De 1936 à 1939, l’Espagne connaît une terrible guerre civile qui oppose un camp républicain attaché au pluralisme politique et aux valeurs démocratiques, et un camp nationaliste, franquiste, soutenu par l’Italie mussolinienne et par l’Allemagne nazie. André Malraux, dans L’Espoir, raconte cette guerre d’une façon très moderne, mais en escamotant la fin. Il arrête son récit à un moment où les républicains peuvent encore gagner, sans raconter la victoire des Franquistes, qui plongera le pays dans des décennies de dictature.
André Malraux, du communisme au gaullisme
Né en 1901, mort en 1975, André Malraux est l’un des grands romanciers du XXe siècle. Signe de son passage à la postérité, il a donné son nom à des établissements scolaires et à nombre de lieux publics. Il est notamment connu pour La Condition humaine, dont l’action se passe en Chine. Ce n’est pas ce roman très connu que j’ai étudié en hypokhâgne, mais L’Espoir, qui est donc centré sur la guerre d’Espagne. Après avoir été proche des milieux communistes, Malraux s’est personnellement engagé dans la guerre d’Espagne et dans la Deuxième guerre mondiale. Après guerre, il soutient Charles de Gaulle et devient son ministre de la culture. Ce n’est pas un revirement idéologique : Malraux est avant tout fidèle au héros qui a appelé à la Résistance depuis Londres, au-delà des divergences partisanes.
Malraux, dans L’Espoir, parle donc d’un sujet qu’il connaît particulièrement bien, et qu’il va raconter de façon très moderne, avec un style cinématographique et un sens du héros collectif.
Une écriture très moderne, cinématographique, polyphonique
Si vous êtes habitués aux récits chronologiques, cohérents, psychologiques, L’Espoir vous déstabilisera. C’est un roman complexe, voire touffu. On ne s’y attache à aucun personnage, car le véritable héros de Malraux est un héros collectif. Il y a des figures individuelles — Manuel, Magnin, Garcia, Hernandez, Scali… — mais qui ne sont que des facettes du héros collectif. Évitant le pathos et la psychologie, le roman adopte une écriture qui a souvent été qualifiée de cinématographique.
Le but de Malraux est résumé par le choix du titre : L’Espoir. Ce titre ne désigne pas un optimisme naïf, mais une possibilité fragile née de l’action collective. Dans le roman, l’espoir ne réside pas dans la certitude de la victoire, mais dans la décision d’agir malgré l’incertitude historique. Il est lié à la construction d’une unité entre des hommes idéologiquement différents, contraints d’inventer une solidarité face au fascisme. Le mot renvoie aussi au refus du fatalisme : même menacée, la dignité humaine subsiste dans l’engagement. Ainsi, le titre exprime moins une promesse de succès qu’une exigence morale.
De fait, le roman ne suit pas un héros unique, mais une pluralité de personnages : aviateurs, miliciens, intellectuels, paysans… L’action alterne combats, déplacements, discussions stratégiques, débats idéologiques.
Les scènes aériennes occupent une place majeure, avec des plans très cinématographiques.
Le héros collectif, miroir de la pluralité des opinions
Ce qui m’a plu dans ce roman, c’est que, même s’il s’agit d’un roman engagé dont la thèse est la nécessité absolue de l’union face à la menace franquiste, il articule avec nuance et subtilité la diversité des opinions, des points de vue, des discours. Malraux, loin d’offrir un prêt-à-penser, articule dans son roman la pluralité des formes de l’engagement.
Parmi les résistants, il y a ainsi des marxistes, des communistes, des anarchistes, des catholiques, des républicains modérés… Ils sont loin d’être d’accord, mais ils s’unissent dans un même combat contre la menace franquiste. Ils n’ont pas le même vécu, pas les mêmes origines, pas la même compréhension des événements. Ils ne sont pas tous au même endroit, n’assistent pas tous aux mêmes événements. Ils sont des composantes d’un même engagement collectif. Les nombreux dialogues font entendre cette diversité d’opinions et de points de vues. Loin d’être décoratifs, ils sont essentiels à l’action. Ils sont le lieu de négociation de l’action collective.
Autrement dit, Malraux ne fait pas appel à un narrateur omniscient qui imposerait une vision univoque. Le romancier agit plutôt en chef d’orchestre faisant vivre une partition polyphonique. La pensée circule entre les personnages, et Malraux ne dit pas qui a raison ou tort : ils sont tous légitimes, tous dignes, chacun avec son vécu, sa lecture des événements, sa façon de s’inscrire dans le combat.
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L’Espoir de Malraux fait partie de mes grandes découvertes de l’année d’hypokhâgne. En 2005, donc. Vingt ans, déjà. Je remercie mon professeur, madame Paule Andrau, car je ne pense pas que je serais allé spontanément vers ce roman, qui est un roman de guerre. Pas ma came, à la base. Mais grâce à ses cours qui l’ont comparé aux Chouans de Balzac, j’ai vraiment apprécié la modernité de l’écriture de Malraux, son style cinématographique, sa grandeur polyphonique, son ton parfois épique. C’est un roman écrit dans une époque particulièrement troublée, marquée par la progression du fascisme en Europe. Un tel roman peut aider à ne pas perdre espoir en l’Homme.
Image d’en tête : image, trouvée sur Wikipedia, d’un article de L’Humanité évoquant Malraux.
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