Que penser de la déclaration d’Emmanuel Macron sur l’épicentre du français ?

En voyage en Afrique, le Président de la République Emmanuel Macron a eu une phrase qui a fait beaucoup réagir : « L’épicentre de la langue française ne se trouve pas sur les quais de Seine, mais dans le bassin du fleuve Congo ». Que penser de cette affirmation ?

Il était prévisible qu’une telle affirmation fasse polémique, dans le climat actuel de crispation du dialogue public sur tout ce qui touche à des questions d’identité. Peut-on vraiment, en une phrase, déplacer le coeur d’une langue ? Il me paraît essentiel de dépassionner le débat, et de s’y intéresser plus objectivement.

La vitalité de la langue française

Selon les modes de calcul, la langue française est la quatrième, la sixième ou la neuvième plus parlée dans le monde. Avec 396 millions de locuteurs (estimation haute), le français est véritablement une langue dynamique, bien davantage parlée à l’étranger qu’à l’intérieur de l’Hexagone.

Le Président de la République parle plus spécifiquement du bassin du fleuve Congo, qui effectivement réunit de nombreux pays dont le français est la langue officielle. Les journalistes du Figaro ont fait le calcul : lorsque l’on comptabilise les locuteurs francophones de ces régions, on trouve 77 millions de personnes, alors qu’il n’y a que 66 millions de personnes qui parlent français en France. Et le Figaro rappelle que ce chiffre est en augmentation, et que les prévisions mondiales évoquent 500 millions de francophones dans le monde en 2050.

« L’épicentre » du français

En indiquant que « l’épicentre » du français s’est déplacé de la Seine au Congo, Emmanuel Macron appuie sur un point sensible. Le choix du terme « d’épicentre », emprunté à la sismologie, est malheureux, d’autant plus dans une phrase qui oppose les « quais de Seine » et le « bassin du Congo ». La tournure de la phrase donne l’impression que le Président de la République française situe le coeur battant de la langue française en dehors du pays dont il est le représentant élu, ce qui est tout de même embêtant. Or, il n’y a rien d’anti-français à reconnaître une réalité linguistique objective : le français n’est pas parlé qu’à Paris.

Il y avait moyen de tourner la phrase autrement. La vitalité de la langue française en dehors de nos frontières n’enlève rien aux francophones de France. Il n’y a pas lieu d’opposer la Seine et le Congo. Je trouve qu’il est intéressant et enrichissant culturellement que notre langue s’épanouisse en plusieurs lieux. Nous, Français de France, ne sommes pas les propriétaires exclusifs de notre langue. Le français, nous le partageons avec de nombreux peuples et cultures. Et c’est très bien ainsi.

Quand on donne un bien matériel à quelqu’un d’autre, on n’a plus ce bien matériel et c’est désormais l’autre qui en a la pleine jouissance. Mais quand on partage une connaissance, une idée, une langue, une culture, on ne cesse pas de la posséder en la communicant aux autres. C’est du tout bénéfice. Aussi ne devons-nous pas avoir peur de partager notre langue, bien au contraire.

En somme, la langue française n’a pas un « épicentre », mais plusieurs foyers. On peut donc valoriser les diverses expressions de la francophonie sans pour autant déprécier le français de France.

Bien plus qu’un simple héritage colonial

Le français est bel et bien une langue vivante. Son aire géographique, bien plus large que le territoire national, résulte d’une histoire douloureuse, celle de la colonisation.

Les peuples anciennement colonisés auraient pu rejeter la langue française. Cela n’a pas été le cas. Ils se la sont appropriée. La langue française continue de vivre dans ces pays où elle n’est plus seulement un héritage colonial. Elle appartient à tous ceux qui la parlent et qui la font vivre. La littérature de langue française prospère aujourd’hui à Dakar, Port-au-Prince, Montréal, Alger, Antananarivo, et bien d’autres lieux encore. Je ne parlerais pas d’épicentres mais de foyers d’où la langue française rayonne.

Dans ces pays, disais-je, la langue française n’est pas seulement un héritage colonial. Très tôt, des écrivains, des poètes, des intellectuels issus de ces espaces se saisissent du français pour en faire autre chose. Aujourd’hui, le français fait partie de la culture de ces pays, souvent en association avec d’autres langues. C’est indéniablement une richesse.

Une richesse qui reste méconnue

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai très peu entendu parler de la francophonie durant mes études. J’ai découvert Aimé Césaire à l’Université, dans le cadre d’un cours d’agrégation en littérature comparée, et avec lui Damas, Senghor… J’ai découvert James Noël,  poète haïtien, et Marc-Alexandre Oho Bambe, poète camerounais, grâce aux Journées Poët Poët.

J’ai passé le Bac en 2004. Depuis, les choses ont probablement un peu évolué. Mais il me semble que l’enseignement de la littérature française pourrait davantage s’ouvrir à la francophonie. Cela n’enlève rien aux grands auteurs canoniques, au contraire. Pourquoi ne lirait-on pas à l’école François Cheng, Alain Mabanckou, Vénus Khoury-Ghata, Tchikaya U Tam’si, Léopold Sédar Senghor ?

Vous le savez, je défends l’idée d’une « littérature portes ouvertes ». Ce n’est pas seulement le titre d’un site internet : c’est une conception de la littérature. Celle-ci est trop souvent muséifiée alors qu’elle devrait s’ouvrir à toutes sortes de publics. En particulier, concernant le sujet qui nous préoccupe aujourd’hui, je pense que la littérature française est la littérature de langue française, où qu’elle soit produite.

Salut à tous les francophones !

L’indignation qu’a suscitée la phrase d’Emmanuel Macron témoigne d’une certaine difficulté française à penser la réalité linguistique du français en dehors de son association avec la Nation. Il est vrai que la langue française est l’un des ciments de la nation française. Depuis des siècles, l’histoire politique française s’est construite autour d’un idéal d’unification linguistique : une langue commune, un État centralisé, une culture nationale forte.

Aujourd’hui, le français se parle, s’écrit et se réinvente dans des réalités culturelles bien plus vastes que celles de la seule France. Le français appartient à tous ceux qui le parlent : aux Français donc, mais aussi aux Belges, aux Suisses, aux Québécois, aux Antillais, aux Africains… Il n’y a pas de copyright sur la langue française. Cela ne nous enlève rien à nous, Français hexagonaux. Bien au contraire. C’est une richesse partagée.

Alors, j’ai envie de terminer en saluant fraternellement tous ceux qui, où qu’ils se trouvent sur la planète, parlent français. Et vous, chers lecteurs, d’où me lisez-vous ? N’hésitez pas à nous laisser un bonjour amical dans l’espace des commentaires !

Sources


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2 commentaires sur « Que penser de la déclaration d’Emmanuel Macron sur l’épicentre du français ? »

  1. Bonjour. Tout d’abord, je voulais signaler qu’il est un peu étrange de ne pas avoir rencontré d’auteur francophone non français au cours d’une scolarité secondaire qui s’est achevée en 2004. Mais pas impensable. J’ai enseigné le français à partir de 1982, et la possibilité de proposer aux élèves des textes d’auteurs francophones existait déjà bel et bien. Mais il est vrai que, en vertu de la liberté pédagogique et des principes de probabilité, on peut imaginer une traversée de sept ans de collège et lycée sans rencontrer de tels auteurs.
    Ensuite, je voudrais exprimer une désapprobation attristée face à la déclaration : « je pense que la littérature française est la littérature de langue française ». Non Gabriel, la littérature française inclut aussi un autre continent, éclaté et que certains voudraient voir englouti, immense mais invisibilisé, vivant mais menacé, méprisé mais résilient. Je veux parler du continent des langues dites régionales. Leur destin est malheureusement aux mains de cet « État centralisé », dont l' »idéal d’unification linguistique » est un idéal destructeur. Et là où, en effet, une « langue commune », respectueuse des autres langues du territoire dans un esprit de convivialité, aurait suffi, cet État centralisé a voulu une langue unique, prétendument supérieure, excluant tout autre facette de nos identités qui sont pourtant multiples.
    Il est significatif que n’ayez même pas pensé à ces langues en écrivant cet article : le travail d’anéantissement, souhaité par exemple par l’abbé Grégoire lorsque naissait la République française, prouve ainsi son efficacité. Faire en sorte que tout cela (ces dizaines de langues, ces cultures, cette diversité fertile et ouverte) soit oublié, nul et non avenu.
    Je vous suggère de prendre connaissance du livre que le collectif dont je suis le coordonnateur a récemment publié. Florilangues. Un livre soutenu par Amin Maalouf, qui vous donnera un aperçu de ces autres littératures françaises. Françaises, oui, puisque créées par des citoyens français, et sur les terres de France, continentales ou ultramarines ; à moins d’un reniement de la part de la France.
    Et je suis à votre disposition pour en parler davantage, sur vos pages.

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    1. En tant que Niçois, je suis très attaché aux langues régionales, mais je ne suis pas sûr que ces langues soient « françaises ». Ces langues ont chacune leur histoire propre, leur culture propre, et c’est précisément pour cela qu’elles ne plaisent pas aux esprits jacobins. C’est encore plus visible pour les langues très éloignées linguistiquement du français comme le basque, le breton ou l’alsacien. Nice ne s’est incorporée qu’en 1860 à la République française. La langue niçoise rappelle une identité provençale, savoyarde mais non française. Les langues régionales sont très importantes, mais elles ne sont pas des variantes locales du français : ce sont des langues à part entière. Pour moi, il est très important de les étudier, car elles sont un trésor culturel. Mais elles ne font pas partie, pour moi, de la « littérature française ». Elles font partie, aujourd’hu, de la Républiquefrançais, oui.

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