Billet d’humeur
Ainsi donc, vieille Europe, tu en es là. Après tout ce que tu as connu, tu en es encore là. Tu répètes, à qui veut bien les entendre, tes rengaines surannées. Ton petit discours est toujours le même. Nous les avons déjà entendus, tes discours survoltés, tes harangues passionnées, tes appels au sang et à la mort. Nous avons déjà payé le lourd tribut de ta folie.
Car, vois-tu, nous n’oublions pas. Dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque hameau, il est là pour nous le rappeler. Le monument aux morts. Cette stèle discrète, devant laquelle nous passons trop souvent sans la remarquer. Mais ils sont bien là, inscrits dans la pierre, ces noms qui sont ceux de nos aïeux, de nos arrière-grands-pères, de nos arrière-grands-oncles. Eux, qui ont connu la guerre, sont morts pour que nous puissions vivre en paix. Pour que cette page-là de l’Histoire soit définitivement tournée. Pour que l’on n’ait plus jamais à vivre cela.
Et ceux qui avaient survécu étaient là pour le dire. Les anciens combattants, les Poilus, désormais très âgés, tenaient, malgré les souffrances de leurs corps, à être là, à toutes les cérémonies de commémoration. Leur voix chevrotante dans le micro ne disait qu’une seule chose : plus jamais ça. Leur unique souhait était que jamais les générations qui viendraient après eux n’aient à connaître une telle horreur. Plus jamais ça. Que la guerre soit à jamais frappée d’indignité. Qu’on n’en entende plus jamais parler. Que plus jamais un Français ne soit obligé de prendre les armes et de risquer sa vie pour prendre celle d’un autre être humain qui lui aussi ne demandait qu’à vivre.
Non, chers aïeux, nous n’oublions pas votre souffrance. Nous n’oublions pas que vous avez été des milliers à avoir été gazés dans les tranchées. Que ceux qui n’en sont pas morts sur le coup ont parfois connu des décennies de maladie avant de mourir, et s’ajoutent ainsi au bilan déjà très lourd de la guerre. Nous n’oublions pas ces chiffres démentiels : onze millions de morts pour la première guerre, et environ quatre-vingts millions pour la deuxième. Et l’humanité ne peut même pas plaider la folie.
Plusieurs décennies plus tard, nous ne comprenons toujours pas. Comment cela a pu être possible. Une telle horreur. Notre âme en reste collectivement souillée. Les plaies de l’Humanité sont encore fraîches. Elles commencent tout juste de cicatriser, et voilà que, dans les hautes sphères du pouvoir, on parle de préparer le peuple à recommencer. À modeler l’opinion pour lui en rendre acceptable l’idée. Avec une formule d’une totale abjection. Vous dites que notre pays doit être prêt à « perdre ses enfants ». Comme si nous n’avions pas déjà suffisamment versé de sang.
Les millions de morts du vingtième siècle ne vous suffisent-ils donc pas ? Vous en voulez encore d’autres ? Combien vous en faudra-t-il, cette fois-ci ? Faut-il vraiment que chaque génération sacrifie une part de sa population à un ogre insatiable ? Si nous acceptions ne serait-ce que l’idée de la guerre, alors nos aïeux seraient morts pour rien. Cela voudrait dire que nous aurions été sourds à leur leçon. Je n’oublierai jamais ces mots répétés sur la place du Onze Novembre : plus jamais ça. Les Anciens Combattants ont vécu l’avenir que vous nous promettez. Ils n’en veulent pas, nous n’en voulons pas.
Il faut sortir de cette boucle infernale. Mettre un terme à cette logique dont il n’est que trop perceptible qu’elle ne peut conduire qu’à la reproduction des pires horreurs. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas : nous les avons déjà connues. Non à vos morts. Non à vos canons. Nous n’emplirons pas vos fosses de nos cadavres. Vous ne nous convaincrez pas. Vous ne nous embrigaderez pas dans votre logique mortifère. Nous ne nous laisserons pas faire. Nous n’accepterons ni de tuer, ni d’être tués.
Il est temps de sortir enfin du vingtième siècle. De laisser l’horreur dans le passé. De dire, une fois pour toutes, que l’on a appris. Que l’on a compris. Que l’on a grandi. Nous pouvons communiquer autrement que par les armes. Nous pouvons penser autrement qu’en termes de victoire et de défaite, de gagnant et de perdant, de coupable et de victime. Nous pouvons nous mettre à penser en tant qu’Humanité.
« Plus jamais ça. » Que ces mots de nos Anciens résonnent sur les murs de nos villes, et frappent à jamais la guerre d’indignité. Que la Paix règne sur la Terre. ♦
Dans une allocution publique, le chef d’État-major aux Armées recommande aux maires de France de préparer leurs administrés à l’éventualité d’une guerre dans les prochaines années. Il dit même que notre pays doit être prêt à « perdre ses enfants ». Ces propos sont extrêmement graves.
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« Il y a des choses que non », Claude Ber
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Un livre essentiel.
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