Elle était femme. Elle était Noire. Elle était Américaine. Elle était Lesbienne. Surtout, elle était poète. Tout cela, dans un XXe siècle, aux États-Unis comme ailleurs, profondément structuré par des traditions racistes, sexistes et homophobes. En France, l’œuvre d’Audre Lorde est restée longtemps peu visible en dehors des cercles militants et universitaires, malgré la force avec laquelle elle interroge encore aujourd’hui nos manières de penser le langage, le corps et la justice. À l’occasion de la Journée mondiale de la visibilité lesbienne, je consacre cet article à cette voix majeure de la poésie du XXe siècle.
Des Journées Poët Poët à l’étude universitaire
Lors du colloque universitaire consacré aux Journées Poët Poët que j’ai co-dirigé avec Béatrice Bonhomme en décembre dernier, la chercheuse Sandrine Montin est intervenue pour retracer la genèse d’un programme de recherche consacré à Audre Lorde.
Tout à commencé avec l’inscription d’un film au cinéma de Beaulieu au programme des Journées Poët Poët. Ce film était consacré notamment aux dernières années de la vie d’Audre Lorde et à son périple berlinois, où elle fut accueillie comme une figure intellectuelle majeure dans un contexte européen encore peu familier de la pensée féministe noire américaine. On y voit notamment la poétesse dialoguer avec des jeunes générations, dans une transmission très directe de la parole poétique comme outil de conscience.
À partir de là, une idée simple émerge : lire ses poèmes à voix haute pendant le festival, en marge de la projection du film. Mais très vite, un constat surprend les organisateurs : si ses essais et ses textes en prose sont accessibles en français, sa poésie, elle, demeure largement non traduite. Or chez Lorde, la poésie n’est pas un genre secondaire : elle est le cœur même de sa pensée.
De ce manque naît une dynamique collective. Un projet de traduction est lancé au sein du laboratoire CTEL (devenu aujourd’hui CTELA) à l’Université de Nice, avec la constitution du collectif de traducteur·rice·s « Cételle ». Ce qui devait être un travail ponctuel pour un festival devient progressivement une entreprise au long cours. Peu à peu, la nécessité de rendre cette poésie disponible dans sa complexité et sa matérialité s’impose.
Le travail de traduction s’est étendu sur cinq années et a abouti à une anthologie intitulée Contre-chant. Sandrine Montin a détaillé une méthodologie fondée sur une pratique résolument collective : alternance de traductions individuelles, confrontations en groupe, réunions fréquentes, réécritures successives. Cette méthode engage une véritable éthique du traduire, où l’auteur n’est jamais seul face au texte : il s’agit d’accepter la friction des voix, la perte partielle de sa propre proposition, et l’enrichissement par l’altérité des interprétations. Traduire Audre Lorde devient ainsi une expérience politique autant que philologique et littéraire.

Qui était Audre Lorde ?
Née en 1934 à Harlem de parents originaires des Caraïbes, Audre Lorde grandit dans une Amérique encore profondément ségréguée. Très tôt, elle éprouve la langue comme un lieu de résistance. Adolescente, elle écrit déjà de la poésie et publie dans le journal de son lycée, où elle réunit un petit groupe de jeunes filles passionnées de poésie — une sorte de cercle littéraire informel qu’elle décrit parfois comme un « gang de poétesses ».
En rupture avec son milieu familial, elle quitte très jeune le foyer, à 17 ans. Elle enchaîne ensuite les petits emplois, tout en poursuivant ses études et en travaillant comme bibliothécaire. Ce métier joue un rôle décisif : il lui permet non seulement de vivre, mais aussi de penser l’accès au savoir comme enjeu politique. Dans les bibliothèques où elle travaille, elle veille notamment à mettre à disposition des enfants noirs des livres dans lesquels ils peuvent se reconnaître — geste simple, mais profondément subversif dans le contexte de l’époque.
Elle publie son premier recueil, The First Cities, en 1968. La reconnaissance vient progressivement, notamment à travers des résidences dans des universités historiquement noires du sud des États-Unis, où elle enseigne et développe une réflexion sur la poésie comme espace de transformation sociale.
Installée à New York, elle devient une figure importante des mouvements féministes et afro-américains, tout en développant une pensée très singulière, qui refuse les séparations rigides entre lutte contre le racisme, sexisme, classisme et homophobie. Chez elle, ces dimensions ne s’additionnent pas : elles s’entrelacent.
Mère de deux enfants, issus d’une relation avec un homme blanc, elle revendique également sa place de femme lesbienne dans une société qui invisibilise ou marginalise cette identité. Elle refuse toute hiérarchisation des combats, et forge une pensée de l’intersection des oppressions avant même que le terme ne se stabilise dans le vocabulaire académique.
« La poésie n’est pas un luxe » (A. Lorde)
En 1977, lors de la conférence devenue célèbre « Poetry Is Not a Luxury », elle affirme que la poésie n’est pas un ornement ni un supplément esthétique, mais une nécessité vitale. La poésie, pour elle, est une forme de connaissance incarnée : elle permet de nommer ce qui n’a pas encore de langage, et donc de rendre pensable ce qui était jusque-là tu.
Grâce à la poésie, l’expérience sensible devient langage, le langage devient idée, l’idée devient compréhension, la compréhension peut devenir action. La poésie est donc un mouvement de passage : du chaos intérieur vers des formes partageables et pensables. Réhabilitant le corps après des siècles de cartésianisme qui avaient fait du « je pense » le fondement du « je suis », Audre Lorde insiste sur l’importance des sensations et des émotions. Les émotions ne sont pas naïves : elles deviennent, lorsqu’elles sont accueillies et travaillées, des espaces de pensée radicale et créative. Audre Lorde n’est pas loin de penser, comme Jean-Pierre Siméon, que « la poésie sauvera le monde ».
Grâce à la poésie qui nous remet au contact de nos émotions, on va pouvoir renverser les structures de domination en y posant un autre type de pouvoir : non pas l’asservissement d’autrui mais la capacité de sentir, de parler et d’agir. Cette puissance est commune aux femmes, aux personnes racisées, et plus largement à l’humanité. En somme, la poésie, comme l’art dans son ensemble, n’est pas séparée de la vie, ni du savoir, ni de la politique. Elle est un mode d’accès au réel, un outil de transformation, et un espace de relation.
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On n’écrit pas de nulle part. On écrit depuis un lieu, une époque, un corps. Audre Lorde apparaît dans un monde très ségrégué, au moment des luttes pour les droits humains. Elle est contemporaine de Martin Luther King ou de Rosa Parks. Elle a donc connu l’époque où les personnes noires ne pouvaient pas occuper les mêmes places de bus que les Blancs. L’époque où les femmes n’avaient pas le droit de travailler sans l’accord de leur mari. L’époque où l’amour entre personnes de même sexe était vu comme une dépravation, un péché, ou une maladie mentale. Audre Lorde était tout à la fois : Noire, femme, lesbienne. Ses mots nous aident à penser cette réalité-là. Aujourd’hui, en 2026, le combat est loin d’être terminé.
Image d’en-tête générée par IA : il ne s’agit pas du portrait d’Audre Lorde, mais d’une création autour des idées de lesbianisme et d’identité noire. Je voulais une représentation de femme forte, digne, profonde.
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