Il y a d’excellents poètes, qui ne savent pas transmettre leur poésie. Leurs vers sont puissants, inspirants, passionnants, mais, à la lecture publique, il ne se passe rien. Beaucoup de lectures publiques échouent parce que le poète ne sait pas incarner son poème.
Trouver le ton juste
A contrario, je suis parfois tout aussi dubitatif face à des lectures théâtralisées, menées par des comédiens professionnels, qui donnent à voir un spectacle certes très beau en soi, mais qui finit par ne plus servir le texte même. Un poème, s’il est bien écrit, se suffit à lui-même, et certaines mises en voix manquent leur but, lorsqu’elles cessent de le servir, lorsque le texte disparaît sous la performance.
Il faut donc un entre-deux. Un ton juste, qui évite à la fois la lecture ânonnée, timide, bafouillante et la lecture surjouée, hyperthéâtralisée, où le texte finit par disparaître sous la performance. Et cette justesse, le théâtre d’improvisation peut l’apporter.
Un stage de deux jours
Les Journées Poët Poët 2026 ont donc frappé dans le mille, en proposant un stage de deux jours autour de l’Action Theater. Sabine Venaruzzo, poétesse, comédienne et directrice artistique des Journées Poët Poët depuis vingt ans, a précisément été formée aux méthodes d’improvisation de l’Action Theater, et a voulu renouer avec ces débuts. Pour célébrer les vingt ans du festival, elle a eu l’idée d’étendre les Journées au-delà du mois de mars, avec des événements toute l’année. Dont ces deux jours de stage, les 7 et 8 février.
Et pour animer ces deux Journées exceptionnelles, elle a fait appel à Sten Rudstrom, qui est venu tout exprès de Berlin pour nous faire vivre les méthodes d’improvisation de l’Action Theater. Le comédien a lui-même été formé par Ruth Zaporah, créatrice de l’Action Theater, et il anime des stages à l’international.
Face au grand nombre d’inscriptions, l’événement a eu lieu dans une grande et belle salle de danse, située au dernier étage d’une école de danse, au numéro 16 de la rue Cassini, à Nice, à deux pas du port.

Laisser parler le corps
Sten Rudstrom n’était pas là pour enseigner magistralement une technique à reproduire servilement, mais pour libérer le potentiel du corps, pour nous apprendre à faire avec la matière de l’instant présent. Improviser, c’est cela, c’est faire avec. Faire avec les sensations corporelles, avec les sentiments, les pensées. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises sensations : il faut juste faire avec ce qui est. Faire avec soi-même, d’abord. Puis faire avec ce que proposent les autres. Improviser, cela suppose donc d’être ouvert à l’inconnu, d’être prêt à faire avec ce qui se présente dans l’instant présent.
Jouer avec une petite balle orange, évoluer dans l’espace, associer la voix et le geste, interagir par binômes… Les nombreux exercices ont en commun de proposer uniquement des consignes ouvertes. Il ne s’agit pas de reproduire une technique imposée, mais d’explorer ce qu’on peut faire avec une situation donnée. Il y a donc une multiplicité de façons de répondre à la consigne, toutes valables, du moment que l’on teste, que l’on explore, que l’on expérimente.
S’explorer soi-même, être son propre instrument
Cela a fait résonner pas mal de choses en moi. Le maître d’école que je suis s’est évidemment intéressé au sens des consignes. Je sais reconnaître un problème ouvert quand j’en vois un. Je vois l’intérêt de ces consignes ouvertes : laisser expérimenter, faire manipuler, faire s’approprier… Et bien sûr, déformation professionnelle oblige, j’ai bien envie de proposer des exercices semblables à mes élèves. J’ai d’ailleurs déjà mené des séquences d’expression corporelle, à mi-chemin entre l’EPS et le théâtre, auprès d’élèves de maternelle comme d’élémentaire. Alors, oui, ce stage me sera utile dans mon métier.
Ce stage a aussi ranimé en moi des souvenirs de cours de théâtre amateur au Centre Culturel de Cagnes-sur-Mer. Pendant quatre ans, avec Laurence Morena, Christian Irr et Tony Cousin, j’ai pratiqué des exercices de ce genre. La première partie de leurs séances consistait précisément en des exercices de libération du potentiel corporel et vocal, avant d’en venir à de la mise en scène de petites pièces de théâtre. La pandémie a fait que j’ai arrêté le théâtre au Centre Culturel de Cagnes-sur-Mer, et depuis j’ai retrouvé les planches de la scène en faisant partie de la troupe de l’association Polychromes, à Nice.
J’ai également trouvé beaucoup d’écho entre ce qui était demandé lors de ce stage et la pratique du Hatha Yoga, que j’ai expérimentée pendant quatre ans à l’université de Nice, puis pendant deux ans à Cagnes-sur-Mer. Se connecter avec son corps, ne pas s’accrocher à ses pensées, faire avec la matière de l’instant présent… Je pense que mon passé de pratiquant de yoga m’a aidé à lâcher prise, à accepter de jouer le jeu, à entrer en contact avec mon corps et à accepter ce qu’il proposait.
Aussi, je pense que l’Action Theater, tel que je l’ai vécu à travers ce stage, est certes un outil pour libérer le potentiel d’improvisation de chacun d’entre nous, ce qui est son but premier, mais qu’il est aussi un outil de connaissance de soi. Ce n’est pas si souvent, dans nos sociétés contemporaines happées par le travail et par la consommation, que l’on prend le temps de se connecter avec soi-même, avec les sensations corporelles, avec les pensées, avec la matière de l’instant présent, avec la présence de l’autre. Et c’est une chose que nous devrions faire beaucoup plus souvent.

Un groupe très bienveillant
Il y a aussi quelque chose que je retiens de ce stage, c’est la qualité des rapports humains qui s’instaure presque d’emblée, naturellement. C’est quelque chose qui devient tellement rare dans nos sociétés contemporaines qu’il m’importe de le noter. L’absence de jugement, l’écoute, l’attention à l’autre. Sten Rudstrom a fréquemment instauré des temps d’échanges en binômes, invitant chacun à partager son ressenti sur ce qu’il venait de vivre. C’est finalement assez rare aussi d’être invité à parler à cœur ouvert avec un presque inconnu, à propos de choses aussi intimes que le vécu corporel, les émotions, les pensées.
Je pense que, dans notre quotidien d’humains du XXIe siècle, nous ne faisons pas assez attention aux autres. Faire de l’impro à deux, c’est aussi devoir laisser sa place à l’autre, accueillir ce qu’il propose, accepter l’autre dans sa différence, dans son ressenti qui n’est pas forcément le mien, et faire le choix de répéter son geste, de le prolonger, ou de bifurquer dans un autre sens.
Personnellement, je me suis senti très à l’aise avec ce groupe. Je n’en connaissais qu’une partie. J’ai trouvé ce groupe très bienveillant, sans jugement, sans esprit de compétition, sans luttes d’égo, ce qui est assez rare aujourd’hui. En y réfléchissant, je me rends compte que ce groupe était très majoritairement féminin. Et je me demande si ça n’a pas joué. Je pense que bien des dysfonctionnements dans les rapports humains viennent de la masculinité toxique. Entendons-nous : je n’ai pas dit que le problème vient des hommes, j’ai dit qu’il vient d’un certain type d’attitude, bien plus souvent masculin que féminin, consistant à vouloir dominer, posséder, maîtriser… Ce stage a au contraire été une école de lâcher-prise, d’écoute, de bienveillance.
Cette bonne ambiance m’a mis parfaitement à l’aise, alors qu’il s’agissait d’un stage qui se déroulait presque exclusivement en anglais. J’appréhendais un peu la barrière de la langue, et je dois dire que ça n’a pas été du tout un problème. Sten Rudstrom n’est pas intervenu en tant que théoricien, il n’y a pas eu de long temps d’explications initiales, il n’a pas non plus mis en avant son parcours personnel : la pratique a été centrale dès le début, avec des consignes exprimées avec un vocabulaire simple, et une absence totale de verticalité. Je dois ici remercier aussi chaleureusement l’ami Tristan Blumel, du PoëtBuro, qui s’est prêté avec brio à l’exercice de la traduction simultanée, aidé par le fait d’avoir déjà suivi un stage avec lui.
De l’impro à la poésie
Faire avec ce qui vient. Laisser être, sans jugement. Accepter les données du corps, dans l’instant présent. Mettre de côté la tentation d’intellectualiser, d’étiqueter, de ramener à du connu. Accepter l’inconfort de l’inconnu. Être vraiment présent. Quoi que je ressente, c’est ma matière, ce avec quoi je vais composer. Je ne sais pas à l’avance ce que je vais raconter. Je ne décide pas, je fais avec ce qui vient. J’exprime ce qui vient. Un geste, puis un souffle, un son, un mot, une phrase. Il n’y a pas de direction imposée, pas de thème, pas de sujet à traiter. Juste, exprimer ce qui vient. Être attentif à soi, être attentif au partenaire. Continuer, rèpéter, bifurquer. Faire, dans l’instant présent. Être. Au-delà de l’impro, n’est-ce pas aussi cela, la poésie?
Ce workshop d’improvisation théâtrale et poétique a eu lieu dans le cadre des vingt ans des Journées Poët Poët, un festival international de poésie contemporaine porté par la compagnie « Une petite voix m’a dit » et par le Poët Buro. Les prochains événements auront lieu du 11 au 22 mars. Sten Rudstrom reviendra lors de la soirée au Centre Culturel de la Gaude, le vendredi 20 mars, pour une soirée qui s’annonce d’ores et déjà exceptionnelle. Retenez bien la date !
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Merci pour ce bel article qui sonne …juste.
Oui, Sten nous a donné envie de donner de la voix. Merci à lui, Merci à Sabine, de nous faire boire à la Source. Merci au groupe dans son ensemble et à chacun, en particulier, dans chaque instant ou moment de rencontre. La Poésie pourra se donner a entendre, dans la rue, dans l’espace public, sur scène, pour le Festival Poët Poët. Elle rejoindra ainsi la tradition orientale de l’oralité de la Poèsie. Faire entendre sa musique.
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Eh oui ! Merci beaucoup pour ta présence !
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