Le thème du Printemps des Poètes 2026 sera la Liberté

Après « la poésie volcanique » en 2025, on est en droit de trouver le thème de l’édition 2026 plus convenu. Des anthologies de poésie sur le thème de la liberté, il en existe depuis longtemps : celle d’Alexis Liguaire en 2017 chez Larousse, celle de Bruno Doucey et Pierre Kobel en 2014, pour ne citer qu’elles… On peut rappeler aussi qu’un concours d’écriture à destination de lycéens s’est appelé Poésie en liberté… Et, bien évidemment, on pense au fameux « Liberté, j’écris ton nom »… Alors, comment aborder ce nouveau Printemps des Poètes ?

Franchement, quand j’ai découvert le choix de ce thème, j’ai été un peu déçu. Je l’ai trouvé assez conventionnel, assez consensuel, par rapport à des éditions consacrées à l’Ardeur, à l’Afrique, aux Frontières… et, tout dernièrement, à la poésie volcanique. La liberté me semble un thème plus attendu.

Un thème d’actualité

Pour autant, c’est un thème aujourd’hui plus qu’essentiel. La liberté n’est jamais définitivement acquise : l’actualité nous le fait en ce moment cruellement sentir. Il est crucial de rester vigilant et de s’engager activement pour défendre nos libertés. Et la poésie doit avoir son mot à dire dans ce débat bien trop important pour être laissé aux seuls politiques.

Nombreux furent les poètes qui s’engagèrent pour la Liberté. Les poèmes les plus connus de Ronsard ne laissent pas imaginer à quel point il s’engagea au nom de la paix dans les guerres de religion de son époque. On se souvient de la façon dont Hugo mit ses vers au service de ses idéaux, fustigeant le régime de Napoléon III. On peut parler évidemment d’Eluard et d’Aragon, au titre de leur engagement résistant. Un poète comme Aimé Césaire chanta la liberté de la Martinique et se fit le chantre de la « négritude ». Pour Jean-Pierre Siméon, « la poésie sauvera le monde ».

Le risque, finalement, est celui de ne pas être à la hauteur de ces grandes voix, et d’en rester à une célébration fade de la liberté. J’entends par là la célébration d’un idéal creux, une sorte de devoir moral qui ressemblerait à un beau cours d’éducation civique, mais qui laisserait le poète sur sa faim. Une poésie trop sage, trop décorative, trop scolaire. Or, la liberté, si elle doit être un thème poétique, ne peut l’être qu’à condition de dépasser le concept, et de s’incarner de façon plus charnelle. Il ne s’agit pas de proclamer la liberté, mais d’en faire l’expérience — parfois au prix du silence, de l’obscurité, de la rupture. Être libre en poésie, c’est aussi résister aux attentes, à la bien-pensance, à la langue usée. C’est écrire autrement, là où ça brûle.

Cet impératif esthétique est aussi une exigence morale. Dans un monde où des êtres humains sont emprisonnés, torturés ou tués pour avoir simplement réclamé le droit de vivre librement, écrire sur la liberté depuis une position de confort impose une forme de lucidité, de retenue, d’urgence. Cela suppose de ne pas confondre l’émotion facile avec la vérité poétique, ni l’indignation de surface avec la profondeur d’un engagement. Je ne dis pas qu’il est impossible d’écrire sur la liberté quand on n’a pas souffert pour elle : je dis qu’on ne peut le faire sans avoir conscience de cet impératif d’authenticité.

La liberté chevillée au corps

Parmi les poètes contemporains que j’ai eu la chance de rencontrer, je ne peux avoir que la plus grande admiration pour ceux et celles qui ont vraiment éprouvé, dans leur vie, dans leur corps, l’importance de la liberté.

Marie-Claire Bancquart a passé la plus grande partie de son enfance alitée, sans pouvoir bouger, enfermée dans un plâtre qui lui interdisait tout mouvement : quand elle écrit sur la liberté, notamment dans La paix saignée, elle sait de quoi elle parle. Chez elle, la liberté n’est pas un slogan mais un cri soulevé depuis le corps entravé, une conquête de chaque instant, arrachée à la douleur, à l’enfermement, à la chair. Sa poésie porte cette tension entre l’enracinement dans la matière et l’élan irrépressible vers un dehors.

Alaa Hassanien a subi la censure dans son pays d’origine, l’Arabie saoudite, et a été contrainte de s’exiler en Egypte, où elle a alors souffert du harcèlement sexuel de son éditeur, face à une justice qui fait peu de cas de la parole d’une femme. Quand elle parle de liberté, là encore, elle sait de quoi elle parle. Sa poésie surgit de cette double violence — politique et patriarcale — qu’elle affronte sans détour, avec une langue frontale, ardente, où chaque mot semble gagné contre le silence imposé. Écrire devient alors un acte vital, un espace arraché à la peur, une forme de survie insoumise.

Dans Et maintenant, j’attends, Sabine Venaruzzo n’écrit pas sur la liberté de façon abstraite : elle décrit le parcours de migrants réels. Elle nous montre cette réalité que nous refusons généralement de regarder en face : le sang de la guerre, le « rouge paysage parfumé d’entrailles et de poussière », devenu invivable, inhabitable. Elle nous montre le courage de ces personnes qui ont tout quitté pour survivre, et qui ne trouvent à l’arrivée aucune main tendue. Sa poésie porte ainsi la mémoire des exils forcés et des blessures invisibles, refusant l’oubli et l’indifférence. Par son écriture, elle redonne une voix aux sans-voix, incarnant la liberté dans l’acte même de témoigner et de nommer l’injuste.

Poésie en liberté

Je pourrais encore multiplier les exemples, mais je ferai mieux que cela : d’ici au prochain Printemps des Poètes, je publierai régulièrement sur la liberté en poésie, avec des articles de fond, des citations, des études critiques… Et, bien entendu, je rendrai compte des Journées Poët Poët 2026, qui célébreront leurs vingt ans d’existence, et qui seront un vrai cri de liberté. Alors, pour ne rien manquer de cela, le mieux est encore de s’abonner ! À bientôt sur Littérature Portes Ouvertes !


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17 commentaires sur « Le thème du Printemps des Poètes 2026 sera la Liberté »

  1. Intéressant. Pourquoi vos 3 poètes contemporains ayant eu leur liberté empêchée sont-ils des femmes ? Hasard ou y a-t-il une loi derrière cela ?

    À part ça c’est devenu plus compliqué de d’écrire sur votre blog qui ne retient pas nos identifications.

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  2. Intéressant. Pourquoi vos 3 poètes contemporains ayant eu leur liberté empêchée sont-ils des femmes ? Hasard ou y a-t-il une loi derrière cela ?

    À part ça c’est devenu plus compliqué de d’écrire sur votre blog qui ne retient pas nos identifications.

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  3. « Liberté. Force vive déployée. »
    Ça replace le geste du Poète, son métier, du côté du Souffle. Contre, tout contre la Calligraphie. Je n’avais pas encore vu le titre en entier quand j’ai répondu à votre article avec la voix de Pina Bausch «  Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus. »
    Que «  je déploie » …, avec la voix de C. Carlson :
    « Nous avons besoin de poésie aujourd’hui. C’est quelque chose d’ouvert, qui vous donne un signe que vous devez écouter … Avec mes danseurs, nous partons de la poésie et , à travers elle, nous recherchons le mouvement. »
    Et à nous, maintenant, de faire danser les plumes des enfants, pour faire chanter leurs partitions …

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      1. « Voler »
        comme donner aux autres à entendre et à faire entendre.
        Contre, tout contre le silence, qui, depuis le cri, repris , le Choeur, continue de se déployer,
        «  Put Your Soul on Your Hand and Walk »

        Je n’ai pas de CV / Reconnaître deux yeux/ Mystérieux/ Et je crois/ Je n’ai pas d’histoire/ Une/ Claire/ Pour qu’un étranger la croie. Et il croit./ Je n’ai pas de caractéristique physique définie/ Voler/ En dehors de cette gravité/ Et je crois./ Peut-être que j’annonce ma mort maintenant/ Avant que la personne en face de moi ne charge/ Son fusil de tireur d’élite/ Et termine son travail./ Pour que je finisse./ Silence.

        Ce sont les mots de Fatma Hassouna (Fatem pour les intimes), le début d’un long poème s’intitulant l’Homme qui portait ses yeux

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  4. Un grand merci pour vos articles si inspirants !

    Pensez-vous faire un billet proposant des pistes pédagogiques sur le nouveau thème du Printemps des poètes ? Celui de l’an dernier avait aidé toutes notre équipe (de la maternelle au CM2) à lancer leur travail de création avec les élèves !

    Merci encore et longue vie à « Littérature portes ouvertes » !

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  5. Un grand merci pour vos articles si inspirants !

    Pensez-vous faire un billet proposant des pistes pédagogiques sur le nouveau thème du Printemps des poètes ? Celui de l’an dernier avait aidé toutes notre équipe (de la maternelle au CM2) à lancer leur travail de création avec les élèves !

    Merci encore et longue vie à « Littérature portes ouvertes » !

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  6. Je crois qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais thèmes…Certes, certains ont été largement explorés mais il doit rester des zones d’ombres propices à la création…Le thème ne sera jamais qu’un prétexte (pré-texte ?)

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  7. Si je me souviens bien Rilke traite cette question dans Lettres à un jeune poète en écrivant (je cite de mémoire) : n’accuse pas le thème de ne pas se prêter à la création, accuse toi de n’être pas assez poète… C’st dur mais, au fond, c’est assez juste. Tout, absolument tout peut se prêter à la poésie mais il faut que le talent suive…ou précède…

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