Pourquoi les mystiques rencontrent la poésie

Certaines personnes disent avoir fait une expérience hors du commun. Celle d’une rencontre directe avec le divin, d’une expérience personnelle du divin. Ces personnes emploient, pour décrire ces expériences, les mots qu’elles ont à leur disposition : leur récit est le reflet de leur culture, de leur religion, de leur époque. Ce genre d’expériences est documenté à toutes les époques et dans toutes les aires culturelles, mais les mots employés pour les décrire varient fortement d’un milieu à l’autre.

Cependant, il y a un point commun qui transcende les époques et les aires géographiques : l’impression que les mots ne peuvent pas réellement rendre compte de ce qui a été vécu, que le langage humain ne permet pas réellement de nommer cette expérience hors du commun. Et c’est pourquoi les récits d’expériences mystiques rencontrent la poésie.

Josiane Rieu est Professeur des Universités à Nice. Spécialiste de la littérature française du XVIe siècle, elle est membre du Centre Transdisciplinaire d’Épistémologie de la Littérature et des Arts Vivants (CTELA). Elle s’est intéressée à cette stylistique de l’ineffable. Elle a montré, à l’occasion d’un séminaire adressé à des étudiants de Master Recherche, que les écrivains mystiques, lorsqu’ils veulent rendre compte de leur rencontre avec le divin, butent contre les limites du langage, et se tournent spontanément vers des procédés poétiques.

Une expérience intime du divin

Qu’est-ce qu’un mystique ? C’est, pour le dire simplement, une personne qui a fait une expérience personnelle, intime, du divin. Des mystiques, il y en a sans doute dans toutes les religions. Mais face à un domaine si vaste, Josiane Rieu a resserré le champ en ne s’intéressant qu’au mysticisme chrétien, c’est-à-dire aux personnes qui étaient baignées de culture chrétienne au moment où elles ont fait cette expérience bouleversante.

Un parcours des écritures de l’ineffable

Josiane Rieu a donc proposé un parcours allant de Grégoire de Nysse à Jean de la Croix, en passant par Augustin ou Thérèse d’Avila. Des écrivains pour la plupart canonisés par l’Église Catholique, mais dont il s’agit d’étudier l’œuvre avant tout, et plus précisément les procédés littéraires et stylistiques par lesquels se transmet cette expérience de l’ineffable. Car tel est bien l’enjeu pour ces écrivains : dire l’indicible.

En décrivant le langage employé par les mystiques, Josiane Rieu nous permet aussi de mieux comprendre la nature du poétique. La poésie commence là où le langage ordinaire trouve ses limites. Dire l’indicible, c’est théoriquement impossible, c’est une contradiction évidente, mais la poésie le peut. Aussi la poésie est-elle liée avec la spiritualité, et c’est en ce sens qu’elle n’est pas simplement un genre littéraire parmi d’autres, mais le couronnement du langage porté à sa plus haute expression.

Le mysticisme chrétien : la sensation d’un amour rayonnant

Pour introduire à la lecture de ces auteurs qui peuvent sembler lointains et difficiles d’accès à des étudiants d’aujourd’hui, Josiane Rieu part de cette phrase très simple qui est l’un des fondements du christianisme : « Dieu est Amour ». Contrairement à d’autres religions où Dieu est présenté comme lointain et inaccessible, le christianisme affirme que Dieu s’est incarné sous forme humaine à travers Jésus-Christ.

Contrairement aux religions antiques où les Mystères étaient réservés aux seuls initiés, le christianisme a une vocation universelle. Le sens du mot « Mystère » change alors avec l’avènement du christianisme. Le christianisme entend s’adresser à tous.

Dans le christianisme, Dieu va vers l’homme, il se donne, il se communique. Qui que nous soyons, quoi que nous ayons fait, Dieu nous aime déjà, sans que nous ayons à le mériter, sans que nous ayons à être digne de cet amour, inconditionnellement. Il est comme une fontaine débordante, rayonnante, qui s’écoule dans toutes les directions, et cherche à remplir tous les cœurs. Mais Dieu ne fait pas la totalité du chemin. Il veut aussi nous élever vers lui. Il nous tend la main, mais nous laisse libre de saisir ou non cette main. Il y a un effort à faire pour aller vers lui, pour répondre à cet amour qu’il nous donne.

Un mystique chrétien, c’est donc une personne qui a ressenti, au fond d’elle-même, cet amour divin, cette présence invisible mais chaleureuse, impossible à décrire avec des mots rationnels, mais que les écrivains vont pouvoir aborder avec un langage poétique. Un mystique chrétien, c’est une personne qui entre, librement et progressivement, dans un processus d’unification avec Dieu, dans une relation qui transforme la personne de l’intérieur, en communion avec Dieu. Pour le dire encore autrement, un mystique chrétien est quelqu’un qui laisse Dieu grandir en lui, qui accepte d’être transformé par cette présence intérieure, et qui avance vers une union toujours plus profonde — sans perdre son humanité, mais en l’accomplissant.

Quelques grands mystiques chrétiens

Grégoire de Nysse : l’un des premiers mystiques chrétiens

Grégoire de Nysse (Wikipédia)

C’est d’abord une voix extrêmement ancienne qu’a convoquée Josiane Rieu dans son cours sur les écritures mystiques. Grégoire de Nysse est né vers 335, et est mort vers 395, dans l’Empire romain d’Orient. Il fait partie de ce que l’on appelle les Pères de l’Eglise, autrement dit ces personnes qui, dans les tout débuts du christianisme, ont contribué à poser les fondements de cette religion. Il a été canonisé par l’Eglise. Nous nous trouvons donc au début du Moyen-Âge.

Grégoire de Nysse apparaît ainsi à une époque où le christianisme, désormais toléré sous Constantin Ier, doit préciser sa doctrine face aux hérésies. Il combat notamment l’arianisme (la doctrine d’Arius), qui faisait du Christ une créature inférieure au Père, ainsi que certaines influences néo-platoniciennes concevant Dieu comme un principe impersonnel. Dans ce contexte, il contribue à affermir la foi chrétienne et à formuler ses fondements doctrinaux.

Grégoire est surtout considéré comme l’un des fondateurs de la mystique chrétienne. Pour lui, la vie spirituelle est animée par un désir fondamental, un eros orienté vers l’union à Dieu. Ce désir exprime un manque, mais il est déjà signe de la présence de Dieu dans l’âme. Dans La Vie de Moïse, il présente l’itinéraire spirituel comme une marche progressive vers Dieu, symbolisée par l’entrée dans la ténèbre. Plus l’âme avance, plus elle découvre que Dieu dépasse toute connaissance, et chaque lumière nouvelle ouvre sur une profondeur encore plus grande. La nature humaine est ainsi caractérisée par un mouvement infini de croissance et de perfectionnement. Même dans la béatitude, selon Grégoire, l’âme continue de progresser sans jamais épuiser l’infini de l’amour divin.

Où est Dieu ? Comme le montre ce schéma issu de mes notes du cours de Josiane Rieu, Dieu est déjà en l’Homme, puisqu’il se déverse en lui telle une fontaine irradiante, qu’il déverse son Amour en l’Homme (à gauche). L’homme accède à Dieu par l’intermédiaire de Jésus-Christ, qui fait le lien entre l’Homme et la Trinité (à droite).

La pensée de Grégoire de Nysse articule mystique et théologie : l’homme est défini comme un être en tension vers Dieu, mû par le désir (éros) qui oriente toute son existence. Contrairement aux visions dualistes héritées du néoplatonisme, la tradition chrétienne valorise l’incarnation et l’unité du corps et de l’esprit : la rencontre de Dieu n’est pas réservée à une élite spirituelle mais commence déjà dans le désir de Dieu, qui est gratuité de la grâce et point de départ du chemin spirituel.

La connaissance de Dieu est un processus dynamique et asymptotique : on progresse vers le mystère sans jamais le posséder. Plus l’homme avance, plus il découvre l’invisibilité de la nature divine, figurée par l’entrée de Moïse dans la ténèbre. Cette idée rejoint l’analyse du retrait de l’être chez Martin Heidegger, pour qui l’être se donne précisément dans son retrait.

L’itinéraire spirituel est donc un mouvement d’union, non de saisie intellectuelle : on connaît Dieu par la présence et par l’amour, qui unifient les facultés humaines. Comprendre sans aimer conduit à la sécheresse intellectuelle, aimer sans comprendre expose à l’illusion ; la croissance humaine doit conjuguer intelligence et amour. La mystique devient ainsi constitutive de l’anthropologie chrétienne.

Cette conception s’oppose aux lectures dualistes ou gnostiques qui dévalorisent la matière et au risque de projection dénoncé par Ludwig Feuerbach, pour qui Dieu peut être interprété comme projection de la conscience humaine. Chez Grégoire de Nysse, au contraire, la relation à Dieu est un mouvement ontologique de croissance sans fin, « de commencements en commencements », qui se poursuit même dans l’au-delà : la plénitude n’est pas un terme figé mais un dynamisme d’élévation spirituelle.

Les Confessions d’Augustin : un dialogue avec le divin

Saint-Augustin (Wikipédia)

Augustin d’Hippone est un père de l’Église majeur, à la fois théologien, rhétoricien et penseur de la personne humaine, dont l’influence est comparable à celle de Saint Thomas d’Aquin. Né en 354 à Tagaste, formé à la rhétorique latine, il s’est d’abord intéressé à la philosophie et a été marqué par le manichéisme puis par le néoplatonisme de Plotin avant sa conversion tardive en 386, qui fut l’aboutissement d’un long chemin intérieur. Son œuvre principale, Les Confessions, inaugure un modèle d’écriture autobiographique et spirituelle où la vie personnelle devient le lieu d’un dialogue entre l’homme et Dieu, l’autobiographie se transformant en relation vivante plutôt qu’en analyse autocentrée.

Augustin y exprime l’aspiration infinie du cœur humain vers Dieu, selon l’idée que l’homme est créé pour la louange et demeure inquiet tant qu’il ne repose pas en Dieu, tension qui associe désir spirituel et intelligence de la foi. Sa pensée articule mémoire, intelligence et amour comme empreinte trinitaire de l’âme, orientée vers la communion avec Dieu, dans une conception du temps compris non comme une dégradation mais comme un temps de maturation et de gestation spirituelle. L’écriture augustinienne, mêlant rhétorique, lyrisme et théologie, privilégie l’apostrophe et le dialogue avec Dieu, faisant de la parole humaine un moyen imparfait mais essentiel pour rejoindre le Verbe intérieur, et les Confessions racontent ainsi une vie relue comme histoire de la rencontre divine, où la recherche de Dieu révèle paradoxalement sa présence déjà agissante dans l’âme humaine.

La pensée mystique de Saint-Augustin insiste sur le caractère dynamique et progressif de la vie spirituelle : la foi est un mouvement de croissance, de purification du désir et de conversion permanente plutôt qu’un état acquis une fois pour toutes. En outre, Augustin développe une philosophie du langage et du temps : la parole humaine, bien qu’imparfaite, peut devenir un médiateur entre l’homme et Dieu lorsqu’elle est « baptisée » par la recherche du Verbe éternel, et le temps n’est pas conçu comme une dégradation mais comme une distension de l’âme orientée vers l’éternité. Josiane Rieu évoque également la dimension collective, collégiale, ecclésiale de la pensée d’Augistin, où l’unité de l’humanité est pensée à l’image du corps du Christ, l’Église étant comprise comme une réalité en transformation continue vers l’unité spirituelle et l’amour.

Bernard de Clairvaux : la mystique sponsale

Bernard de Clairvaux (Wikipédia)

Pour Josiane Rieu, il y a grossièrement deux sortes de mystiques : ceux qui louent le caractère infini et inaccessible de Dieu, et ceux qui, au contraire, se sentent intimement proches de Lui. Le mysticisme chrétien s’inscrit dans cette deuxième tendance : il affirme l’union de l’humanité et de la divinité dans la personne du Christ, ce qui fonde la possibilité d’une rencontre véritable entre Dieu et l’homme. C’est pourquoi, avec Bernard de Clairvaux, nous allons parler de mystique sponsale.

Cet adjectif, « sponsal », est inconnu du TLFi (Trésor de la Langue Française informatisé, publié par le CNRTL et l’Atilf). Il se trouve en revanche dans le glossaire de l’Eglise Catholique, édité par la Conférence des Evêques de France : « Caractérise l’amour spécifique entre un homme et une femme. Ce terme est utilisé dans la Bible, comme d’autres traduisant la séduction ou la passion, pour décrire l’amour de Dieu pour les hommes. » Le Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse parle, quant à lui, des « sponsalies », qui désignent les mariages dans l’Antiquité romaine. Le mot latin sponsus désigne l’époux.

La métaphore sponsale trouve son origine dans la Genèse, où l’homme et la femme, créés à l’image de Dieu, sont appelés à devenir « une seule chair ». Saint Paul interprète le mariage comme un mystère renvoyant à l’union du Christ et de l’Église. Cette lecture éclaire le Cantique des cantiques, compris comme l’allégorie de l’amour entre Dieu et son peuple, puis entre le Christ et l’âme. Dans la tradition prophétique, notamment chez Isaïe, Dieu se présente comme l’Époux d’Israël. Cette image rompt avec les cultes de fécondité païens et affirme une relation personnelle et exclusive. Le dialogue amoureux du Cantique, avec la quête nocturne de la fiancée, devient figure du désir spirituel et de la croissance dans l’Amour divin.

Bernard de Clairvaux vécut au XIIe siècle, à une époque qui relit Aristote à travers Avicenne, et qui postule la possibilité pour l’Homme de connaître Dieu par un acte d’amour (capax dei). Anselme de Cantorbéry formule le principe « fides quaerens intellectum » : la foi cherche l’intelligence, et l’amour comble l’abîme entre l’homme et Dieu. Né en 1090, entré à Cîteaux à 22 ans, Bernard fonde l’abbaye de Clairvaux et devient une figure majeure du mouvement cistercien. Il promeut l’austérité, la pauvreté et le dépouillement, refusant les séductions esthétiques qu’il associe à une dispersion de l’âme.

Bernard voit dans l’âme humaine une image analogique de la Trinité : mémoire (Père), intelligence (Fils) et volonté (Saint-Esprit). Cette structure fonde la capacité de l’homme à Dieu (capax Dei) et manifeste une connexion ontologique entre créature et Créateur. L’homme possède des facultés sensibles et intellectuelles ordonnées à l’amour. Les passions, loin d’être mauvaises en elles-mêmes, deviennent des forces vitales si elles sont orientées vers le bien. L’âme est appelée à devenir une œuvre d’art façonnée par la grâce. Toutes ses facultés doivent s’harmoniser pour permettre l’infusion divine. Cette transformation progressive configure l’homme au Christ et réalise en lui l’union sponsale. Bernard décrit l’union à Dieu comme une étreinte mystique, un « baiser » spirituel où l’Esprit Saint opère la rencontre. L’intellect devient le fruit de l’affection : l’amour illumine la connaissance et l’élève.

Pour comprendre cette Union de l’homme à Dieu, il se fonde sur la certitude de Dieu et sur la grâce d’illumination qui est la source de la vraie joie. Il s’oppose à toute la théologie et la philosophie de son époque qui partait de l’expérience du doute. Saint-Bernard s’écarte du doute et fonde tout sur la foi : ça vient d’une expérience personnelle de sa part. Ça va être quelque chose de nouveau d’une certaine façon puisque les cisterciens accordent une grande place à la sensibilité personnelle, à la psychologie, à l’époque où on commençait à voir d’une nouvelle manière le Christ. Avant, on insistait sur la divinité en le Christ, là, on va insister sur la vie humaine du Christ. S’appuie sur cet amour personnel : « La cause d’aimer Dieu est Dieu. La mesure en est d’aimer sans mesure. » Par définition infini, premier, englobant, et l’homme est invité à entrer dans cet amour. Et c’est à la fine pointe de l’âme (acies mentis), l’homme possède une expérience de Dieu, est capable de Dieu (capax Dei). A la fine pointe de l’âme, il y a une connexion qui l’ouvre à l’infini et le met en relation avec l’infini de Dieu.

L’homme peut s’unir à Dieu par delà le péché qui l’a entraîné dans une région de dissimilitude, où il a perdu la ressemblance à Dieu. L’âme devient comparable à une épouse faisant une seule chair avec le Christ, et son intériorité trinitaire sera alors rénovée par la grâce. C’est par l’union à l’humanité du Christ que s’opère cette connexion, et par cette humanité du Christ, il va avoir part à la connexion mystérieuse entre l’humanité et la divinité, à toute la trinité. L’homme a l’âme courbée (curbatio) sur soi-même, et c’est le contraire d’une connaissance de soi ; cependant, l’amour égoïste (amor carnalis) contient une part de vérité puisqu’il est un premier degré qui conduit l’homme à la connaissance de soi. Il faut dépasser ce premier degré, décourber l’âme et s’ouvrir à Dieu. Cette reconnaissance de la sève qui anime l’homme va lui permettre de grandir et de ne pas se dessécher sur lui-même.

Dans ses textes consacrés à la Trinité, l’amour constitue le cœur de l’expérience mystique. Bernard de Clairvaux parle de « baiser » pour désigner symboliquement l’union de l’âme avec Dieu. Dans cette perspective, le Christ est figuré comme l’époux de l’âme humaine. L’union spirituelle s’accomplit progressivement, Dieu apprenant à l’homme à aimer selon un mouvement d’approfondissement intérieur. Bernard distingue ainsi plusieurs degrés dans l’amour : d’abord l’amour de soi-même, puis l’amour de Dieu pour les biens qu’il procure, ensuite l’amour de Dieu pour lui-même et l’amour de l’autre pour lui-même, jusqu’à une forme d’extase où l’âme se détourne de l’égocentrisme pour ne plus voir que l’autre. Le dernier degré consiste à s’aimer soi-même pour Dieu, c’est-à-dire à s’aimer selon l’amour même dont Dieu aime l’homme et à aimer autrui de cet amour divin. L’amour de Dieu n’exclut jamais l’humanité, car il est un amour dynamique qui se manifeste dans un mouvement continu d’ouverture vers l’homme.

Ignace de Loyola : un mystique de la Renaissance

Ignace de Loyola
(Wikipédia)

Avec Ignace de Loyola, nous arrivons au XVIe siècle, une période marquée par la Renaissance, et par une évolution de la pensée européenne, davantage centrée sur l’individu. Ainsi, la spiritualité ignacienne prend en compte l’unicité de chaque personne et la manière singulière dont l’Esprit agit dans chaque conscience. Cette évolution correspond à un déplacement de la pensée religieuse vers l’analyse de l’intériorité et des mécanismes psychologiques du sujet.

Né dans la noblesse espagnole, destiné à une carrière militaire, Ignace voit sa vie changer en raison d’un accident qui lui impose un repos forcé. Il lit des récits spirituels, et se sent appelé par l’expérience mystique. Cette période est décisive : Ignace commence à analyser les mouvements de son âme et à interpréter ses joies et ses inquiétudes comme des signes de l’action divine. Ses visions spirituelles demeurent pour lui un mystère. Il les reçoit sans chercher à les analyser rationnellement, adoptant l’attitude « Dieu sait » (Deus scit), qui marque la limite du discours humain face au divin.

L’apport majeur d’Ignace réside dans l’élaboration d’une méthode d’exploration de l’intériorité humaine fondée sur le discernement des mouvements de l’âme. Cette méthode prend en compte les émotions humaines, la psychologie de l’individu, ce qui est nouveau. En somme, si l’on se sent bien, heureux, léger, c’est que Dieu a une action transformante sur la psyché individuelle. Si, en revanche, l’on ne se sent pas bien, c’est que l’on n’est pas aligné avec Dieu.

Dans les Exercices spirituels, Ignace de Loyola propose une méthode en quatre semaines, dont la durée doit être adaptée au rythme psychologique du méditant. La première semaine est consacrée à la purification intérieure par l’examen de la vie passée, la reconnaissance des erreurs mais aussi des bienfaits reçus de Dieu. Le rôle du directeur spirituel est d’aider à distinguer les fausses culpabilités des véritables fautes. La deuxième semaine porte sur la contemplation de la vie du Christ dans son humanité. Le méditant est invité à mobiliser ses cinq sens et son imagination pour se représenter les scènes évangéliques : l’Annonciation, la naissance du Christ ou la vie quotidienne de Jésus. L’imagination, auparavant suspecte dans la tradition spirituelle, devient un instrument de connaissance intérieure. La troisième semaine médite la passion du Christ, tandis que la quatrième s’ouvre sur la résurrection et la participation à la joie divine. L’ensemble du parcours vise à intégrer toute l’existence humaine dans le mouvement du salut.

La mystique ignacienne est tournée vers l’action : percevoir la présence de Dieu dans les gestes quotidiens et collaborer à l’œuvre divine dans le monde. L’être humain n’est pas inactif, il doit coopérer consciemment à l’action divine. L’Homme doit devenir un lieu de diffusion de la Grâce divine.

La mystique d’Ignace de Loyola représente une étape importante de la modernité spirituelle. Elle introduit une psychologie du discernement, valorise l’expérience intérieure et propose une spiritualité de l’action fondée sur la coopération entre la liberté humaine et la grâce divine. L’essentiel de sa pensée réside dans l’idée que l’homme doit apprendre à reconnaître la présence de Dieu en toutes choses et à orienter l’ensemble de sa vie vers l’union avec lui.

Thérèse d’Avila : la réforme du Carmel et la transverbération

Thérèse d’Avila (Wikipédia)

Thérèse d’Avila vécut dans une Espagne marquée par la Reconquista, par la coprésence de plusieurs religions (christianisme, Islam, judaïsme), par des conversions forcées au christianisme, et par des tensions religieuses au moment de l’essor du Protestantisme. C’est un moment d’intense réflexion religieuse, marquée par la réforme des ordres religieux, dans laquelle vont s’inscrire Thérèse d’Avila et Jean de la Croix.

Issue de la noblesse, Thérèse d’Avila n’est pas entrée dans les Ordres par conviction religieuse, mais parce que cela était une pratique courante à l’époque. Mais, une fois entrée, elle y a trouvé la foi. Et elle a entrepris une vaste entreprise de réforme de l’Ordre du Carmel, en poussant Jean de la Croix à faire de même pour la branche masculine, en visant une organisation moins mondaine, plus stricte, et plus capable de faire croître l’amour divin dans l’individu. L’union avec Dieu est présente, à l’état latent, dès le départ, mais il faut la faire grandir, la faire vivre, en se rapprochant toujours plus de Dieu. Thérèse d’Avila et Jean de la Croix vont se poser en modèles personnels de cette union transformante, en racontant leurs propres expériences mystiques.

Thérèse d’Avila a en effet vécu des expériences hors du commun, des miracles (lévitation, visions…). En particulier, elle rapporte avoir connu la transverbération : une vision où un ange lui enfonce à plusieurs reprises un dard enflammé dans le cœur. Elle parle d’une douleur très vive, mais en même temps d’une joie et d’un amour immenses : la blessure n’est pas physique au sens ordinaire, mais intérieure, spirituelle. Elle symbolise l’irruption de Dieu dans l’âme, qui la blesse pour la transformer. Cette vision s’inscrit dans toute une imagerie chrétienne, avec des images de cœurs transpercés que l’on rencontrait parfois en Espagne, et un vocabulaire de l’amour que l’on retrouve chez Pétrarque. Même si cela nous semble étrange aujourd’hui, il n’y avait pas, à l’époque, de distinction nette entre amour charnel et amour spirituel : c’est le même amour qui reflète l’Amour de Dieu. Bien sûr, il ne faut pas rechercher l’extase pour l’extase, la vision pour la vision : cela a donné lieu à des excès, des démonstrations exagérées du fait d’être « touché par la Grâce », et Molière s’en est moqué. Quand Thérèse d’Avila est morte, on a fait son autopsie, parce qu’on voulait savoir (la médecine avait progressé), et on a vu que son cœur portait des cicatrices alors qu’elle n’avait pas de blessures sur le corps. Ces blessures auraient dû la faire mourir.

Jean de la Croix : de la nuit de l’âme à l’union mystique

Jean de la Croix (Wikipédia)

On a parfois rapproché Jean de la Croix des mystiques orientales en raison de son insistance sur la nuit et sur l’inconnaissance. Pourtant, contrairement aux traditions qui visent l’Un ineffable et indifférencié, sa pensée s’inscrit dans la révélation chrétienne : il ne s’agit pas d’une dissolution de la personne, mais d’une transformation dans l’Amour. Le « rien » désigne le chemin de dépouillement par lequel l’âme est purifiée. Il utilise l’image du bois plongé dans le feu : le bois devient feu sans cesser d’être bois. L’union à Dieu est transitoire en cette vie et repose sur deux modes de présence : une présence naturelle, par laquelle Dieu soutient toute créature dans l’être, et une présence surnaturelle, donnée au baptême et actualisée par la libre coopération de la volonté. Dieu n’agit pas sans la liberté humaine ; il éclaire l’âme comme un rayon traverse une vitre, et celle-ci devient « Dieu par participation ».

Dans la ligne de Thérèse d’Avila, l’âme est comparée à un château composé de sept demeures. L’oraison y est présentée comme une rencontre progressive qui conduit de la lutte contre le péché à l’union transformante. Les étapes comprennent le recueillement, la quiétude, les fiançailles spirituelles et les purifications profondes. La volonté joue un rôle essentiel dans ce chemin.

La vie de Jean de la Croix fut marquée par la pauvreté, l’emprisonnement à Tolède — où il composa plusieurs de ses poèmes — les accusations et l’exil. Parmi ses œuvres figurent La Montée du Carmel, La Nuit obscure, Le Cantique spirituel et La Vive Flamme d’amour. Dans le poème composé en prison (« Je connais la source… »), il évoque un chemin qui passe par la nuit et conduit, par la foi, à la contemplation du mystère trinitaire et à l’Eucharistie. Les Strophes décrivent le dépouillement nécessaire : ascension du mont Carmel, nuits des sens, de l’entendement, de la mémoire et de la volonté, puis nuit passive où Dieu agit. Dans La Vive Flamme d’amour, l’âme est transformée par le feu divin : elle participe à la gloire sans devenir Dieu.

Ce parcours à travers l’Histoire nous a permis de découvrir quelques grands mystiques chrétiens. De Grégoire de Nysse à Jean de la Croix, tous cherchent l’union mystique avec Dieu, mais ils l’expriment diversement selon l’époque, le contexte historique, et leur personnalité propre. Ils vivent une expérience qui dépassent le langage conceptuel ordinaire. Et c’est pourquoi ils ont besoin de recourir aux procédés de la poésie : métaphores, symboles, rythmes… L’expérience mystique ne peut être décrite qu’en langage analogique. La poésie devient donc le lieu d’une médiation entre le mystère divin et l’expérience humaine, une écriture initiatique qui accompagne le mouvement de l’âme vers l’union avec Dieu.


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Remerciements

Je remercie Josiane RIEU, professeur de littérature du XVIe siècle à l’Université de Nice, pour son cours passionnant sur les liens entre littérature et expérience mystique. L’article que vous venez de lire est directement inspiré de mes notes de cours.

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