Je viens de lire un article paru dans Le Café Pédagogique qui fustige l’agrégation. Pour son auteur, Claude Lelièvre, historien de l’éducation, pourtant lui-même agrégé de philosophie, ce concours a de nombreux défauts. Je voudrais, quant à moi, le défendre.
Les défauts de l’agrégation selon Claude Lelièvre
Les critiques que Claude Lelièvre adresse à l’agrégation tiennent d’abord à l’écart manifeste entre les compétences qu’elle évalue et celles qu’exige concrètement l’exercice du métier enseignant. Les épreuves, en particulier orales, relèveraient d’une forme d’artificialité institutionnelle : le candidat y déploie un discours savant, élaboré devant un aréopage de spécialistes, sans commune mesure avec les conditions réelles d’une leçon face à des élèves.
À cela s’ajoute l’absence quasi totale de prise en compte de la didactique, de la pédagogie, voire de la pratique effective de l’enseignement, comme si le concours faisait abstraction de sa finalité professionnelle. Enfin, Claude Lelièvre inscrit cette logique dans une généalogie plus longue, en soulignant le caractère foncièrement élitiste d’un concours né au XVIIIe siècle, c’est-à-dire antérieurement aux idéaux républicains d’égalité, et dont la fonction première serait moins de former des enseignants que de consacrer une excellence académique.
Ces critiques ne sont pas nouvelles. Elles ne sont pas sans fondement, si l’on ne considère que l’agrégation sous l’angle d’un concours de recrutement de professeurs de l’enseignement secondaire. Ce qu’elle est, mais ce à quoi elle ne saurait être réduite.
Supprimer ou réformer l’agrégation serait catastrophique
Claude Lelièvre n’appelle ni à une suppression, ni à une réforme de ce concours, mais c’est bien à cette idée qu’est conduit son lecteur, qui voit l’agrégation parée de tous les défauts. Or, supprimer l’agrégation, ou la réformer au point de la vider de sa substance, serait amputer la France de l’un des derniers bastions de la culture, de la réflexion et de l’intelligence.
Si l’on supprimait l’agrégation, cela serait une perte immense. Nulle part ailleurs, ou presque, l’on ne pousse des étudiants aussi loin dans l’étude d’une discipline. Nulle par ailleurs, on ne stimule autant leur culture, leur mémoire, leur esprit critique, leur réflexion. Ce qu’exige l’agrégation, ces compétences de très haut niveau qu’il faut atteindre pour l’obtenir, on ne les demande nulle part ailleurs. Pas même, d’ailleurs, dans le cadre des études doctorales, qui sont pourtant des études de plus haut grade universitaire, mais qui ont un tout autre but. L’agrégation est, en effet, l’un des rares dispositifs où l’on pousse encore des étudiants jusqu’aux limites de leur discipline — non dans la spécialisation étroite, mais dans la maîtrise large, profonde et articulée d’un champ de savoir.
L’exemple des lettres modernes
Prenons l’exemple de l’agrégation de lettres modernes. Sa dissertation de littérature française exige la connaissance approfondie d’œuvres variées, allant du Moyen-Âge à nos jours et puisant dans différents genres. Son épreuve de littérature comparée requiert également une culture élargie à la littérature étrangère, en incluant une dimension comparative tout aussi exigeante. L’agrégation exige en outre d’être capable de produire en quelques heures une réflexion inédite, stimulante et pertinente à propos de ces œuvres. Mais cela ne s’arrête pas aux deux dissertations. Il faut être en outre un fin grammairien, pour traiter de complexes questions de morphologie, de syntaxe, de lexicologie, de phonétique, de stylistique, et cela, tant sur les œuvres modernes que sur l’œuvre médiévale au programme. N’oublions pas non plus l’épreuve de version latine, qui n’est certes pas aussi difficile qu’à l’agrégation de lettres classiques, mais qui demande malgré tout un très sérieux niveau de latin. Et, pour finir, la version de langue vivante étrangère, qui ne peut se réussir sans un travail sérieux, régulier et approfondi.
Mais cela, ce ne sont que les écrits ! Les heureux admissibles devront en outre subir une épreuve de « leçon » où, après six heures de préparation, les étudiants devront tenir encore une heure devant un jury de spécialistes, pour défendre leur lecture de l’une des œuvres du programme. Ils devront aussi produire une explication de texte sur programme, afin de montrer leur capacité à analyser jusque dans le micro-détail un extrait d’une œuvre, et une explication de texte hors programme, afin de manifester l’étendue de leur culture et leur capacité à rendre compte en seulement une heure de n’importe quel texte de littérature. Sans oublier l’oral de littérature générale portant sur l’une des œuvres du programme de littérature comparée, où il s’agit alors d’étudier une œuvre de littérature étrangère. Et bien sûr, ces épreuves orales sont aussi l’occasion de manifester de l’éloquence, ce brio qui transforme un cours rigoureusement appris en une démonstration brillante.
Une formidable école de pensée
Il faut défendre l’agrégation, parce qu’elle est unique en son genre. Je ne crois pas, d’ailleurs, qu’il y en ait tellement d’équivalent à l’étranger. Le concours de l’agrégation ne peut être réussi sans manifester des compétences intellectuelles de très haut niveau, qui dépassent de très loin l’assimilation et la restitution d’une quantité impressionnante de connaissances, mais comprennent en outre la capacité à les convoquer à propos pour construire, en quelques heures seulement, une réflexion inédite, originale et pertinente. Le concours de l’agrégation est celui qui pousse le plus loin la maîtrise d’une discipline. Les agrégés sont ainsi les véritables gardiens de la culture française, dans toutes les disciplines : littérature, philosophie, histoire, mathématiques, sciences, etc.
Elitiste, oui, elle l’est, par définition, puisque seul un très petit nombre de candidats est finalement admis au sein du corps des agrégés. Mais ce n’est pas par je ne sais quel plaisir sadique d’exclure ou de cultiver un entre-soi. L’élitisme est la simple conséquence de l’exigence. Il n’est pas injuste si l’on donne à tous les moyens d’y prétendre (bourses d’étude, cours à distance, etc.).
Nous avons besoin des docteurs, pour leur capacité à créer de nouveaux savoirs à travers la recherche ; nous avons besoin des agrégés, pour leur maîtrise approfondie d’une discipline dans son ensemble ; nous avons besoin des certifiés, pour leur capacité de transposition didactique ; et nous avons besoin des professeurs des écoles, qui par leur polyvalence sont les seuls à avoir une vision globale, la plus proche de la vision humaniste de la culture. Il ne s’agit donc pas d’opposer les corps enseignants entre eux.
La défense d’un patrimoine immatériel
Si nous avons besoin de l’agrégation, c’est donc pour maintenir ce haut niveau de culture. La culture, c’est immatériel. Elle ne vit qu’à travers des êtres humains capables de l’incarner. S’il n’y a plus de gens qui ont ces capacités, la culture finit par mourir. C’est aussi simple que cela. Aussi, les enjeux de l’agrégation dépassent-ils de très loin la simple nécessité de mettre des professeurs devant des élèves. Cela va beaucoup plus loin que cela. Le véritable enjeu, c’est de faire en sorte que la haute culture intellectuelle française, dans tous les domaines, se transmette. Il est de notre devoir que les générations futures puissent avoir accès aux mêmes ressources intellectuelles que la nôtre. Derrière la question de l’agrégation, se trouve celle du maintien — ou non — de lieux où notre civilisation peut encore être comprise dans toute son épaisseur.
On comprend bien pourquoi l’agrégation est régulièrement menacée. Ce qu’elle porte, c’est quelque chose qui est absolument irréductible à du rentable, à de l’immédiatement utile, à du monnayable. Si l’agrégation venait à disparaître — ou à être vidée de sa substance, ce qui reviendrait au même –, c’est la capacité même de la France à maintenir vivante cette culture-là qui serait menacée. La perte serait irrémédiable.
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