Le rythme : force, flux et souffle du poème

S’il est une dimension importante et pourtant souvent négligée du langage, c’est bien la notion de rythme. Le penseur, traducteur, théoricien et poète Henri Meschonnic a comblé ce vide, avec une réflexion exigeante, érudite et novatrice. La pensée d’Henri Meschonnic peut rebuter au premier abord, car il a un ton volontiers polémique, et donne l’impression de critiquer tout ce qui a été fait avant lui. Il faut dépasser cette première impression, car la pensée du rythme chez Henri Meschonnic est fondamentale, à mon sens, pour bien comprendre la littérature en général, et, pour ce qui me concerne, la poésie en particulier.

Le rythme n’est pas la métrique

Pour Henri Meschonnic, on comprend mal la notion de rythme, parce qu’elle est trop souvent réduite à la métrique, à la versification. Or, la versification n’est qu’une forme possible du rythme. D’ailleurs, les textes en prose ne sont pas sans rythme. Et le rythme de la prose n’est pas calqué sur la versification. Il ne faut pas chercher des vers dissimulés dans la prose pour commenter les qualités rythmiques d’un texte en prose. Un bon poème en prose n’est pas un texte de prose qui singe le vers.

La métrique, c’est le fait de compter les syllabes pour déterminer des vers. La métrique fait partie du rythme, mais ne s’y réduit pas. La métrique nous habitue à ne considérer que des rythmes réguliers, comme s’il fallait absolument qu’il y ait des pulsations à intervalles réguliers pour qu’il y ait rythme. Or, un rythme peut être irrégulier et n’est pas moins rythme pour autant: la poésie contemporaine, avec ses vers libres, ses poèmes en prose et ses formes inclassables, le montre abondamment.

Une force qui structure le discours

Henri Meschonnic et Gérard Dessons, dans le Traité du rythme, définissent le rythme comme un élément fondamental du langage, là où il est trop souvent considéré comme un aspect marginal du texte, souvent délaissé par les commentateurs. Loin d’être simplement ornemental, il est un « faire du sujet ». Le rythme est souvent réduit à des notions simplistes comme le retour périodique d’unités ou à des remarques impressionnistes. Les auteurs proposent une approche renouvelée du rythme, le considérant comme une organisation spécifique du discours qui transcende les notions traditionnelles de fond et de forme.

Le rythme est décrit comme une activité du langage, une force qui structure le discours et produit du sens au-delà des mots eux-mêmes. Il est indissociable du sujet et de l’historicité du texte. Il inclut des éléments linguistiques, prosodiques, syntaxiques, métriques, et sémantiques. Le rythme est ainsi une manifestation de la subjectivité et de l’interaction entre le langage, le sujet et la société. Le rythme est une forme de vie, une manière d’organiser le mouvement du langage et de la pensée, et il constitue une poétique du discours.

Le rythme comme forme d’un flux

Le mot rythme, comme d’ailleurs le mot rime, est emprunté au latin rythmus, qui lui-même le prenait du grec rhuthmos. Comme l’a montré le linguiste Emile Benveniste, le substantif grec est dérivé du verbe rhein signifiant « couler ». Il désigne la forme de ce qui est fluide, liquide. De fait, on retrouve cette idée d’écoulement dans de nombreux mots : rhume, diarrhée, rhumatisme, hémorragie… Les noms de fleuve Rhône et Rhin, bien que non directement apparentés au rhein grec, retrouvent cette notion d’écoulement, probablement issue d’une racine indo-européenne commune.

Pour Henri Meschonnic, le rythme est avant tout la forme d’un flux. Il rejette l’identification classique du rythme poétique à un battement régulier, à un mètre, une cadence, à une alternance calculable, à une structure répétitive, aux rythmes cosmiques. Ça, ce serait plutôt la définition du mètre, de la métrique, qui n’est qu’un sous-élément du rythme. Le rythme lui-même, c’est le mouvant, c’est une force agissante dans le langage, c’est ce qui anime le langage. Meschonnic oppose ainsi le rythme (forme d’un flux) au skêma (organisation de ce qui est fixe).

Le rythme d’un texte n’est ni une mesure, ni une mélodie, ni une imitation de la nature (jour/nuit, pulsation cardiaque…), mais l’activité même du langage quand un sujet fait sens dans l’histoire. Le rythme impose d’étudier un texte non comme une réalité qui existerait en dehors de tout contexte, mais comme un discours incarné, produit par un sujet à un moment donné de l’Histoire, inscrit dans une situation de communication.

Le rythme, au sens d’Henri Meschonnic, s’oppose ainsi à une vision du langage comme système de signes fixes. Henri Meschonnic nous rappelle qu’un texte est avant tout quelque chose de vivant, et s’il a besoin de rappeler cela, alors qu’aujourd’hui cela semble assez évident, c’est parce qu’il écrit à une époque où la littérature a beaucoup été envisagée de façon très technique, très scientifique, avec des apports qui ont été indéniables mais qui ont peut-être contribué à mettre l’humain, le flux, le mouvant de côté.

Rythme et spiritualité : au-delà de Meschonnic

Henri Meschonnic est connu pour avoir proposé une traduction nouvelle de la Bible hébraïque, une traduction qui tienne compte du rythme, du souffle du texte hébreu. Une telle démarche a sans doute une dimension spirituelle, mais sans mystique ni transcendance religieuse au sens classique. Il ne prend pas position sur le plan théologique. Ce que veut Meschonnic, c’est restituer en français le rythme du texte hébreu, c’est-à-dire sa voix, son souffle, son énergie de parole.

Sans le dire en termes religieux, Henri Meschonnic rejoint l’idée d’un lien entre parole, souffle et vie, qui se retrouve dans l’étymologie de plusieurs termes. Les Grecs parlaient du pneuma poétique, le souffle, l’esprit. Le mot même d’esprit, du latin spiritus, signifiant « souffle, air, respiration », lui-même du verbe spirare « souffler, respirer », fait lui aussi un lien entre le souffle et la spiritualité. Le mot âme vient, de même, du latin anima qui renvoie au « souffle, air », et est apparenté à l’anemos grec de même sens.

Si nous faisons ce pas que Meschonnic semble se refuser de faire, on peut être tenté de voir dans ce rythme une forme de souffle qui, dans le cas des textes sacrés, prend une dimension spirituelle. Ce n’est pas la position de Meschonnic, mais une prolongation possible.

Il serait donc tentant de voir le rythme comme le souffle qui fait qu’un discours est habité. Dans le cas particulier des textes sacrés, on peut difficilement, me semble-t-il, éviter de faire le lien entre le rythme et le Verbe. En somme, dans un texte sacré, le rythme serait le souffle divin qui anime le texte.

Il est probable que Meschonnic réfuterait cette allégation personnelle, puisqu’il n’avait pas, à ma connaissance, de perspective spirituelle dans son discours théorique, mais, pour ma part, je conçois difficilement que l’on accorde tant d’importance à la restitution du rythme du texte sacré hébreu, si l’on n’a pas la conviction intime que ce souffle a toute son importance.

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Trop souvent, le rythme est le parent pauvre de l’étude littéraire. Il est la dimension du texte qui passe à la trappe. L’apport d’Henri Meschonnic est d’avoir remis cette dimension sur le devant de la scène, en montrant qu’il ne s’agit pas d’un aspect du texte parmi tant d’autres, mais bien de la force motrice qui anime le texte. Le rythme est la marque d’un sujet agissant. En revenant sur l’étymologie du mot et sur les travaux de Benveniste, Meschonnic fait du rythme la forme d’un flux, une organisation du mouvant, une force vitale.

Pour ma part, il me semble fécond d’associer ce rhythmos, issu du verbe rhein grec, aux notions d’âme et d’esprit qui, elles aussi, parlent de souffle, de flux, de respiration. Pour moi, le rythme, c’est le souffle qui anime un texte, c’est la marque de la voix d’un auteur. C’est pourquoi l’étude du rythme a-t-elle été un aspect majeur de ma thèse de doctorat consacrée au poète contemporain Jean-Michel Maulpoix, où cette notion se retrouve au centre de la troisième et dernière partie de mon travail. Et, lorsque l’on parle du rythme de la Bible, ou de n’importe quel texte auquel les Hommes accordent une dimension sacrée, il me semble — mais c’est une interprétation personnelle et non la position de Meschonnic — que le rythme peut alors être perçu comme l’incarnation du souffle divin, du furor divinus, du Verbe.

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Bibliographie

  • BONHOMME Béatrice et SYMINGTON Micéala (dirs.), Le rythme dans la poésie et les arts. Interrogation philosophique et réalité artistique, Paris, Honoré Champion, coll. «Colloques, congrès et conférences sur la Littérature comparée», n˚ 9, 2005.
  • BORDAS Éric (dir.), « Rythme de la prose », Semen, Revue de sémio-linguistique des textes et discours [en ligne], n°16, 2003, Besançon, coll. « Annales Littéraires de lřUniversité de Franche-Comté », URL : http//semen.revues.org/667 (consulté le 11 janvier 2013).
  • DESSONS Gérard et MESCHONNIC Henri, Traité du rythme, des vers et des proses, Paris, Dunod, 1998.
  • GROSSI Gabriel, La Basse continue dans l’œuvre poétique de Jean-Michel Maulpoix, Thèse de doctorat sous la direction de Béatrice Bonhomme, Université de Nice, 2015.
  • SNAUWAERT Maïté, « Le rythme critique d’Henri Meschonnic », Acta fabula, vol. 13, n° 6, « En rythme », Juillet-Août 2012, DOI : https://10.58282/acta.7129.
  • REY Alain (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992, réimpression mise à jour de 2006, trois volumes.


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Un commentaire sur « Le rythme : force, flux et souffle du poème »

  1. « [Il est] une puissance vitale qui déborde tous les domaines et les traverse. Cette puissance, c’est le Rythme, plus profond que la vision, l’audition, etc. […] L’ultime, c’est donc le rapport du rythme avec la sensation, qui met dans chaque sensation les niveaux et les domaines par lesquelles elle passe. Et ce rythme parcourt un tableau comme il parcourt une musique. C’est diastole-systole : le monde qui me prend moi-même en se fermant sur mol, le moi qui s’ouvre au monde, et l’ouvre lui-même. »
    G. Deleuze, Francis Bacon :
    logique de la sensation (1981), I, p. 31.

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