« C’est romantique ! »

Un baiser tendre et langoureux devant un coucher de soleil, une parure de lit recouverte de pétales de roses, des déclarations d’amour passionnées, des décisions folles prises par amour… Ces images font naître en nous la même expression : « C’est romantique ! » Voici donc qu’un terme technique d’histoire de l’art et de la littérature est entré dans le langage courant, et vient désigner des dîners aux chandelles, des week-ends à Venise, des demandes en mariage… Lorsque nous abordons le romantisme en littérature, c’est avec tout ce bagage de représentations initiales. Alors, qu’est-ce que le romantisme en littérature, et en quoi les représentations populaires ont-elles raison ou tort ?

Quand on recherche « romantique » dans un moteur de recherche d’images, on tombe sur des photos d’amants qui s’embrassent devant la tour Eiffel, ou qui se tiennent la main devant le clair de lune, ou encore qui s’avancent en tenue de mariés dans un décor idyllique… Tels sont, en effet, les stéréotypes véhiculés par le mot « romantisme » dans le langage courant et familier. Cela n’a, finalement, pas grand-chose à voir avec le romantisme au sens littéraire de ce terme. Cela nécessite bien quelques éclaircissements.

1. Le romantisme n’est pas mièvre

Alfred de Musset (Wikipédia)

Une différence entre le romantisme au sens littéraire de ce mot et l’acception courante de ce terme, c’est que, dans la vie de tous les jours, on emploie ce mot pour désigner des petites attentions charmantes et galantes, autrement dit des choses légères, badines, sans gravité. Dans la représentation populaire, le romantisme a quelque chose d’un peu mièvre. Or, le romantisme, au sens littéraire de ce mot, n’a rien de gnangnan.

Il faut lire le chef d’œuvre du romantisme français qu’est Lorenzaccio de Musset. Cette pièce de théâtre est selon moi le romantisme à son plus parfait aboutissement (à un point tel, d’ailleurs, qu’elle dépasse sans doute le romantisme tant elle le pousse à son paroxysme). Parue en 1834, la pièce n’a été créée sur scène qu’en 1896, soit la même année qu’Ubu Roi, tant elle était difficile à représenter.

Le personnage central de Lorenzo est un parangon de héros romantique, et il n’est pas fleur-bleue ou naïvement sentimental. C’est au contraire un personnage torturé, en proie au doute, à des sentiments complexes. Loin de correspondre au gendre idéal, il est le bras droit et le compagnon de débauche du Duc Alexandre. Il a en lui une certaine noirceur qui fait partie de son romantisme même. Mais il reste épris d’idéal, et il accepte de noircir à jamais son âme en tuant le Duc, si c ela permet de libérer Florence de la tyrannie.

Citons cette tirade extrêmement célèbre, d’une beauté sublime, où Lorenzo explique pourquoi il cherche à tuer le Duc, alors même qu’il doute que cet assassinat permette d’instaurer un meilleur régime :

Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno ? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette, (Il frappe sa poitrine.) il n’en sorte aucun son ? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je m’arrache le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu ? [...]

2. Le romantisme n’est pas apolitique

Alphonse de Lamartine (Wikipédia)

Dans l’acception courante et populaire, sont romantiques les couchers de soleil, les dîners aux chandelles, les sérénades à la fenêtre… Vous trouverez sans peine des publicités pour des week-ends touristiques qualifiés d’ « escapades romantiques ». Bref, le mot est employé dans un contexte d’amour et de séduction, comme si, au fond, cela ne concernait que des choses légères. Or, au sens littéraire, le romantisme n’est pas un genre qui ne parle que d’histoires tendres et badines, bien au contraire. Le romantisme au sens littéraire n’a pas du tout cette dimension légère et apolitique qu’a le mot dans son acception courante.

J’aurais pu, pour le montrer, choisir à nouveau Lorenzaccio, dont l’essentiel de l’intrigue est d’ordre politique, et non sentimental. Lorenzo lui-même, bien sûr, mais aussi le duc Alexandre, les républicains Philippe et Pierre Strozzi, l’intrigante marquise Cibo qui veut « gouverner Florence en gouvernant le duc »… Tous les personnages agissent sur le plan politique, et cette histoire censée se dérouler pendant la Renaissance italienne fait écho avec l’actualité de l’époque de Musset (les années 1830).

On peut aussi rappeler que les grands romantiques français ont cherché à avoir un rôle politique, et à peser dans les débats de leur temps. Victor Hugo s’est vivement opposé au régime de Napoléon III, qu’il appelait « Napoléon le Petit », comme je l’ai rappelé récemment en commentant l’un de ses poèmes. Dans Le dernier jour d’un condamné, il milite explicitement contre la peine de mort.

Rappelons également qu’Alphonse de Lamartine a bien failli être président de la République. Suite à la Révolution de 1848 qui met fin à la monarchie, la Deuxième République est proclamée, et des élections organisées, qui sont les premières à avoir lieu au suffrage universel masculin. Alphonse de Lamartine, alors député, a joué un grand rôle dans la révolution et dans le gouvernement provisoire qui a suivi. Il promouvait des idéaux de liberté, l’abolition de l’esclavage et la progression de la démocratie. Ce sera finalement Louis-Napoléon Bonaparte qui remportera les élections, et l’on sait que ce nouveau président ne tardera pas à transformer le régime en Second Empire.

Voici l’extrait d’un discours de Lamartine, où il revient sur la révolution de 1848 (avant de souhaiter, un peu plus loin, que le drapeau de la France reste le drapeau tricolore) :

« Eh quoi ! citoyens, leur dit-il, si on vous avait dit, il y a trois jours, que vous auriez renversé le trône, détruit l’oligarchie, obtenu le suffrage universel au nom du titre d’homme, conquis tous les droits du citoyen, fondé enfin la république ! cette république, le rêve lointain de ceux même qui sentaient son nom caché dans les derniers replis de leur conscience comme un crime ! Et quelle république ? Non plus une république comme celle de la Grèce ou de Rome, renfermant des aristocrates et des plébéiens, des maîtres et des esclaves ! Non pas une république comme les républiques aristocratiques des temps modernes, renfermant des citoyens et des prolétaires, des grands et des petits devant la loi, un peuple et un patriciat ; mais une république égalitaire où il n’y a plus ni aristocratie, ni oligarchie, ni grands, ni petits, ni praticiens, ni plébéiens, ni maîtres, ni ilotes devant la loi ; où il n’y a qu’un seul peuple composé de l’universalité des citoyens, et où le droit et le pouvoir public ne se composent que du droit et du vote de chaque individu dont la nation est formée, venant se résumer en un seul pouvoir collectif appelé le gouvernement de la république et retournant en lois, en institutions populaires, en bienfaits à ce peuple d'où il est émané.

« Si l’on vous avait dit tout cela il y a trois jours, vous auriez refusé de le croire ! Trois jours ? auriez-vous dit ; il faut trois siècles pour accomplir une œuvre pareille au profit de l’humanité.

Vous trouverez l’intégralité de ce discours sur Wikisource.

On voit ainsi combien le romantisme n’est pas seulement lié à l’amour, et ne raconte pas seulement des histoires à l’eau de rose. Il y a toute une dimension politique du romantisme, dans laquelle on peut voir un idéalisme progressiste, une volonté de voir les idéaux de la Révolution française s’incarner enfin dans la réalité, un désir de mettre fin aux injustices et aux inégalités.

3. Le romantisme n’est pas la sensiblerie

Charles Nodier (Wikipédia)

Les personnes qui ne connaîtraient que l’acception courante et populaire du mot « romantisme » pourraient lui associer des notions de sensiblerie, de sentimentalisme excessif. Les romantiques ne parleraient que de situations idylliques, et ne raconteraient que des histoires à l’eau de rose. C’est un total contre-sens.

Le romantisme littéraire promeut certes des sentiments exaltés, mais ceux-ci sont généralement complexes ou tourmentés, si bien que l’on est très loin de l’idylle à l’eau de rose. Les histoires d’amour finissent mal, en général, chez les Romantiques, à l’instar de Roméo et Juliette de Shakespeare, où les deux amants se donnent successivement la mort.

Il faut surtout parler du « romantisme noir », et rappeler que le fantastique, la fantasy, l’histoire d’horreur sont des enfants du romantisme. Les nouvelles fantastiques d’Edgar Allan Poe, le Frankenstein de Mary Shelley, s’inscrivent dans ce goût pour le mystère et le surnaturel.

Au XIXe siècle, les Romantiques, qui souhaitent sortir des voies bien sages du classicisme, redécouvrent le Moyen-Âge et ses œuvres moins formatées. Le XIXe siècle recrée un Moyen-Âge fantasmé, en explorant son folklore, en redécouvrant ses légendes, ses contes, ses fées, ses sorcières…

Il faut lire La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée, nouvelle fantastique où une statue semble prendre vie. Je me souviens aussi avoir étudié en khâgne un extrait de Smarra ou les démons de la nuit de Charles Nodier, une nouvelle fantastique, aux frontières du rêve et du réel, qui plonge le lecteur dans un univers de cauchemars et de terreurs nocturnes. Nous sommes très loin du roman à l’eau de rose !

*

Le fait que le mot « romantique » existe dans le langage familier peut être source de malentendus. Dans la vie de tous les jours, nous employons ce mot pour qualifier des couchers de soleil, des repas aux chandelles, des week-ends en amoureux… Le romantisme littéraire est bien éloigné de ces clichés. Il ne traite pas uniquement de romances sentimentales, et peut au contraire évoquer une grande diversité de sujets, y compris des sujets très sérieux, politiques, ou des histoires d’horreur aux antipodes du roman à l’eau de rose. Le terme « romantique » est souvent associé à des situations heureuses et idéalisées, alors que le romantisme littéraire est souvent très sombre et mélancolique, à l’instar du personnage de Lorenzaccio. Le romantisme littéraire n’a rien de mièvre ni de kitsch. Loin de n’être que des idéalistes déconnectés de la réalité, les écrivains romantiques, comme Victor Hugo ou Alphonse de Lamartine, se sont profondément engagés dans les débats de leur temps, et ont voulu peser en politique. Le romantisme littéraire englobe une grande variété de thèmes et de styles, et s’est manifesté à travers des romans, des poèmes, des pièces de théâtre, mais aussi des œuvres musicales et picturales, dans l’Europe toute entière. Loin d’être uniforme et monolithique, il ne correspond absolument pas à ce cliché de faiblesse émotionnelle que le mot revêt dans le langage populaire. Qu’on se le tienne pour dit !

Cet article fait partie de la rubrique « Explorations littéraires », qui entend vous faire voyager dans l’histoire littéraire, vous faire redécouvrir des œuvres du passé et mieux vous faire comprendre notre littérature.

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