Passer l’agrégation de lettres avec l’IA ? Ridicule

Mon article du jour est écrit en réaction à une publication à vocation publicitaire publiée sur les réseaux sociaux, dans un groupe d’agrégatifs. Cette publication concerne la mise à disposition, payante, de documents portant sur l’œuvre de Vigny, rédigés par une intelligence artificielle, et de la possibilité d’utiliser une intelligence artificielle conversationnelle, biberonnée à l’œuvre de Vigny, pour lui poser des questions sur le poète romantique.

Cette proposition a de quoi étonner. Il s’agit là, sans doute, d’une façon nouvelle de réviser, qui pourra peut-être séduire certains, et qui me semble pourtant totalement à côté de la plaque. Il me faut expliquer pourquoi.

L’épreuve-reine de l’Agrégation de lettres modernes est la dissertation. Celle-ci demande l’élaboration d’une pensée personnelle, en temps limité, à partir d’une brève citation critique qui certes éclaire certains aspects de l’œuvre, mais en occulte aussi d’autres. Le candidat doit donc avoir une forte connaissance personnelle de l’œuvre, qui permette de montrer l’intérêt et les limites de la citation proposée.

La dissertation de littérature française se prepare pendant une année entière, où les œuvres doivent être fréquentées très assidûment. En effet, le jour de l’épreuve, le candidat est seul avec sa feuille blanche, et ne dispose ni de ses cours, ni même des œuvres au programme. Or, il est attendu du candidat qu’il appuie sa réflexion de très nombreuses citations. Une grande partie du travail du candidat pendant l’année consiste donc à prélever dans l’œuvre des citations judicieuses, à prévoir quels arguments elles pourraient venir souligner, et à les apprendre par cœur. Ce travail est extrêmement personnel, car en dehors des extraits les plus célèbres de l’œuvre, il faut connaître des citations moins connues, susceptibles de démarquer la copie de celle des autres candidats.

En outre, le jury bannit tout ce qui s’apparente à la récitation d’un cours. Les connaissances doivent n’être qu’un réservoir où puiser la matière d’une réflexion inédite. C’est la pertinence et l’originalité de cette réflexion qui sont valorisées par le jury, autrement dit la capacité à penser à nouveaux frais à partir du sujet proposé. Cela est d’autant plus difficile que le candidat est chargé de très nombreuses connaissances patiemment ingurgitées : il doit, le jour J, savoir s’en défaire, s’en délester momentanément, afin d’accueillir ce que dit vraiment le sujet, puis de les remobiliser ensuite pour défendre son argumentation. C’est, en somme, un exercice de haute voltige intellectuelle.

De surcroît, cette épreuve se déroule en temps limité. Certes, elle dure sept heures, mais croyez-moi, ça va très vite. Vraiment très vite, pour s’imprégner du sujet, définir une problématique, construire un plan, ventiler les citations, et rédiger la dissertation, qui compte entre dix et quinze pages manuscrites. Cela ne s’improvise pas, et nécessite une préparation vraiment intense, comparable à celle d’un sportif de haut niveau. L’année de préparation est un véritable marathon, qui impacte la vie sociale et familiale de l’étudiant, et affecte souvent aussi sa santé.

Je comprends que la tentation soit forte d’automatiser certains aspects du travail de préparation, mais il s’agit selon moi d’une mauvaise idée, qui desservira au final le candidat. Je le rappelle, seule une connaissance intime de l’œuvre de l’auteur, et une capacité à bâtir une réflexion personnelle et pertinente à partir du sujet, peut permettre de réussir le concours.

Il s’agit précisément d’un concours et non d’un examen : le jury recale aussi de bonnes copies, du moment qu’elles arrivent à un rang supérieur au nombre retenu d’admissibles. Les personnes qui sont assez folles pour tenter ce concours aux exigences stratosphériques sont toutes des personnes intelligentes, douées, et qui ont fourni un intense travail de préparation. Il ne s’agit pas de rendre une bonne copie : il s’agit d’en rendre une meilleure que celles des autres candidats. C’est en cela que l’agrégation de lettres modernes s’apparente aux Jeux Onympiques : même l’athlète qui est arrivé dernier à une course olympique a un excellent niveau, mais pour être sur le podium, il faut être encore meilleur.

Partant de là, il me semble totalement illusoire de faire croire que l’intelligence artificielle peut faire le travail à la place du candidat. Le jour de l’épreuve, on est seul avec sa feuille vierge et son stylo.

En outre, la qualité des textes rédigés par l’IA dépend directement de la qualité de ce qu’on lui soumet. Là, on ne sait pas de quelles œuvres critiques l’IA a été nourrie. Il n’y a pas de bibliographie. On ne sait pas si l’exactitude des citations a été vérifiée (il arrive à l’IA d’inventer des citations quand elle n’en a pas). L’IA ne dira jamais qu’elle ne sait pas, elle préfère inventer une réponse plutôt que de ne rien dire. Certes, je suis souvent bluffé par la qualité du résultat, mais je constate souvent aussi des erreurs. Bref, autant le recours à Chat-GPT peut être utile pour des choses sans grande importance, autant jamais je ne confierais quelque chose d’aussi important que mon avenir professionnel à une intelligence artificielle.

Plutôt que de payer une intelligence artificielle pour faire le travail à votre place, voici quelques conseils qui me semblent plus judicieux.

● Lisez, relisez et relisez encore les œuvres au programme. Elles sont ce sur quoi on vous interroge. Annotez-les, stabilotez-les, sans aucun égard pour l’objet livre, car c’est comme cela que l’on assimile.

● Ne vous éparpillez pas dans la lecture d’une trop importante critique. L’agrégation n’est pas un Master de recherche ou un doctorat. On ne vous demande pas de faire de la recherche. Ce travail-là est important, mais c’est à vos professeurs universitaires de le faire, afin d’en restituer la synthèse dans leurs cours. Et vous, vous apprenez leurs cours.

● Appuyez-vous sur une connaissance solide d’un cours synthétique, préparé par un spécialiste du siècle littéraire de l’œuvre, et non sur des phrases non vérifiées rédigées par une IA. Ce sera sans doute plus cher qu’un cours généré automatiquement, mais je crois vraiment qu’il faut s’inscrire à la préparation organisée par une université. Les professeurs d’université feront pour vous un travail que vous n’avez pas le temps de faire seul : ils éplucheront toute la critique sur l’œuvre et en tireront l’essentiel pour concevoir leurs cours. Vous n’avez pas le temps de vous éparpiller, pas le temps de faire un long travail de recherche. L’agrégation n’est pas un Master de recherche ou un doctorat, la logique n’est pas du tout la même. Appuyez-vous sur le travail de vos professeurs, faites-en des fiches personnelles, et souvenez-vous que ce qui importe avant tout, c’est d’abord l’œuvre elle-même.

● Préparez votre prélèvement citationnel, c’est-à-dire votre choix personnel de citations pour chaque oeuvre. Il vous faut des citations pour chacun des thèmes de l’œuvre, de manière à ce que, dans votre dissertation, vous puissiez insérer au moins une citation par sous-partie. Cela suppose d’avoir un corpus d’une cinquantaine de citations par œuvre, et leur choix doit être personnel.

● Prenez l’habitude d’écrire longtemps à la main. C’est une habitude que l’on a tendance à perdre à notre époque, et cela suppose de l’entraînement.

● Faites plusieurs épreuves en temps limité, de manière à apprendre à gérer votre temps. Cela ne s’improvise pas, c’est une vraie course contre la montre. D’autant que, pendant le concours, les épreuves s’enchaînent, plusieurs jours de suite. C’est un véritable marathon, une épreuve physique autant qu’intellectuelle.

● Pour votre préparation, travaillez efficacement et intensément, de manière à pouvoir dégager des temps de repos suffisants. Nous sommes humains, nous avons besoin de loisirs. Il faut que ceux-ci soient bien organisés.

● Dans la mesure du possible, c’est un vrai plus si vous avez un entourage compréhensif, capable de vous délester de certaines tâches (courses, ménage…). Cela vous permettra de garder vos forces pour le concours.

● Le jour de l’épreuve, assurez-vous d’être à l’heure. Vous ne serez pas autorisé à composer si vous arrivez après l’ouverture de l’enveloppe qui contient les sujets. Or, une épreuve non faite est notée d’un zéro éliminatoire. Pour une minute de retard, vous pouvez dire adieu à votre concours.

Tout cela a de quoi donner le vertige. L’agrégation de lettres modernes est, plus qu’un concours, une aventure. Je n’ai décrit ici qu’une épreuve, celle de dissertation française, et en plus de celle-ci, il y a la dissertation de littérature comparée, d’une difficulté équivalente, les épreuves de grammaire moderne et médiévale, et les versions de langues ancienne et vivante. Cela n’est que l’écrit, les quelques survivants seront ensuite décimés par les épreuves orales : la leçon (6 h de préparation et 1 h de passage à l’oral) ; l’explication de texte sur programme, couplée d’une question de grammaire ; l’explication de texte hors programme ; le commentaire de littérature comparée…

S’il vous arrivait de croiser un agrégé, vous pouvez le considérer avec le même respect que celui que vous accorderiez à un athlète olympique. C’est le même investissement, le même travail de fond, la même implication corps et âme. Il y faut, pour réussir, non seulement une quantité phénoménale de connaissances, mais aussi une capacité à les mobiliser sans délai, pour produire une performance originale, inédite et pertinente. Cela requiert un mental d’acier, car cela pèse vraiment sur les nerfs, au point que ce qui était une passion, la littérature, peut par moments devenir objet de dégoût.

Quand on sait à quel point cette épreuve est personnelle, cette idée de sous-traiter le travail par intelligence artificielle me fait doucement rire. Non pas que je minimise la qualité de ce que les IA peuvent faire. Le progrès a été énorme ces dernières années. Je suis certain qu’une IA bien entraînée peut rendre des dissertations tout à fait convaincantes. Mais ce n’est pas l’ordinateur qui doit s’entraîner, c’est vous.


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2 commentaires sur « Passer l’agrégation de lettres avec l’IA ? Ridicule »

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