Le « cahier de nuit » de Jean-Michel Maulpoix

Le dernier recueil de Jean-Michel Maulpoix s’intitule Cahier de nuit. Un titre qui rappelle que le poète a beaucoup évoqué la nuit, en particulier dans les débuts de son œuvre. Et qui nous plonge dans l’obscurité de l’écriture, cette nuit intime où l’on se retrouve seul avec soi-même, jusqu’au « nouveau jour ».

Un recueil en vers

Il faut signaler que ce recueil est en vers libre. Jean-Michel Maulpoix a davantage pratiqué la prose que le vers dans l’écriture de sa poésie. Et chez lui, c’est la prose qui est plus poétique que le vers. La prose autorise la phrase ample, les grandes envolées, les cadences majeures et mineures, les protases et les apodoses… Il y a quelque chose de presque cicéronien dans la prose de Jean-Michel Maulpoix. À l’inverse, le vers oblige à aller souvent à la ligne. Il brise l’élan. Il introduit des coupes, des brisures rythmiques. Le vers ne s’envole pas, il demeure rivé au sol, vite rabattu par le retour à la ligne.

"À partir d'un certain âge
On ne prend plus le large
Seul reste le naufrage
Ces poèmes sont sans au-delà." (p.33)

Des poèmes sans au-delà

La poésie a toujours eu une dimension de sacré. Hugo faisait du poète un prophète éclairant les peuples. Baudelaire prétendait que le poète était capable de déchiffrer les « correspondances » entre le monde profane et leur interprétation symbolique. Rimbaud assimilait le poète à un Voyant, un alchimiste du Verbe. Les surréalistes ont prolongé cette voie. Depuis la seconde guerre mondiale, les poètes se font beaucoup moins prétentieux. Ils ne prétendent pas avoir des pouvoirs qu’ils n’ont pas. Plutôt que de rester perchés dans une surréalité chimérique, ils se montrent « rendus au sol, avec la réalité rugueuse à étreindre » comme dirait Rimbaud. Avec parfois un manque d’air, une absence d’horizon.

Jean-Michel Maulpoix a toujours pris ses distances envers les religions constituées, mais enfin il y avait le bleu. Cette couleur qui l’a fait connaître. Le bleu est un espoir, une quête de sacré dans un monde qui en a perdu l’habitude mais en conserve le besoin. Il n’y en a plus guère dans Cahier de nuit.

"Vous le voyez bien : la batterie est à plat
Bientôt la nuit sera complète" (p.32)

Par moments, ce livre semble écrit avec une sorte d’énergie du désespoir. Le poète s’imagine mort, et se compare à une carcasse de voiture. Il arrive à l’âge où l’on sait que les plus belles périodes de la vie sont derrière soi, et appartiennent au passé. Aussi le ton mêle-t-il parfois résignation et amertume, non sans ironie :

"Nous n'irons plus au ciel
Nous n'irons plus au bois
Nous ne partirons plus à Venise
Amour ne fait plus de miracles
Les yeux ont commencé
Doucement de se fermer"

L’anaphore du pronom « nous » et la succession des phrases négatives marquent l’acceptation résignée : temps passé est bel et bien passé. Jean-Michel Maulpoix est trop lucide pour ne pas voir arriver la vieillesse et la mort. « Aucun printemps ne reviendra » (p.38). Cela finira  » à la décharge ou dans un trou » (p.39). Le poète parle des « cendres du désir », reléguant ainsi l’ardeur au temps passé. « Une chose est certaine / Je ne partirai pas / Le cœur en paix » (p. 49).

"À partir d'un certain âge
Difficile à déterminer
Il devrait être rigoureusement interdit
D'écrire des poèmes
C'est douleur : on chante faux
Avec une voix cassée" (p. 59)

Sans doute la foi, la spiritualité, sont-elles des moyens d’appréhender la mort sans trop de peur. L’idée de voir dans la mort un passage, et non un anéantissement, la rendrait supportable. Rien de tel chez Jean-Michel Maulpoix : « aucune grâce ne sera accordée » (p. 61). Le temps n’accordera « aucune remise de peine » (p. 61). « L’obscurité est sans issue » (p. 64).

"Les larmes sont tenaces
Quand elles ne coulent pas
Elles nous ferment les yeux

Seuls les souvenirs
Ont encore le droit
De se souvenir

Seule désormais
Ma solitude
Me protège

Je te le redemande :
À quelle heure
Part le dernier tram ?

Bien sûr les mots
N'empêchent rien
Ils accompagnent." (p. 49-50)

La brièveté du vers marque une sorte de minimalisme formel. La tristesse s’exprime sans s’autoriser aucun pathos, cet épanchement emphatique que la poésie contemporaine n’a de cesse de combattre, mais qui ici manque peut-être un peu, comme par un excès inverse. Le « dernier tram » peut se lire comme le moment où la séparation devient effective, « l’heure de l’adieu » (p. 47), voire comme un symbole de la mort, ce dernier voyage. Le poète s’enferme dans la solitude et le silence.

"Quand les larmes tombent une à une
Sur les cendres du désir
Cela ne dérange pas grand-chose
Il n'y a pas de quoi en faire une histoire
Car c'est fini, l'éternité
La croyance, l'absence de souci
Les comédies douces de la vie légère
Plus personne ne passe sur la route." (p. 45)

« Il n’y a pas de quoi en faire une histoire » : impossible de ne pas faire le lien avec le titre d’Une histoire de bleu, le recueil le plus célèbre de Jean-Michel Maulpoix, paru en 1992 sous la même couverture des éditions du Mercure de France. Dans ce recueil publié il y a trente-trois ans, il y avait déjà de l’inquiétude, mais celle-ci était comme bercée par l’immensité du ciel et de la mer. Désormais, « c’est fini, l’éternité ». La détresse personnelle « ne dérange pas grand-chose ». Les « larmes » semblent dérisoires face à l’ampleur de la perte : elles tombent « une à une » mais n’ont plus de portée. L’évocation de la fin de « l’éternité » et des « comédies douces » marque le basculement vers une lucidité désenchantée. La route vide, sans passage, suggère un monde déserté, privé de mouvement et de lien. Le poème condense ainsi la mélancolie moderne : solitude, fin des illusions et désaccord profond avec la légèreté d’autrefois.

"On ne changera pas les piles
On ne remettra pas les compteurs à zéro
On ne fera pas de pâte à papier avec les vieux chiffons
On ne recyclera ni les os ni les désirs ni les pensées
On effacera l'historique

Et ça finira comme le reste
À la décharge ou dans un trou." (p. 39)

La brutalité lapidaire du propos est extrêmement poignante, et confère au poème une force sèche, une lucidité sans détour. Les phrases négatives marquent la fin de tout espoir en une éventuelle rédemption, suggérée par les « compteurs » remis « à zéro ». Le recours à des expressions prosaïques, liées à la vie quotidienne, aux objets qui fonctionnent sur « piles », aux ordinateurs dont on « efface l’historique », désacralise la mort. La vie individuelle, condensée à travers le simple pronom « ça », est ainsi vouée au même sort que celui des objets à l’obsolescence programmée, réduite à n’être qu’un déchet parmi d’autres.

Écrire, malgré tout

« Reste ce petit geste » (p. 69) qu’est l’écriture. Malgré tout, néanmoins, la plume d’or continue de griffer le papier, comme le sismographe d’un coeur qui n’a pas cessé de battre. Il y a, dans toute la poésie de Jean-Michel Maulpoix, un mouvement d’obstination, une façon de continuer à écrire, coûte que coûte. Il y a, malgré tout, des « éclosions » (p.79). « Nous n’en avons pas fini avec les fleurs » (p. 80). Le lyrisme n’a pas dit son dernier mot. Il y a ainsi de petites merveilles dans le « cahier du nouveau jour », dernière section de l’ouvrage.

"La lumière
Après tout
Sort de la nuit." (p. 50)

La construction même de l’ouvrage invite à lire celui-ci comme un passage de la mauvaise nuit, marquée par « l’insomnie », à l’aube nouvelle, le « nouveau jour ». De l’obscurité à la lumière. Le poète se montre ainsi attentif aux petites choses, à la suite d’un Jaccottet qui célébrait « Fleurs, oiseaux, fruits ». Il y a encore des « éclosions », fussent-elles très subtiles, puisque le poète nous parle d’improbables « fleurs sans tige » (p. 79). Certes, temps passé est bien passé : « On ne retourne pas / Dans le jardin d’enfance / Du sucre sur les doigts » (p. 76). Mais enfin, il reste de petites choses. La beauté d’un vieux couple qui se donne la main, un dimanche « dans la rue déserte » (p. 77).

Jean-Michel Maulpoix fait parler les morts, dans une prosopopée où ils lui donnent une leçon d’épicurisme :

-- Apprends à compter sur tes doigts
Les minutes de ta propre vie
Tes gestes les uns après les autres
Dans l'ordre où ils sont accomplis :
Verser du café dans une tasse
Noues tes lacets te brosser les dents
Remettre les livres à leur place
Un point à la fin de chaque phrase.

-- La vie n'est pas si volatile
Qu'elle ne reconnaisse plus les siens
Et s'enfuie et te lâche et te perde en chemin. (p. 73)

Il y a quelque chose d’apaisant dans ces conseils qui me semblent pleins de sagesse, et qui peuvent se résumer à une sorte de carpe diem : il importe d’apprécier ce qu’offre l’existence. Les gestes simples du quotidien, que nous avons tendance à effectuer de façon machinale, prennent une toute autre valeur quand nous nous y arrêtons, quand nous les prenons en considération, et que nous les vivons en pleine conscience. Nous nous rendons alors compte, en effet, que « la vie n’est pas si volatile ».

La lumière se trouve au bout de la nuit :

"Il faut faire de la place
Pour le jour qui revient
Et réveiller la lumière
Dans la vie assombrie
Peu de gestes y suffisent
Et très peu de paroles." (p. 81)

Jean-Michel Maulpoix nous rassure : « nous n’en avons pas fini avec les fleurs » (p. 80). C’est dans les choses simples, la présence d’une « coccinelle » sur un « brin d’herbe » (p. 83), que l’on peut percevoir des « merveilles », des « éclosions » (p. 79). Aussi puissante soit la tristesse, aussi certaine que soit la mort, celles-ci ne doivent pas nous faire oublier de contempler le réel, qui recèle des « provisions d’eaux claires » (p. 81). Un « là-bas bleu » réapparaît en fin d’ouvrage, avec des « toits rouges » (p. 85). Il reste en soi de « l’enfance » à donner (p. 85).

"Je crois avoir compris que si l'on creuse ainsi le noir avec des mots simples c'est dans l'espoir d'y trouver le jour." (p. 87)

Cette phrase, qui est la toute dernière du recueil, témoigne de la volonté de transmuter les ténèbres intérieures en clarté. L’écriture semble ainsi le moyen d’une sorte d’opération alchimique. Creuser le noir, c’est descendre en soi, c’est accepter de contempler avec lucidité ses propres zones d’ombre. Creuser le noir, cependant, peut conduire aussi, et c’est un risque, à se complaire dans la noirceur, à descendre toujours plus bas dans l’obscurité sans parvenir à la lumière. Pour moi, s’il est essentiel de se connaître, y compris dans nos zones d’ombre, il ne faut pas croire qu’il suffise de s’enfoncer dans la noirceur pour « y trouver le jour ». Le poète le dit lui-même : il y a le risque de « se perd[re] sur d’obscurs chemins » (p. 87). S’il est important de descendre en soi, il faut aussi remonter. Il faut vouloir la lumière.

*

Le Cahier de nuit de Jean-Michel Maulpoix est ainsi une sorte de « carnet de damné » où le poète passe une saison dans cet enfer qu’est la nuit, dans l’espoir d’y trouver au bout la lumière. Ces « poèmes sans au-delà » marquent la solitude et la tristesse d’un poète qui se sait vieillir, et qui trouve dans l’écriture, ce « petit geste », une sorte de réconfort, dans l’attente du nouveau jour. Le poète pourtant sait « qu’aucune grâce ne sera accordée » (p. 61), et il ne croit plus qu’il suffirait de faire de belles phrases pour faire chanter la tristesse : « le froid gèle les lèvres » (p. 63).

Aussi le poète dédie-t-il son recueil aux « amis de passage », aux « endeuillés », aux « insomniaques », aux « cœurs lourds », à tous ceux que l’on pourrait appeler des compagnons d’infortune :

"J'ai du pain, du vin, de la fumée de cigarette
Il reste un peu de café et de tarte aux prunes
Et quelques mots par-ci par-là qui ne se sont pas encore salis
À des bouches pas très propres. Asseyons-nous sur la terrasse
Et regardons tomber le soir : voici que vient la nuit." (p. 10)

Par cette strophe, qui est la dernière du poème liminaire du recueil, Jean-Michel Maulpoix tend son verre au lecteur, son semblable, son frère. Les références à la nourriture inscrivent un geste de partage et de fraternité, dans la simplicité du quotidien. Jean-Michel Maulpoix pratique ainsi la définition que Paul Celan avait de la poésie, qui identifiait le poème avec une poignée de main. Voilà qui permet de rendre l’obscurité supportable : l’amitié, la sympathie. Nul besoin d’un festin incroyable : il suffit d’être ensemble pour affronter la nuit.


L’auteur
Jean-Michel Maulpoix est né en 1952 à Montbéliard. Après de brillantes études supérieures qui le conduisent notamment à l’ENS, il entame une longue carrière universitaire (Nanterre, Lyon, Sorbonne nouvelle…). Ses recherches sur la poésie montrent que la notion de lyrisme n’a rien perdu de son actualité. Parallèlement, il déploie depuis 1978 une œuvre poétique d’une remarquable unité et d’un constant renouvellement. Son recueil le plus connu, Une histoire de bleu (Mercure de France, 1992), nous montre l’homme contemporain face à la mer, au ciel, au bleu, en quête de réponses et d’un sacré que l’époque ne permet guère de trouver.

Références de l’ouvrage
Jean-Michel MAULPOIX, Cahier de nuit, Paris, Mercure de France, 2024.



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2 commentaires sur « Le « cahier de nuit » de Jean-Michel Maulpoix »

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