145)

Il y a, je trouve, dans ce dernier recueil, et par rapport aux précédents, une sérénité plus grande encore. Béatrice Bonhomme salue le monde, elle l’accueille, le laisse la traverser. Il y a une joie de faire partie du monde, où il n’y a plus le « moi » d’un côté et le monde de l’autre, mais une porosité qui laisse passer la lumière crue du soleil.

"On est dans le soleil
Comme on entre dans l'eau
Un savon de soleil sur tout le corps
Rien en dehors du soleil

On traverse le soleil
Il pénètre dans la bouche
Il entre dans la gorge
Dans le souffle." (p. 116)

Cette inondation de soleil est tout à la fois sensuelle et symbolique. Indissociablement. Ces deux dimensions ne faisant qu’une. Béatrice Bonhomme se laisse traverser de lumière, et nous avec elle, dans l’indistinction du pronom « on », et ce faisant, il ne s’agit plus seulement d’une expérience individuelle, située dans un espace et un temps donnés, mais une expérience universelle, qui nous relie avec le monde et avec le souffle.

Dans cette porosité universelle du moi, des choses et du monde, où tout semble circuler, où tout semble être mouvement, la souffrance réside précisément lorsque cette fluidité est rendue impossible, lorsqu’il y a incommunicabilité, et c’est parfois le cas des amours douloureuses, lorsque l’autre est inaccessible :

"Chacun, monde intraversable
Monde muré, monde caverné
De certitudes cerclées de noir
Les cernes du visage affichant
La fermeture du temps." (p. 55)

Ce poème s’insère dans une section intitulée « Androgyne mon amour » et consacrée aux relations amoureuses. Nous sommes parfois des « bulles de solitude » (p. 53), et cette métaphore dit l’enfermement, le repli sur soi, l’incommunicabilité qui est à la fois une fermeture à l’autre et une fermeture au monde, comme si le souffle universel était interrompu, fermé. Dans cette section, la « mer » est « désormais absente » (p. 59). L’Être n’est pas seulement coupé de l’Autre mais aussi du Monde.

Ce livre a ainsi une dimension spirituelle, au bon sens de ce terme, c’est-à-dire sans vouloir nous imposer de leçon. Couronné de lumière, il nous montre une énergie qui est dans la circulation, dans le mouvement, dans la porosité des choses et des êtres, et la souffrance vient précisément des moments où cette circulation est interrompue. Il faut apprendre à laisser passer la lumière en nous, à nous laisser traverser par le monde, à accueillir ce qui est, et peut-être alors aurons-nous, nous aussi, les « genoux couronnés ». Avoir les mains « ouvertes et nues » (p. 162).

"C'est un combattant, une bataille
Avec son absolu en bannière
Discret de tout ce qu'il sait
Lucide de ce qu'il ignore.

Il a fait ses comptes et son cœur
Accepté la perte et le deuil
Réconcilié avec le temps
Il s'est dessaisi de tout." (p. 163)

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3 commentaires sur « « Monde, genoux couronnés » de Béatrice Bonhomme »

  1. « Seuls les oiseaux confiants de l’enfance peuvent aider un homme en exil à voyager jusqu’aux premières années de sa vie. Ce matin d’août le sûr radar d’un colibri guide mon sang dans l’espace le plus secret d’un amandier où je découvre enfin la rage et l’art de vivre tout près de l’ordre esthétique des grands arbres. »
    René Depestre, «  En état de poésie »

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