Sabine Venaruzzo, Baptiste Lochon: deux manières d’habiter le poème

Lundi 16 mars 2026, 19h30, librairie Masséna. Chaises rapprochées, lumière crue, au milieu des livres. Public fidèle, visages connus, d’autres moins. J’anime la rencontre. Face à moi, deux poètes : Sabine Venaruzzo et Baptiste Lochon. Questions et réponses. Tisser un fil. Trouver des points de contact, de convergence et de divergence. Mettre en lumière deux manières d’habiter le poème.

La poésie hors le livre

Pour tous deux, la poésie ne saurait être tout entière contenue dans le seul livre. Elle excède le livre.

Sabine Venaruzzo dit: « recueil, cercueil ». Elle vient d’abord de la scène, du chant lyrique, de l’Action Theater. Elle parle d’oraliture et de corpoliture. Écrire avec la voix, écrire avec le corps. Le stylo n’étant qu’un médium parmi d’autres. Pour retranscrire un élan éminemment incarné. Un besoin viscéral de dire.

Fondatrice en 2006 des Journées Poët Poët, elle n’a jamais cessé de déplacer la poésie hors de ses cadres attendus : scènes, rues, territoires, corps, voix… Ce qu’elle appelle corpoliture n’est pas un concept — c’est d’abord une pratique. Une nécessité.

Baptiste Lochon, danseur contemporain, danse depuis l’enfance. Il a été enfant-artiste. C’est dire que la question du corps informe profondément sa pratique. Du côté de la réflexion, du questionnement théorique, du creusement métapoétique. Il distingue la performance et l’objet-livre, dont les textes ne sont pas tout à fait les mêmes.

Pour lui aussi, le poème imprimé, sagement rangé dans un livre, ne suffit pas. Il n’est qu’un aspect de ce que peut être le poème. Cependant, Baptiste Lochon a peu dansé pendant ces journées de festival. Il est poète, il est danseur, les deux pratiques se nourrissent l’une l’autre, mais il ne veut pas réduire la danse à n’être qu’une illustration du poème.

La poésie comme façon d’être

Les deux poètes nous montrent, chacun à leur manière, que la poésie est bien plus qu’un genre littéraire parmi d’autres : elle est une façon d’être.

Sabine Venaruzzo raconte avoir quitté une situation professionnelle confortable pour risquer la vie d’artiste à temps plein. L’art, la poésie, la création sont un besoin viscéral, ancré au plus profond du corps.

Baptiste Lochon dit qu’il cesserait d’écrire s’il ne ressentait plus ce besoin, cette urgence.

Se sentir légitime comme poète

Si peu de gens lisent de la poésie, beaucoup en revanche écrivent, tiennent des journaux intimes, griffonnent des poèmes. Pour la plupart des gens, cela en reste là : des écrits intimes, que personne ne lira. Comment est-ce qu’on arrive à se sentir légitime comme poète ?

Pour Sabine Venaruzzo, c’est très difficile de se sentir légitime comme poète. Elle n’est pas certaine, encore aujourd’hui, malgré son impressionnant parcours, de l’être tout à fait. C’est la reconnaissance des autres qui donne cette légitimité. Sabine Venaruzzo évoque la scène de slam poésie organisée par Pascal Giovannetti à la Cave Romagnan. Elle y a été acceptée, reconnue, applaudie. Et ça, ça légitime le besoin d’écrire. C’est là que tout a commencé.

Baptiste Lochon a commencé à publier très jeune, à dix-huit ans. Ce n’est pas facile de se sentir légitime face à de nombreux poètes accomplis. Ce qui donne confiance, c’est l’approbation de proches, de personnes qui font autorité mais aussi de personnes aimées.

Les pratiques d’écriture

Les deux poètes écrivent des livres de poésie, avec une vraie architecture, plutôt que de simples recueils dont les pièces seraient juxtaposées. Alors, quelles sont leurs pratiques d’écriture et de composition ?

Baptiste Lochon raconte avoir besoin de s’isoler pendant quelques jours dans le silence de la maison familiale, avec un paper-board, pour faire jaillir les mots, les décanter, les organiser, jusqu’au recueil, jusqu’au poème. Il n’écrit pas attablé à un bureau, mais au sol, avec le corps en mouvement, à l’écoute de ce qui se passe en soi. Ensuite, il reprend, réécrit, recompose. Il lui est arrivé d’aller jusqu’à plus de quinze versions d’un texte. Il a besoin de réécrire tout en cherchant à ne pas perdre l’élan de départ.

Sabine Venaruzzo écrit souvent de façon spontanée. Plusieurs poèmes lui sont venus d’un trait. Elle a toujours de quoi écrire sur elle. Il lui arrive aussi de s’enregistrer avec le téléphone portable. Ensuite, il faut réécrire, organiser, jusqu’au recueil. Elle aussi parle du besoin, à ce moment du processus, de s’isoler, évoquant sa maison dans le village d’Aiglun. La Densité du squelette, son dernier recueil, rassemble des textes très anciens et d’autres très récents.

Les projets et dates à venir

Enfin, j’ai interrogé les poètes sur leur actualité, sur leurs projets présents et à venir.

Baptiste Lochon annonce travailler actuellement sur le problème de la pente. De quoi a besoin un danseur pour danser ? Avant tout d’un sol plat. Chose qui n’existe pas dans le village d’où Baptiste est originaire. Il développe donc une réflexion sur ce que c’est que d’être en pente. Sur le fait de chuter, d’être au tout début de la chute mais de savoir déjà que l’on va finir tout en bas. Un peu comme ces personnages de dessin animé qui tiennent un instant dans le vide, qui réalisent qu’ils sont dans le vide et qui se mettent alors à tomber. Baptiste Lochon expérimente corporellement la pente, le fait de danser en pente sans se faire mal, et cela devrait être la matière de ses prochains travaux poétiques.

Sabine Venaruzzo annonce un travail encore en gestation, mais déjà écrit en partie, un livre de poésie sur le thème de l’inceste et plus particulièrement des mères incestueuses. Elle annonce également son bonheur de performer pour la première fois sa poésie à Nice, au théâtre Francis Gag, dans le Vieux-Nice, juste après le festival.

L’entretien croisé est une façon intéressante d’aborder l’œuvre de poètes, et je suis très heureux d’avoir ce rôle depuis plusieurs années lors de la soirée à la librairie Masséna. C’est, je trouve, un complément intéressant aux autres événements organisés dans le cadre du festival. Prochain événement : la carte blanche de Sélim-a Atallah Chettaoui avec les étudiants de la Villa Arson !


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