Les pièges de la prononciation française

La prononciation du français est souvent perçue comme « élégante », « musicale », parfois même « facile » en raison d’une relative stabilité grapho-phonétique. Pourtant, pour un locuteur étranger ou pour un enfant qui apprend à lire, elle constitue un terrain semé d’embûches. Ces difficultés ne tiennent pas seulement à des sons inconnus : elles relèvent d’un système phonologique, prosodique et morphophonologique cohérent, mais profondément différent de celui de nombreuses langues. Comprendre ces pièges, c’est entrer dans l’architecture intime du français. Loin de décourager, cette exploration permet d’acquérir une prononciation plus sûre, plus proche de celle d’un locuteur natif.

Dans un précédent article, je notais que, contrairement à ce que peuvent laisser penser les six lettres A, E, I, O, U, Y de notre alphabet, il y a en français un grand nombre de voyelles. Chacune de ces lettres, selon l’accent inscrit dessus, selon son entourage dans le mot, selon si elle est nasalisée ou non, peut se prononcer différemment.

1.1. De nombreux sons vocaliques

Certains de ces sons vocaliques existent dans de nombreuses langues et ne poseront guère de problèmes. D’autres, en revanche, sont plus rares, et sont plus difficiles à prononcer pour des locuteurs anglophones, hispanophones ou italophones.

#SonGraphies principalesexemples
1[i]ifini
2[e]é, -er, -ez, etété, parler, vous parlez, poulet
3[ɛ]è, ê, e (syllabe fermée), ai…flèche, fête, sel, traitre…
4[a]apatte
5[ɑ]âpâte
6[y]ulune, prune
7[u]ouroute
8[ə]efenêtre
9[ø]eu (syllabe ouverte)peu, deux, jeu
10[œ]œu, eu (syllabe fermée) œuf, cœur, sœur… vs. peur, leur
11[o] ferméo, ô, au, eaulavabo, hôtel, auto, seau
12[ɔ] ouvertogrotte, bosse,
13[õ] nasalon, omson, ombre (n→m devant m, p, b)
14[ã] nasalan, am, en, emmaman, ampoule, entrée, décembre
15[ɛ̃] nasalin, imfin, timbre (n→m devant m, p, b)
16[œ̃] nasalunun, brun

Je compte ainsi pas moins de seize sons vocaliques en français contemporain, là où il y en a seulement sept en italien (qui n’a aucune nasale), et six en arabe (trois longues et trois brèves).

1.2 Des oppositions phonétiques fines et qui dépendent du contexte

Certaines distinctions sont difficiles à percevoir et à produire :

  • [e] vs [ɛ] (été / était)
  • [o] vs [ɔ] (peau / porte) (épaule / espagnole)
  • [ɑ] vs [a] (pâte / patte)

Les mêmes graphies donnent parfois des sons différents. Ainsi, on a tendance à prononcer les verbes au futur avec un [e] fermé (j’aurai se prononce « joré ») et les verbes à l’imparfait ou au conditionnel avec un [ɛ] ouvert (j’aurais se prononce « jorè »).

La prononciation change parfois selon l’entourage consonantique de la voyelle. Ainsi, dans une syllabe fermée, la lettre e aura tendance à avoir le son [ɛ] ouvert (pel-le) alors que, en syllabe ouverte inaccentuée, elle se prononcera souvent [ə] (fe-nê-tre).

Les consonnes posent moins de problème que les voyelles en français. Néanmoins, il y a quelques points de vigilance.

2.1. Le r uvulaire

Le r français standard est une fricative ou vibrante uvulaire [ʁ], produite au fond de la gorge. Pour un locuteur hispanophone ou italien, habitué au [r] roulé apical, le passage à une articulation postérieure représente un déplacement articulatoire considérable.

Il faut éviter deux excès :

  • le r trop roulé (effet « espagnolisant »)
  • le r trop affaibli ou vocalisé (influence anglophone)

2.2. Les consonnes finales non prononcées

L’un des paradoxes du français est l’écart entre l’orthographe et la réalisation phonétique. Dans petit, grand, froid, la consonne finale est généralement muette. Mais elle peut réapparaître dans certains contextes (liaison). Cette instabilité apparente constitue un piège majeur.

Exemple : Dans « un petit bateau« , le t est muet, mais il ne l’est pas dans un petit enfant (liaison).

2.3 Les prononciations qui changent selon le contexte

En français, un même graphème peut avoir plusieurs prononciations selon le contexte. Ce tableau montre les principaux cas, avec la lettre, le contexte, le son (API) et un exemple, pour aider à éviter les pièges classiques de la prononciation.

Graphèmecontexteprononciationexemple
gdevant consonne[g]grotte, ogre
gdevant a, o, u[g]gare, goutte…
gdevant e, i, y[ʒ]page, girafe, gyrophare
gudevant e, i, y[g]figue, gui, Guy
gedevant a, o, u[ʒ]mangeoire
cdevant consonne[k]crotte
cdevant a, o, u[k]carotte
cdevant e, i, y[s]cerise, citerne, Cyril
çdevant a, o, u[s]leçon, ça, gerçure
scas général[s]sucre
sentre voyelles[z]rose
ssentre voyelles[s]brosse
chcas général[ʃ]cheminée
chmots empruntés au grec[k]chorale
xvariable[ks], [gz], [x]taxi, xylophone, six
hmuetliaisonun-homme (« n’homme »)
haspirépas de liaisonun haricot
tcas général[t]tomate
tpalatalisé[s]attention

3.1 De nombreuses lettres non prononcées…

Les lettres muettes sont omniprésentes en français, au point que l’on en rencontre dans la quasi-totalité des phrases en français, celle que vous êtes en train de lire ne faisant pas exception. Dans ce paragraphe, je les ai mises en gras, ce qui fait apparaître qu’il y en a presque partout. Il s’agit typiquement des marques du pluriel et des désinences de la conjugaison, ce qui est particulièrement problématique pour les élèves qui doivent apprendre des formes qu’ils ne prononcent pas.

3.2 Les liaisons dangereuses

Ces lettres muettes cessent de l’être en cas de liaisons. Il s’agit là de la survivance, devant une voyelle, d’une prononciation ancienne. Les lettres muettes sont le signe d’un état passé de la langue où elles étaient prononcées. Elles redeviennent sonores dans certains contextes, en particulier devant une voyelle. Voici quelques exemples.

exempleprononciation
Un oursUn n’ours
Les enfantsLes z’enfants
Un grand hommeUn gran-t’homme
Un sang impurUn san-gu’impur / k’impur (paroles de La Marseillaise)
Un pot-au-feuUn po-to-feu
Mieux êtreMieux z’être
Un bon endroitUn bonn n’endroit (avec dénasalisation)
Elle est alléeElle é t’allée
Nous sommes allésNous somme-z’allés

Enfin, une autre difficulté de prononciation du français est qu’elle n’a pas une accentuation de mot, mais une accentuation de groupe. L’accentuation normale se situe sur la dernière syllabe non muette du groupe. Dans les exemples qui suivent, je vais souligner la syllabe accentuée.

  • La voiture
  • La voiture rouge
  • La voiture rouge de ma mère

Les locuteurs de langues accentuelles ont tendance à suraccentuer certaines syllabes, donnant une impression d’« accent étranger » même si les sons sont corrects.

Gérard Dessons et Henri Meschonnic ont beaucoup étudié le rythme et la prosodie du français, en notant des accents secondaires, qui s’ajoutent aux accents de groupe, liés en particulier aux syllabes d’attaque et aux allitérations (la reprise d’une même consonne tend à accentuer les syllabes concernées), ainsi qu’à la versification.

En France, c’est essentiellement au cours préparatoire (CP) que les élèves apprennent à lire, après avoir déjà abordé des jeux de phonologie à l’école maternelle. Cet apprentissage est plus long et complexe que dans d’autres langues, précisément parce que le français est loin de s’écrire comme il se prononce et de se prononcer comme il s’écrit. Certains sons complexes, ceux dont l’écriture dépend du contexte, sont revus tout au long du cycle 2 (CE1 et CE2).

En outre, certains enfants peinent à discriminer certains sons, soit parce qu’ils sont porteurs d’un trouble des apprentissages (de type dyslexie ou autre), soit parce qu’ils sont d’origine étrangère. Un Espagnol aura ainsi du mal à discriminer le b et le v. J’ai eu un élève d’origine asiatique qui ne parvient pas à prononcer le son correspondant à notre « ch ». Et comme si cela ne suffisait pas, la graphie de certaines lettres est source de confusion, certaines graphies n’étant que le symétrique d’autres (p / q / b / d).

Ces difficultés nécessitent généralement un traitement individuel, car les élèves ne font pas les mêmes erreurs. Cela est particulièrement difficile à résoudre dans un groupe classe, même si l’effectif n’est pas très élevé, car cela demande d’identifier de façon individuelle les difficultés de chacun. Mais l’on peut résoudre ces difficultés en APC (activités pédagogiques complémentaires), qui sont des temps où l’enseignant s’occupe d’un très petit groupe, ou avec le soutien d’un orthophoniste.


Avant que j’aie à enseigner la lecture à de jeunes enfants, je n’avais pas conscience de la difficulté du système orthographique français, lequel est loin de traduire aisément la langue orale. Entre l’oral et l’écrit, il y a parfois un monde, et le moindre texte comporte des occurrences où les lettres ne correspondent pas à leur son de base. Les mots faciles à lire (de type lavabo) sont en vérité assez rares. J’espère que ce petit guide saura aider les locuteurs étrangers, les enseignants et plus généralement tous les amoureux de la langue française.

Et vous, trouvez-vous que le français est difficile à prononcer ?

Image d’en-tête : une panneau avertissant d’un chemin périlleux (Pexels, banque d’images proposée par WordPress).


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2 commentaires sur « Les pièges de la prononciation française »

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