Ça y est.
C’est terminé.
Cette parenthèse poétique.
Rencontrer d’autres poètes, ça donne envie d’écrire. Entendre leur voix, leur joie, leur rire, leur rythme. Leurs images qui ricochent. Partager l’intensité, discuter, partager, vivre. Pendant dix jours, ça résonne, ça bouillonne. L’envie d’écrire. Comme si mes mots étaient portés par ceux des autres. Rien ne me donne plus l’envie d’écrire que de rencontrer d’autres poètes. Pendant dix jours, partageant la même énergie. Vivre, l’espace d’un festival, en poète. L’impression d’y être à sa juste place. Dire au micro. Jamais connu le trac. Se laisser porter, les mots, le flow, le flux, la glu, et ça prend, la pâte prend, et ça continue, on sent que peut-être, là, ça va donner quelque chose, et puis faire sortir de soi tout cela qui veut se dire, sans plus se contenir. Galvanisé, électrisé, regonflé. En énergie. En humanité. Se laisser aller à croire, à nouveau, que la poésie sauvera le monde. Créer du nous. Faire du lien. Tisser des mots comme des fils d’étoiles dans le ciel suspendu au-dessus des scènes du monde et des villes hallucinées. Porter l’espoir d’un souffle qui à nouveau nous pousse à célébrer le monde plutôt qu’à vouloir le posséder. Envoyer dans l’air des poèmes comme des vœux, des offrandes, des fleurs qui ne demandent qu’à être cueillies, des bouteilles à la mer, des fusées dans l’espace, des fils tendus entre les cœurs. Célébrer ensemble dans la joie du partage ces mots d’humanité qui rallument des lumières au plus profond des hommes, des femmes et des enfants. Faire ensemble des petits gestes qui veulent dire beaucoup. Rire.
Rire beaucoup, rire, sans se prendre au sérieux, pour incarner l’insolite qui vient bousculer les vies trop rangées, trop ordonnées, trop maîtrisées, trop balisées, trop contingentées, trop compartimentées, trop normées, trop codifiées, trop formatées, trop standardisées, trop calibrées, trop programmées, trop étriquées, trop resserrées, trop étranglées, trop corsetées, trop asphyxiées, trop disciplinées, trop impeccables pour être honnêtes, — et y réinsérer le souffle de l’imprévu, la joie de l’instant, la force du collectif, la folie de la poésie.
Faire partie de cela, cet élan un peu fou qui ose s’appeler Poët Poët, qui klaxonne la poésie comme ça par les fenêtres, qui brûle la plume par les deux bouts, qui lâche les chevaux et les licornes et les caméléons ; faire partie de ces poètes un peu marteaux qui sortent des clous, qui partent en roue libre dans les champs et les montagnes et les quartiers ; faire partie de ces poètes qui donnent l’impression de péter les plombs, les étains, les cuivres et les cadmiums ; qui pompent à côté de leurs marches ; qui mettent des fleurs sur les galets, des violons dans les pissotières ; qui tracent des cœurs à la craie dans les cours d’école et qui disent : « Vivez. Aimez. »
Et puis, ça retombe.
Il faut bien.
Ça se termine.
Comme toutes les bonnes choses, il paraît.
Du jour au lendemain, comme ça.
Ça retombe, comme un soufflé.
Il n’y a plus de poète à aller chercher à l’aéroport ou à l’hôtel, il n’y a plus de mots ressentis à lire, il n’y a plus de librairie mobile à transporter, il n’y a plus de poète à présenter, il n’y a plus la joie de monter sur scène micro en main pour dire les mots qui attendent en dedans. Sensation bizarre un peu.
On est encore plein d’énergie, tout galvanisé que l’on est par la joie communicative, l’intensité, la folie, la poésie de ces journées.
Et d’un coup, plus rien.
La vie, quoi. La vie qui reprend son cours. Très heureuse au demeurant. Mais surtout sans voir tous les jours ces amis de poésie qu’on avait pris l’habitude de voir tous les jours, et sans parler de poésie sans échanger sur l’humanité sans discuter de poésie jusqu’à pas d’heure sans célébrer les mots l’amour l’humain avec le public les gens la foule les poètes les amis, oui avant tout l’amitié partagée rendue plus forte d’avoir vécu des moments très intenses, et toute cette énergie-là, cet excès d’énergie, ce trop plein d’énergie qui retombe comme un soufflé qui retombe tout mou dans le normal de l’existence normale dans le simple du quotidien des sacs de courses de l’hypermarché les amendes de stationnement la poussière sur la table le stylo rose Pilot Hi-Tech-Point des corrections les fiches de préparation, forcément ça fait bizarre, ça fait ça chaque année mais là encore plus peut-être parce que les vingt ans, alors on s’est donné à fond les ballons de baudruche et puis rien, intensité maximale et puis rien, il faut accuser le coup, encaisser le choc et ça va, en fait ça va, on reprend facilement le cours normal des choses mais quand même ça fait bizarre et il était nécessaire de le dire que toute cette énergie maintenant bute sur rien, ça fait bizarre cette normalité après dix jours où chaque seconde était exceptionnelle, c’est comme un soufflé qui retombe mais en fait ça va, on reprend facilement le cours des choses mais en fait c’est bizarre un peu.
Garder. Il faut garder cet élan, ne pas le laisser perdre, mais c’est dur de garder les idées qui se sont bousculées dans ces journées de très haute intensité poétique, de rester dans cette énergie créatrice portée par le collectif des poètes rassemblés en un même lieu et galvanisés par cet élan qu’il serait réducteur d’appeler une passion. Rien, non, rien ne me donne plus l’envie d’écrire que de rencontrer d’autres poètes, et pour quelques jours ne vivre que par et pour la poésie, laquelle n’est pas un hobby, pas un simple plaisir, pas une activité comme une autre mais bien quelque chose d’essentiel, sans qu’on puisse bien dire en quoi, quelque chose qui n’est pas seulement coucher des mots sur une page mais, par les mots, nous relier les uns les autres et parvenir à quelque chose de profondément authentique, d’intensément humain, de viscéralement vrai, de puissamment sacré, et on ne va pas se mentir, on n’y parvient pas ou très peu, mais qu’importe puisque le but est non pas de parvenir mais de tendre vers, ensemble.
Rien ne me donne plus l’envie d’écrire que cette sensation-là, le fait de sentir que c’est vital, d’être là pour ça, pour mettre des mots sur l’air du temps, pour être la voix de ceux qui n’en ont pas, pour dire le monde comme il ne tourne pas toujours très rond et opposer aux forces négatrices un peu de lumière. Rien, sinon de sentir au contact des autres poètes que je suis fait pour ça, que moi c’est ça, que c’est ça moi, que sans ça moi rien. Juste écrire. Trouver les mots pour cela qui veut se dire.
Alors il faut garder, garder tous ces souvenirs, cet élan, cette énergie en soi et la déplier tout le reste de l’année par des mots, des phrases, des textes, il faudra dégager plus de temps pour écrire, pour rêver, pour penser, pour méditer, écrire des poèmes et aussi trouver le moyen de davantage les dire, les réciter, les performer, parce que j’ai besoin aussi que ça circule, que ça sorte de ce petit corps fragile et que ça prenne forme, que ça prenne force, et que ça aille en avant, haut et loin, faisant rayonner la poésie.
Alors j’écris.
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Et tu vois la corde tendue,
étincelante de la vie.
Ces fils transparents, tremblant à peine,
s’étirant vers le haut à partir
de chaque être vivant en mouvement.
…
« Vision »,
Indrė Valantinaitė
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C’est beau !
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