Les compléments de mesure

À première vue, les compléments de mesure semblent être de ces objets grammaticaux sans histoire : trois kilomètres, deux heures, quinze kilos. Des nombres, des unités, et l’affaire serait entendue. Or, il y a un fossé entre ce qu’en disent les grammaires traditionnelles et le traitement qu’en font les grammaires universitaires.

1. Dans les grammaires traditionnelles

J’ai appris à l’école — et certains manuels, notamment un peu anciens, le disent encore — que les compléments de mesure étaient des compléments circonstanciels. Ils sont ainsi rangés avec la cause, le but, le temps, le lieu, etc., ce qui témoigne de la richesse et de la diversité des compléments en français. Ainsi, le site lalanguefrançaise.com indique que les compléments circonstanciels de mesure peuvent indiquer le prix, la taille, le poids, et même d’autres caractéristiques quantitatives qui permettent de donner plus de précisions sur l’action exprimée par le verbe. Selon Wikipédia, Grevisse et Goose, dans Le Bon usage, parlent de compléments circonstanciels de mesure. La mesure est ainsi l’une des nombreuses nuances sémantiques que peut revêtir le complément circonstanciel.

Mais bien sûr, si je vous en parle, c’est bien sûr que les choses ne sont pas aussi évidentes, et il faut prendre en compte l’apport de la grammaire universitaire pour mesurer le fossé qui sépare les deux analyses.

2. Dans les grammaires universitaires

Les linguistes récents, ceux qui ont pour but de l’étudier de façon scientifique et non uniquement de donner quelques astuces pour écrire correctement, ne rangent plus les compléments de mesure parmi les compléments circonstanciels.

En effet, il suffit de regarder les phrases concernées pour se rendre compte que le groupe souligné n’est ni supprimable, ni déplaçable. Autrement dit, le complément de mesure est beaucoup plus proche du complément d’objet que du complément circonstanciel.

Cette montre vaut une fortune.
Ce sac coûte vingt euros.
Ma valise pèse une tonne !
Il a pesé vingt kilos de sucre.
Ce champ mesure cent mètres de long.
Le spectacle dure deux heures.

Essayez de supprimer ces compléments : vous n’y arriverez pas, car la phrase n’a alors plus aucun sens. Essayez de les déplacer : vous n’y arriverez pas davantage. Il apparaît que, syntaxiquement, ces compléments fonctionnent comme des compléments essentiels.

Pour rappel, un complément essentiel est requis par le verbe : on ne peut ni le supprimer, ni le déplacer librement sans rendre la phrase étrange ou agrammaticale. Il fait pleinement partie du groupe verbal, là où le complément circonstanciel est incident à la phrase entière, à laquelle il ajoute une information annexe.

On touche là aux limites de la grammaire traditionnelle, qui catégorise les compléments avant tout d’après des distinctions sémantiques : les compléments d’objet concernent l’objet de l’action (ce sur quoi elle porte) et les compléments circonstanciels concernent les circonstances de l’action. La linguistique universitaire, quant à elle, nous dit que les compléments d’objet sont essentiels, non déplaçables, non supprimables, et pronominalisables, et que les compléments circonstanciels sont inessentiels, déplaçables, supprimables et non pronominalisables.

Ces deux façons de présenter les choses se recoupent la plupart du temps : autrement dit, les compléments circonstanciels qui valident la définition traditionnelle valident aussi la définition universitaire, et de même pour les compléments d’objet. Mais il y a quelques compléments, et les compléments de mesure en font partie, qui ne rentrent pas dans cette vision binaire des choses. Ils sont comme de petits grains de sable dans un rouage bien huilé.

Les compléments de mesure sont ainsi des compléments essentiels, sans être toutefois des compléments d’objet. Certains linguistes regroupent sous la notion de « locatif » l’ensemble de ces compléments que l’on rangeait naguère un peu trop vite parmi les compléments circonstanciels, et qui se révèlent en fait des compléments essentiels. La terminologie grammaticale officielle du Ministère de l’Education Nationale classe désormais ces compléments parmi les COD, tout en reconnaissant qu’ils sont particuliers, ce qui est aussi quelque peu problématique.

3. Le professeur des écoles, entre deux feux

Les seules personnes que cette ambiguïté peut gêner, ce sont les professeurs des écoles, qui enseignent parfois la grammaire à partir de manuels anciens, ou qui peuvent être déstabilisés par les nouvelles analyses proposées par les nouveaux manuels. Et, plus encore, les candidats au CRPE, qui peuvent être corrigés par des professeurs « vieille école » ou par des linguistes chevronnés.

Mon conseil est le suivant : s’en tenir à ce que dit la Terminologie grammaticale du Ministère de l’Education Nationale, et considérer les compléments de mesure comme des COD. Je suis bien conscient que cette classification pourra étonner des professeurs qui ont une autre habitude. On voit ainsi combien le professeur des écoles, parce qu’il est à mi-chemin entre le grand public et le savant universitaire, se trouve entre deux feux, animé de préoccupations incompatibles, entre le souci d’une présentation de la grammaire cohérente avec les nouvelles injonctions, et le souci d’une continuité simple entre les générations.

Bref, en classe, on n’enseigne pas des querelles de linguistes, mais des outils pour penser la langue. Encore faut-il savoir d’où viennent ces outils — et pourquoi certains grincent.


Pour conclure

Les compléments de mesure ont l’air anodins : un sens parfaitement clair, et l’illusion que la grammaire est une affaire réglée. Pourtant, ils mettent le doigt exactement là où ça fait mal : dans l’écart entre une grammaire qui classe pour rassurer et une grammaire qui analyse pour comprendre. Trop essentiels pour être de simples circonstanciels, trop atypiques pour entrer sans reste dans la catégorie des compléments d’objet, ils rappellent que la langue ne se plie pas toujours docilement à nos tableaux à double entrée.

En ce sens, les compléments de mesure jouent un rôle salutaire : ils obligent à penser la grammaire autrement que comme un ensemble de boîtes étanches. Ils invitent à passer d’une grammaire des étiquettes à une grammaire des fonctionnements. Et ils montrent, une fois de plus, que la linguistique universitaire n’est pas là pour compliquer inutilement la vie des enseignants, mais pour expliquer pourquoi certaines règles scolaires « marchent »… jusqu’au jour où elles ne marchent plus. Entre tradition et description scientifique, la grammaire n’est pas un champ de bataille, mais un terrain de dialogue. À condition d’accepter qu’en grammaire, il n’y a pas de vérité absolue, et qu’est valide toute classification solidement argumentée.

Bibliographie

📚 Ouvrages et publications officielles

Grevisse, M. & Goosse, A. (2016). Le Bon Usage : grammaire française. Duculot.
— Grammaire traditionnelle de référence en langue française, qui présente notamment les compléments circonstanciels, y compris les compléments de mesure (vue traditionnelle).

Riegel, M., Pellat, J.-C. & Rioul, R. (2021). Grammaire méthodique du français (8e éd.). Presses universitaires de France, coll. Quadrige.
— Grammaire universitaire contemporaine qui propose une analyse approfondie des structures grammaticales du français. J’utilise pour ma part l’édition 2009, achetée pendant mes études, mais je renvoie à la plus récente.

Ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse (MENJ). (2020). La grammaire du français : terminologie grammaticale. MENJ.
— Terminologie grammaticale officielle utilisée dans l’enseignement du français en France, définissant les fonctions syntaxiques pour l’école. Un outil incontournable pour tous les professeurs.


🌐 Ressources web / Articles en ligne

LaLangueFrançaise.com. Compléments circonstanciels – Grammaire. Disponible sur : https://www.lalanguefrancaise.com/grammaire/complements-circonstanciels Consulté en ligne.
— Article didactique décrivant la nature et les fonctions des compléments circonstanciels en grammaire traditionnelle.

Wikipedia. Complément circonstanciel. Disponible sur : https://fr.wikipedia.org/wiki/Compl%C3%A9ment_circonstanciel. Consulté en ligne.
— Présentation générale du complément circonstanciel, y compris sa classification dans la tradition grammaticale traditionnelle.

Bandeau grammaire (création personnelle)


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