De la guerre et de la paix

Billet d’humeur

Je pensais naguère que c’était derrière nous. Qu’en changeant de siècle on avait aussi changé de mentalités. Qu’il ne restait que des conflits mineurs, lointains, dont on viendrait rapidement à bout, et qu’ensuite il y aurait enfin la paix. Mais, évidemment, ça ne s’est pas du tout passé comme cela.

Le retour de la guerre au XXIe siècle

En réalité, la guerre n’a sans doute jamais cessé de faire partie du quotidien des humains. Mais il y a eu un moment où l’on a pu croire, ou du moins espérer, qu’on allait dans le bon sens. Il y avait encore des conflits, mais globalement les nations se parlaient davantage que dans le passé. On pouvait espérer que le dialogue allait finir par l’emporter sur la violence, que la coopération internationale finirait un jour par réduire les inégalités, et qu’au bout du compte il n’y aurait plus de raisons de faire la guerre.

Evidemment, la réalité contredisait cet optimisme, mais celui-ci n’était pas complètement naïf. Il y a eu un moment où on pouvait y croire, pour un futur certes relativement lointain. Et puis le XXIe siècle a montré qu’il ne tenait pas du tout ses promesses, et qu’il développait les mêmes travers que les précédents. Nous assistons depuis peu à un embrasement qui nous bouleverse d’autant plus que nous ne pensions plus vivre cela. Nous avons l’impression de vivre à rebours du sens de l’Histoire, et de régresser en tant qu’Humanité. Cela donne à réfléchir.

Entropie et néguentropie

Je pense que la pente naturelle de l’homme, la direction où il est conduit s’il se laisse aller, c’est la guerre. Le fameux « loup pour l’homme » de Hobbes. Mais ce n’est pas une fatalité.

Les physiciens ont un mot pour expliquer cela : celui d’entropie. Selon les lois de la thermodynamique, le réel tend à se désorganiser, à se disperser, à s’uniformiser. Les objets s’usent, s’abîment et redeviennent poussière. Le chaos est la destination normale des choses.

Mais l’entropie n’est pas une fatalité. On peut opposer l’ordre au chaos. On peut faire émerger de l’ordre du chaos. C’est ce que, en physique puis en philosophie, on appelle la néguentropie. Le vivant est un exemple de néguentropie. Par la croissance, par la reproduction, le vivant s’oppose au chaos. La pensée également est néguentropique : elle lutte contre le chaos en tentant de comprendre le monde. La néguentropie est une résistance locale à la dégradation entropique.

La paix est un effort

Penser le rapport de la guerre et de la paix à l’aide des notions d’entropie et de néguentropie est fécond, parce que cela permet de comprendre que la paix n’est pas seulement l’absence de guerre.

Je répète : la paix n’est pas seulement une absence de guerre. La paix est un effort. Elle ne va pas de soi. Ce n’est pas une absence (donc quelque chose de passif) mais un effort actif pour se maintenir. Il faut vouloir la paix, et pas seulement en demandant des efforts au camp adverse.

La paix est un effort, au sens où il faut mettre de côté des égos collectifs exacerbés (chaque partie pensant être dans son bon droit) au profit de la construction d’un nous. Cela suppose d’accepter de baisser sa garde, de prendre le risque de penser contre soi, et de faire confiance à l’ennemi. Or, c’est très difficile à faire car l’ennemi, par définition, n’est pas digne de confiance. Faire un geste de paix, cela demande du courage. Cela demande une prise de risque. En ce sens, il est plus facile de faire la guerre que de faire la paix.

La pente naturelle, c’est la guerre. Si on se laisse aller à notre inclination naturelle, on s’y dirige tôt ou tard. La paix est néguentropique. Elle ne peut advenir qu’en remontant la pente. En sortant de la logique guerrière.

Kant ne dit pas autre chose dans son Projet de paix perpétuelle. La cessation de la guerre n’est pas encore la paix. La paix, pour être possible, doit être instituée, encadrée, codifiée. Elle doit donc être un effort de tous les instants.

Sortir de la logique guerrière

La logique guerrière veut que l’on rende les coups reçus. Depuis le bac à sable jusqu’aux conflits inter-étatiques, cette loi du talion engendre une spirale de violence sans fin. Présentée sous des airs respectables, elle se donne parfois l’apparence de la sagesse alors qu’elle n’est qu’une logique mortifère.

On comprend ainsi l’effort que cela demande pour construire la paix, puisqu’il s’agit de ne pas répondre à l’agression par l’agression. Passer, en somme, d’une logique d’action-réaction — « œil pour œil, dent pour dent » — à une logique pacifiste : « ‘tendre l’autre joue ». Choisir de ne pas répondre à la violence par la violence.

Cet idéal est très exigeant, parce qu’il va à l’encontre de réflexes très enracinés. Face à une agression, la réaction spontanée est la riposte. Il faut désapprendre l’instinct de défense immédiate. Cela suppose une incroyable maîtrise de soi. Il faut maîtriser sa colère, son orgueil, son besoin de réparation. Il faut accepter de paraître faible selon les standards communs, alors qu’en réalité on est très fort. Cela suppose d’être capable de dépasser les valeurs ordinaires, de résister à l’opinion commune qui ne verra que lâcheté dans cette non-violence.

Des logiques de domination très enracinées

Le problème, c’est que les logiques de domination sont très enracinées. Beaucoup de parents d’élèves croient bien faire en recommandant à leur enfant de ne pas se laisser faire, de rendre les coups donnés et d’obtenir la paix en étant craint des autres. Sauf que ce que l’on obtient ainsi, ce n’est pas la paix, c’est au contraire une spirale de violence, et en général les deux participants d’une bagarre s’accusent mutuellement d’avoir commencé les hostilités, sans qu’il soit possible de privilégier une version ou l’autre. C’est très difficile d’obtenir des élèves qu’ils aient le réflexe, en cas de litige, d’aller chercher un adulte. Je suis pourtant persuadé que c’est dans l’enfance qu’il faut apprendre ces comportements.

Il en va de même pour les États. L’Histoire récente nous montre que le droit international n’est parfois qu’un vernis superficiel sous lequel la loi du plus fort a tôt fait de percer. Là où la coopération devrait être la norme, là où toutes les nations, grandes ou petites, devraient être également entendues, il apparaît trop souvent que les équilibres sont forgés par les plus puissants, que les règles sont dictées par les plus forts, et que les discours pacifistes pèsent peu face à la puissance des canons. L’Histoire récente nous montre que, en dépit de siècles d’évolution, les rapports entre les sociétés humaines restent régis par des principes très basiques, je dirais même archaïques et primaires, où la force brute a tôt fait de balayer des siècles de constructions plus évoluées.

Agir pour la paix à notre petit niveau

Nous sommes quotidiennement abreuvés de terribles nouvelles aux relents guerriers. Et nous sommes désemparés, car nous avons l’impression de ne rien pouvoir faire face à ce déferlement de violence qui nous entoure. Or, s’il est vrai que nous n’y pouvons pas grand-chose, en revanche il est faux de penser que nous n’y pouvons rien.

Commençons par nous libérer de ces poisons que sèment en nous les chaînes d’information, en nous exposant continuellement des souffrances atroces sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Éteignons le poste. Cela ne veut pas dire de ne pas s’informer, mais il faut le faire sans laisser se déverser en nous toutes ces émotions négatives qui n’engendrent que tourmente intérieure et dépression. Reconnaissons que, de toute manière, nous n’avons aucun moyen immédiat d’agir sur les mollahs, sur Poutine ou sur Trump.

Incarnons, en revanche, cette paix que nous voulons voir régner sur le monde. La paix, c’est ici et maintenant que ça commence. Les Stoïciens disaient qu’il vaut mieux changer ses désirs plutôt que vouloir changer l’ordre du monde. Oui : c’est en nous que ça commence. Il y a des choses qui dépendent de nous, sur lesquelles nous pouvons agir, et des choses qui ne dépendent pas de nous, sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Il ne sert à rien de vouloir changer ce qui ne dépend pas de nous, on ne peut que s’y épuiser. En revanche, il y a des choses qui sont à notre portée.

Se changer soi-même plutôt que l’ordre du monde. La paix commence à l’intérieur. Suis-je en paix avec moi-même ? Ai-je réglé mes conflits intérieurs ? Est-ce que j’ai tendance à m’énerver quand quelque chose ou quelqu’un m’agace ? Est-ce qu’il m’arrive encore de réagir automatiquement au lieu d’agir consciemment ? Est-ce que, volontairement ou involontairement, j’ai pu attiser des conflits entre des personnes ?

Reconnaître, aussi, que ce n’est pas toujours très facile. Que nous avons tôt fait de nous énerver, de nous inquiéter, de nous attrister, bref de perdre notre paix intérieure. Que nos défauts sont très rapides à réapparaître malgré notre vigilance. Il faut alors constater, sans jugement, sans être trop sévère avec soi-même, qu’il y a encore du boulot, et s’y atteler.

Nos émotions ne sont pas mauvaises, elles sont au contraire très belles, mais il y a une différence entre les ressentir et en être le jouet. Petit à petit, nous nous remettons à l’ouvrage. Nous constatons que nous nous sommes laissés emporter par une émotion négative, et le fait même de faire ce constat implique que nous ne sommes plus emportés lar elle. Nous maîtrisons petit à petit nos tempêtes émotionnelles. Et lorsque nous croyons y être arrivés, ne serait-ce qu’un petit peu, une nouvelle tempête émotionnelle surgit, histoire de nous tenir humbles. Petit à petit, nous y arrivons mieux, et la paix intérieure arrive de plus en plus souvent. Mais elle n’est jamais définitivement acquise, et lorsque nous faiblissons, il ne faut pas s’emporter contre soi-même, mais constater cette faiblesse et la corriger tranquillement.

J’en suis convaincu : c’est comme ça qu’on arrête des guerres. Ça commence par soi-même, puisque c’est notre matériau. Et forcément, si nous sommes en paix avec nous-mêmes, nous serons en paix avec les autres. Et de proche en proche, cela peut changer le monde. Cela le change déjà

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Un commentaire sur « De la guerre et de la paix »

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