La guerre de l’identité : implications philosophiques

Roman fresco of a woman picking flowers surrounded by floral plants

Le débat est vif, pour ne pas dire violent, notamment sur les réseaux sociaux. Il s’agit là, sans doute, d’un des plus importants débats de société du moment, un des points les plus clivants, parce qu’il touche à des façons de penser installées depuis des siècles. Je veux parler du débat sur la transidentité et sa difficile acceptation dans l’opinion publique, alors même que les personnes concernées ne cherchent rien d’autre que d’être reconnues pour ce qu’elles se sentent être profondément. Or, ce que je trouve intéressant dans ce débat, c’est qu’il est éminemment philosophique. En effet, il interroge la notion d’identité.

Vous me connaissez, on ne va pas apporter de l’eau au moulin des polémiques. Mon but est précisément de remplacer l’insulte par l’écoute, le rejet par la réflexion, le préjugé par l’argumentation. Et de montrer que, derrière ce débat en apparence stérile, il y a des questionnements philosophiques essentiels.

Quand une personne transgenre affirme son identité de genre, elle définit une identité psychologique, un ressenti intérieur, une conviction intime. Quand une personne transphobe refuse de prendre en compte ce ressenti, elle fait appel à une identité biologique, physiologique, déterminée par la présence de caractéristiques corporelles réelles ou supposées. On tourne vite au dialogue de sourds, ou à la foire d’empoigne, alors qu’en vérité les deux personnes ne parlent pas de la même chose. On éviterait, me semble t-il, bien des tensions, si on admettait, une fois pour toutes, que notre identité est complexe, plurielle, et qu’elle a notamment une composante psychologique et une composante physiologique.

L’identité : génotype, phénotype et psychologie

Il y a d’abord l’identité génétique : la longue molécule d’ADN, enroulée dans chacune de nos cellules, porte une information sous la forme de bases azotées. La paire de chromosomes XX entraîne un sexe féminin, la paire XY entraîne un sexe masculin. Mais il faut savoir que, suite à des erreurs génétiques lors de la méiose ou de la mitose, on peut avoir des chromosomes sexuels excédentaires. Il y a des personnes avec des chromosomes X excédentaires (XXY, XXXY, XXXXY, XXYY), qui sont des garçons infertiles. La présence d’un chromosome Y excédentaire existe aussi, mais n’engendre pas de troubles, si ce n’est une taille plus grande. Les femmes XXX sont souvent non diagnostiquées, car cette différence génétique n’entraîne pas de troubles. La quadrisomie XXXX existe aussi, plus problématique. On voit donc que, sur le plan génétique, les choses ne sont pas toujours binaires.

Mais les gènes ne sont que la recette de cuisine. De l’information génétique à son expression, il y a parfois tout un monde. Il y a donc aussi l’identité phénotypique. Le phénotype, ce sont les traits observables d’un organisme. Il y a les caractères sexuels primaires, à savoir la présence d’organes reproducteurs mâles (pénis, testicules) ou femelles (vulve, oraires). Et les caractères secondaires : pilosité, mue de la voix, seins, forme des hanches, répartition de la masse graisseuse, etc. Là encore, il n’y a pas toujours une flèche directe entre génotype et phénotype. La plupart du temps, les individus XX deviennent des filles, et les individus XY deviennent des garçons. Mais ce n’est pas toujours vrai. Des facteurs développementaux peuvent entraîner une expression phénotypique qui ne correspond pas au sexe chromosomique. Il existe ainsi différentes formes d’intersexuation.

Enfin, il y a l’identité psychologique, autrement dit le ressenti intérieur de la personne, ce que l’on appelle le genre. Dans la très grande majorité des cas, le genre est en adéquation avec le sexe, de sorte qu’on ne pense pas à distinguer les deux notions. Les personnes transgenres évoquent un ressenti profond, un genre psychologique différent de leur expression sexuelle physiologique.

Le débat concerne alors la hiérarchie des identités. Les personnes transgenres veulent être genrées selon leur genre psychologique, tandis que les personnes transphobes leur refusent ce droit. Finalement, le débat porte sur la prévalence d’une identité sur l’autre. Qu’est-ce qui est le plus important, le physiologique ou le psychologique ? Et c’est là que ça devient intéressant, parce qu’on entre dans la philo. Qu’est-ce que l’identité ?

L’identité entre stabilité et changement

L’identité, c’est ce qui fait que je suis moi et pas quelqu’un d’autre. À première vue, l’identité a l’air d’être quelque chose de stable, de pérenne. Les mots « identité » et « identique » sont de la même famille. En apparence, nous aurions une identité univoque, stable, claire, pérenne. Il me semble que c’est bien ainsi que l’on a envisagé les choses, pendant très longtemps. Mais cette façon de voir les choses ne résiste pas à un examen philosophique.

Depuis Héraclite, on sait que tout coule (panta rhei), que jamais la même eau ne passe à nouveau sous un pont, que la réalité est changeante. En ce qui concerne l’identité, nous changeons, nous évoluons, aussi bien physiquement que psychologiquement. Y a-t’il vraiment quelque chose de permanent en nous que l’on appellerait l’identité ? Ou bien faut-il concevoir l’identité comme en perpétuelle construction, comme un processus plutôt qu’un état, comme une définition toujours provisoire ?

N’est-il pas juste de dire que nous n’avons pas une mais plusieurs identités, toutes changeantes, et qui se recombinent à chaque instant pour faire de moi ce que je suis à un instant t ? N’est-il pas juste de dire que nous ne répondrons pas toujours de la même manière à la question « Qui es-tu » ?

L’identité entre permanence et changement selon Paul Ricœur

Paul Ricœur nous donne des éléments de réponse dans son ouvrage majeur Soi-même comme un autre (1990), en prolongement des réflexions déjà développées dans la trilogie Temps et récit (1983-1985). Ricœur y distingue l’identité-idem (la mêmeté) et l’identité-ipse (l’ipséité).

La première désigne ce qui demeure relativement identique au fil du temps : les caractéristiques stables qui permettent de reconnaître un individu comme étant le même. La seconde renvoie à la capacité du sujet à se maintenir lui-même à travers les changements, non par la permanence de ses propriétés, mais par la continuité de son existence, de ses engagements et de sa parole.

Une personne peut ainsi évoluer profondément sans cesser d’être elle-même. Pour Ricœur, l’identité personnelle ne repose donc ni sur une essence immuable ni sur une succession d’états sans lien, mais sur une identité narrative : c’est en racontant sa vie et en donnant une cohérence à son histoire que le sujet articule permanence et transformation. Cette conception permet de penser ensemble la stabilité nécessaire à la reconnaissance de soi et la capacité de devenir autre au cours de l’existence.

Identité interne, identité externe

Il me semble que le débat actuel sur la transidentité met en lumière deux aspects de l’identité : l’identité interne et l’identité externe. Et ces deux identités peuvent être en friction.

Les personnes trans disent en somme : « Je suis ce que je dis être ». Cette conception de l’identité est déclarative. Qui mieux que moi-même peut dire qui je suis ? Est-ce que je ne suis pas le mieux placé pour dire ce que je ressens profondément à l’intérieur ? Les personnes trans peinent à faire admettre cette identité interne, déclarative.

C’est que celle ci vient buter contre une autre identité, externe cette fois-ci : « Je suis ce que les autres disent que je suis ». Notre identité n’est pas seulement interne. Nous ne décidons pas totalement qui nous sommes. Ce sont aussi les autres qui nous définissent. L’identité, ce n’est pas seulement ce que je dis être, c’est aussi comment les autres me voient. Preuve en est que notre identité commence avant notre naissance, forgée par nos origines. Nous ne choisissons pas même notre nom, qui est un élément essentiel de notre identité.

L’identité comme processus transactionnel

Finalement, l’identité, ce serait le jeu entre ces deux dimensions internes. Elle résulterait d’un processus transactionnel, d’une négociation continuelle et toujours susceptible d’être renégociée, entre le désir d’une personne d’être reconnue pour ce qu’elle se sent être et le désir de la société de lui imposer une définition externe. En ce sens, l’identité est multiple, plurielle, mouvante, mais aussi polémique, agonistique. Dire « Je suis ceci ou cela », ce n’est pas seulement un constat, c’est aussi une revendication. L’identité se retrouve ainsi au croisement de l’éthique, de la politique, de l’ontologie, et de la biologie.

Malgré le fait que l’on utilise très souvent le verbe être pour parler d’identité, cette dernière serait moins un état stable que le résultat d’une négociation, d’une transaction entre le sujet (identité interne) et la société (identité externe), parfois même d’un combat. L’identité est donc un concept éminemment dialectique.

Pour Hegel, on n’a pas réellement de conscience de soi tant que l’on ne s’est pas confronté à l’autre. Le « je » se construit par la rencontre, la friction, la confrontation avec l’autre. On se définit par rapport à, en adéquation ou en opposition. La conscience de soi ne se forge pas dans la solitude, mais dans la rencontre. Elle n’existe véritablement que lorsqu’elle est reconnue par une autre conscience de soi.

Cette idée apparaît dans l’analyse hégélienne de la lutte pour la reconnaissance. Chaque conscience désire être reconnue comme libre et autonome. Mais cette reconnaissance ne peut être imposée unilatéralement : elle doit être accordée par autrui. La célèbre dialectique du maître et de l’esclave montre précisément l’échec d’une reconnaissance obtenue par la domination. Le maître reçoit l’obéissance de l’esclave, mais non une reconnaissance véritable, puisque celle-ci ne peut venir que d’un égal. Une identité pleinement constituée exige donc une reconnaissance réciproque.

L’identité entre essence, récit et reconnaissance

Au terme de cette réflexion, une conclusion s’impose : le débat contemporain sur l’identité ne peut être compris qu’à condition de reconnaître la coexistence de plusieurs conceptions philosophiques de ce que signifie « être soi-même ».

La première, héritée de la tradition classique, voit dans l’identité une essence : être une personne, c’est posséder certaines caractéristiques stables qui demeurent malgré le passage du temps. Cette approche insiste sur la permanence, la continuité et la nécessité de critères objectifs permettant de définir ce qu’est un être. Cette conception trouve des limites dans le fait que nous changeons, nous évoluons, tant physiquement qu’intérieurement, et que nous ne répondrons pas de la même manière à la question « Qui es-tu ? » selon les périodes de notre vie.

La deuxième, développée notamment par Paul Ricœur, envisage l’identité comme un récit. Nous ne sommes pas seulement ce que nous sommes ; nous sommes aussi l’histoire que nous construisons et racontons à partir de notre existence. Notre récit donne du sens à la succession des événements qui nous ont construits. Par le récit, nous transformons l’accidentel en destin. L’identité n’est plus une réalité figée mais une continuité dynamique, une manière de demeurer soi à travers le changement. C’est notre parole, notre construction narrative, qui crée l’identité.

La troisième, inspirée de Hegel, met l’accent sur la reconnaissance. Une identité ne se constitue jamais dans la solitude : elle se forme dans la relation à autrui, à travers le regard, les interactions, la confrontation et la reconnaissance mutuelle. Être quelqu’un, ce n’est pas seulement se définir soi-même ; c’est aussi être reconnu par les autres comme celui ou celle que l’on prétend être.

Peut-être l’erreur consiste-t-elle à vouloir réduire l’identité à l’une seule de ces dimensions. Une identité exclusivement fondée sur l’essence risque d’ignorer la capacité humaine à se transformer. Une identité réduite au récit personnel peut oublier les contraintes du réel et les cadres collectifs dans lesquels toute existence s’inscrit. Une identité pensée uniquement sous l’angle de la reconnaissance pourrait, quant à elle, devenir dépendante du regard d’autrui.

L’identité humaine apparaît ainsi comme une réalité complexe. Nous sommes à la fois un corps changeant, une psychologie en constante évolution, un récit que nous construisons pour donner du sens et une confrontation avec autrui. Loin de s’exclure, ces dimensions se complètent, mais cette complémentarité ne va pas de soi. Nous sommes à la fois ce que nous disons être et ce que les autres voient de nous, et ces définitions ne s’imbriquent pas toujours paisiblement l’une dans l’autre. C’est pour cela que je parle d’identité transactionnelle : notre identité résulte d’un compromis qui n’est jamais donné d’avance, mais qui se construit dans la confrontation à autrui. À nous, simplement, de faire en sorte que ce débat reste constructif.


La philosophie dans « Littérature Portes Ouvertes »

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