Qui était Khatoun Salma Kershet, la poétesse libanaise tuée dans les bombardements ?

J’ai reçu il y a quelques jours, de la part d’amis poètes, cette photographie d’une dame comportant le texte suivant : « La poétesse libanaise Khatoun Salma et son époux Mohammad ont été tués dans un bombardement israélien qui a visé leur immeuble résidentiel à Beyrouth ». Qui était cette poétesse ? Je me suis renseigné. Enquête.

L’information lapidaire que j’ai reçue d’amis poètes

La victime d’un bombardement

D’abord, il faut préciser les choses, car cette information, telle qu’elle est présentée par cette image, peut prêter à confusion. La poétesse et son mari n’ont pas été intentionnellement assassinés, il s’agit d’une conséquence d’un bombardement qui ne les visait pas personnellement. Khatoun Salma n’est pas morte parce que poète. Elle fait partie des 350 victimes du bombardement qui a eu lieu le 8 avril 2026. Leila Aad et Zeina Kovacs, dans un article publié le 10 avril sur Médiapart, parlent d’un « mercredi noir ».

Il est intolérable que les êtres humains, au XXIe siècle, soient encore primitifs au point de se faire la guerre. Que des civils qui n’ont rien demandé à personne soient des victimes collatérales de la guerre. Que des armées envoient des bombes sur des villes et déciment aveuglement des populations qui ne souhaitent rien d’autre que de vivre en paix.

Le billet de blog de Pascal Maillard

Dans un billet de blog hébergé par Médiapart et publié le 12 avril 2026, Pascal Maillard revient sur les « visages des massacres » qui ont eu lieu au Liban. Il insiste sur un désastre qui est à la fois « humanitaire », « écologique, patrimonial et culturel », dans la mesure où ont été visés, en Iran et au Liban, des sites historiques, des universités, des quartiers résidentiels entiers.

Pascal Maillard cherche donc à mettre des « visages » sur les victimes du bombardement de Beyrouth. Il affirme que cette poétesse était « célèbre ». Il la présente brièvement aux côtés d’autres « visages », dont plusieurs journalistes, un médecin, des étudiants, etc. La poétesse est nommée Khatoun Salma Kershet (et non plus seulement « Khatoun Salma » comme dans l’image que j’ai reçue). Pascal Maillard traduit en fait un article du site « Resumen Latinoamericano » selon lequel elle est l’autrice d’un recueil intitulée Les derniers reclus de la lune :

Dans son recueil de poésie, Les Derniers Reclus de la Lune, son écriture fragmentée, riche en métaphores et en symboles, cherchait à saisir l’insaisissable : la douleur, l’absence, l’impossibilité de construire la plénitude au milieu du chaos.

L’article du journal « L’Orient le jour »

Pascal Maillard invite également à consulter un article du journal L’Orient le jour, qui se présente comme « le seul quotidien libanais d’expression française ». Cet article égrène des portraits de victimes du « massacre du 8 avril », qui sont tous des civils, des gens ordinaires. Je vous préviens : la lecture de cet article est insoutenable, car l’on voit de nombreuses photos de gens souriants de tous âges, accompagnées de brèves indications biographiques qui humanisent ces victimes de l’horreur guerrière. Ce qu’il faut retenir, c’est que cet article évoque bien la mort d’une poétesse, mais celle-ci est nommée cette fois-ci Hatun Kchreit. Cependant, ce n’est peut-être qu’une transcription différente du même nom.

Impression d’écran de l’article de « L’Orient le jour »

Les deux photographies me paraissent représenter la même personne. Pour moi, Khatoun Salma Kershet et Hatun Kchreit sont la même personne orthographiée différemment. L’article du quotidien libanais donne la source de son information : un message posté sur Facebook par la sœur de la défunte présentée comme journaliste.

Si l’on suit le lien, on se trouve redirigé sur une page Facebook rédigée en arabe, dont voici l’impression d’écran. On reconnaît la même photographie représentant une femme et son mari.

Impression d’écran d’une publication Facebook annonçant le décès de la poétesse

La traduction automatisée de ce post ne nous apprend pas grand-chose de plus, si ce n’est que la personne est bien nommée Khatoun :

« Khatun Tayiba, la poète sophistiquée, éduquée n’était pas seulement ta sœur, elle était ton amie, ta mère, ta compagne, et l’amie de nous tous, nous sommes tes amis. »

Voici la phrase traduite cette fois-ci par Chat-GPT :

« La douce et noble Khatoun, la poétesse cultivée, n’était pas seulement ta sœur : elle était ton amie, ta mère, ta compagne de route — et l’amie de nous tous, tes amis. »

À ce stade de l’enquête, nous ne savons pas grand-chose encore de la poétesse. Je cherche en particulier des livres qu’elle aurait écrits, des poèmes qu’elle aurait publiés et auxquels je pourrais renvoyer pour lui rendre hommage, comme je l’avais fait pour Renée Good, la poétesse tuée par la police de l’immigration américaine.

Le journal « Arab News »

Le journal Arab News, en anglais, évoque lui aussi le décès de la poétesse, cette fois-ci sous le nom de Khatoun Salma, parmi d’autres noms de personnalités fauchées par les bombardements. Il nous apporte d’autres informations en citant des témoignages de proches. Voici le texte original du paragraphe qui nous intéresse, et sa traduction automatisée par l’IA.

The gentle poet

In the Tallet Al-Khayyat neighborhood of Beirut, poet Khatoun Salma died at home alongside her husband on Wednesday evening. Writer and publisher Rasha Al-Amir mourned Khatoun in a social media post as “the gentle poet, the doting mother, the proud grandmother and the friend who died yesterday with her husband Mohammad under the rubble.” Theatre director and playwright Yehya Jaber recalled evenings spent with the couple on their balcony. “We used to stitch memories together, recite poetry, remember our city of Tyre and love the capital, Beirut.” He mourned her saying, “with its sharp scissors, the warplane cut down a poet of delicate Arabic.”

Source : Poet, broadcaster, volunteer: lives ended by Israeli strikes on Lebanon | Arab News

La poétesse douce

Dans le quartier de Tallet el-Khayyat à Beyrouth, la poétesse Khatoun Salma est morte chez elle aux côtés de son mari mercredi soir. L’écrivaine et éditrice Rasha Al-Amir lui a rendu hommage sur les réseaux sociaux comme à « la poétesse douce, la mère attentionnée, la grand-mère fière et l’amie qui est morte hier avec son mari Mohammad sous les décombres ». Le metteur en scène et dramaturge Yehya Jaber s’est souvenu des soirées passées avec le couple sur leur balcon. « Nous cousions ensemble nos souvenirs, récitions des poèmes, nous souvenions de notre ville de Tyr et aimions la capitale, Beyrouth. » Il a déploré sa disparition en disant : « Avec ses ciseaux acérés, l’avion de guerre a fauché une poétesse d’un arabe délicat. »

Selon Chat-GPT, l’écrivaine et éditrice Rasha Al-Amir (qui rend cet hommage cité par Arab News) est beaucoup plus connue que Khatoun Salma elle-même. Elle est une éditrice influente, une écrivaine reconnue, ce qui donne du poids à cet hommage.

Des sources antérieures aux bombardements ?

Pour l’instant, je reste sur ma faim : toutes les publications trouvées ne sont que des relais de l’annonce de la mort de la poétesse dans les bombardements, lesquelles n’apportent que très peu d’informations sur qui était Khatoun Salma, sa vie et son œuvre.

J’ai donc demandé au moteur de recherche Google de chercher des informations antérieures au mois d’avril 2026, en variant les orthographes du nom (Khatoun Salma, Khatoun Salma Kershet, Hatun Kchreit…). Les réponses proposées correspondent à des messages publiés sur des réseaux sociaux, soit sans lien avec la poétesse, soit évoquant simplement sa mort dans des termes quasiment semblables à ceux déjà relevés. J’ai également cherché avec « Les Derniers Reclus de la Lune », qui serait le titre de l’un de ses recueils. Sans succès.

J’ai donc décidé de poser la question à Chat-GPT, qui, lui, peut faire des recherches dans toutes les langues. Il apparaît que « Khatoun Salma reste une figure peu documentée dans les circuits littéraires internationaux, ce qui explique que son nom ne soit pas immédiatement identifiable comme celui d’une grande voix canonique ».

Le compte LinkedIN de la poétesse

Chat-GPT a retrouvé le compte LinkedIN de la poétesse, qui est évidemment en langue arabe, et que j’ai fait traduire par l’IA. On apprend que la poétesse libanaise travaillait comme employée indépendante, était liée à l’American University of Beirut, parlait arabe, français, anglais et italien. Chat-GPT ajoute :

Son profil mentionne des publications de recueils de poésie :
► “آخر نزلاء القمر” (Les derniers pensionnaires de la lune)
Publié chez Dar Al Jadeed (janvier 2012)
Présenté comme un recueil de poésie arabe moderne
► “عانقت إمرأة تنتظر” (J’ai enlacé une femme qui attend)
Publié chez Dar Al Jadeed (juin 2009)
Également présenté comme poésie moderne
Le profil LinkedIN de Khatoun Salma Krisht

Les publications de Khatoun Salma

Ce compte LinkedIN nous permet d’avoir quelques informations sur les publications de Khatoun Salma. Deux recueils sont mentionnés, et surtout, des liens sont indiqués vers des sites qui recensent ces publications :

Impression d’écran du compte LinkedIN de Khatoun Salma

Le premier lien renvoie vers un article critique publié par le magazine « Laha », et qui commente le recueil Les derniers pensionnaires de la Lune. Incapable de lire l’arabe, j’ai demandé à Chat-GPT de me dire ce qu’il nous apprenait de la poétesse. Voici ce qu’il en ressort :

Le site de la revue Laha présente Khatoun Salma comme une poétesse contemporaine, auteure du recueil Les derniers pensionnaires de la lune (Dar Al Jadeed, 2012), composé de six poèmes, et propose une lecture critique de son écriture. Celle-ci est décrite comme une poésie qui ne se comprend que dans sa globalité, où les mots dépassent leurs significations habituelles et où l’abstrait devient concret et inversement, dans une forme d’expression qui s’adresse davantage à l’âme qu’à la raison. Le texte insiste sur un profond sentiment d’étrangeté et d’exil intérieur, lié à un détachement du monde environnant et à une forte sensation de solitude. La poétesse cherche un ailleurs symbolique, qu’elle trouve dans la lune, conçue comme un espace alternatif et refuge pour les rêves et les idéaux, en opposition à un monde matériel jugé aliénant. L’article met également en avant une tension centrale entre une âme tournée vers cet univers lunaire et un corps enraciné dans la réalité terrestre, marqué par l’errance, les déplacements et la communication difficile avec autrui, ce qui engendre une fracture intérieure dont la poésie devient la trace et la cicatrice.

Résumé fourni par Chat-GPT
Article de départ : خاتون سلمى في ‘آخر نزلاء القمر’… | مجلة لها

Nous avons ensuite un article du blog « mariekossaifi ». Cette autre lecture du recueil insiste non plus sur la dimension onirique, mais tout au contraire sur le réalisme et le courage d’une mère. Voici la façon dont Chat-GPT résume en français cet article en arabe :

L’article présente le recueil Les derniers pensionnaires de la lune de Khatoun Salma comme une poésie du déplacement et du voyage, centrée sur les thèmes de l’exil, des aéroports, des valises et de la vie familiale en transit. La poétesse y transforme les scènes du quotidien — déplacements, attente du mari, présence des enfants, fatigue physique — en matière poétique dense, faite de questions suspendues et d’images intenses. Le texte souligne une écriture marquée par la tension entre mobilité et désir de stabilité, entre errance et besoin de foyer, où la figure maternelle et conjugale occupe une place importante. Dans ce contexte, les autres personnages apparaissent souvent en arrière-plan, tandis que la voix poétique se concentre sur l’expérience intérieure de la voyageuse, ses douleurs, son épuisement et sa tentative de transformer cette vie fragmentée en poésie.

Résumé fourni par Chat-GPT
Texte de départ : http://mariekossaifi.blogspot.com/2012/02/blog-post_17.html

Enfin, le site « aljarida.com » présente lui aussi une recension du recueil, également en arabe, dont voici un résumé en français :

L’article analyse le recueil Les derniers pensionnaires de la lune de Khatoun Salma comme une écriture profondément symbolique centrée sur la solitude, l’exil intérieur et la fragmentation du moi, où les lieux multiples mentionnés (villes américaines notamment) n’effacent pas l’idée d’un espace unique et intérieur, la « lune », véritable territoire poétique de la douleur et de la conscience. La poétesse y explore une identité instable, traversée de questions sur le langage, le sujet et l’adresse, tout en transformant la douleur en matière poétique à travers des images d’enfance blessée, de migration, de vent et de dédoublement du soi. Le texte souligne aussi une tension constante entre errance et désir d’ancrage, entre amour et impossibilité de l’atteindre, ainsi qu’une dimension parfois critique et symbolique touchant au religieux et au politique. Malgré cette fragmentation et cette errance existentielle, la poésie de Salma est présentée comme une tentative de recomposer le monde intérieur et de faire de la solitude une forme d’expression poétique cohérente, ouverte et suggestive.

Résumé fourni par Chat-GPT
Texte de départ : https://www.aljarida.com/articles/1462189947959878800

Un poème de Khatoun Salma

Je trouve qu’il n’y a pas de meilleure façon de rendre hommage à cette poétesse victime de la guerre que de publier ici l’un de ses poèmes. Les trois recensions que j’ai parcourues ne citent qu’assez peu les poèmes, en ne proposant que des citations assez brèves, généralement tronquées, et non des poèmes entiers. C’est la première recension évoquée qui cite le plus abondamment les poèmes. Ne parlant pas arabe, il s’agit ici, bien évidemment, de traductions automatisées. Je vous prie de bien vouloir excuser cela, je sais bien que ce n’est pas idéal, mais je pense que cela peut donner une idée de ce qu’écrivait Khatoun Salma. Vous pourrez accéder au texte original sur le site de la revue Laha.

« Sur la paille d’une chaise déchirée
dans l’ouverture de l’exil et de son ombre
là-bas
une larme brune
avec un hameçon de panique
pêche son dialogue avec le ciel »

« Dans son jardin
le néant
équivaut à toutes les choses
équation de ce matin
alourdi de nuages
et d’amis étrangers
dans leurs yeux ce qui ne fut jamais mien »

« Je compte les chaises vides
il n’y a pas de place pour l’âme dans ce désir fragile
un printemps qui s’effondre
j’essuie mon visage avec les restes du vert
peut-être reviendrai-je à nouveau »

« Je me cherche
où suis-je ? un pays où les renards sourient
et où les oiseaux croient être libres »

« Loup de l’illusion médiane
son ciel s’est retourné
avez-vous vu la fleur de l’âme
courir dans les couloirs des aéroports ? »

« Vêtue de moi-même
j’apprends à vivre
mon poème est une cicatrice de papier
une chambre isolée
pour les derniers pensionnaires de la lune »

[Traduction française, générée par IA, des citations des poèmes de Khatoun Salma insérées dans l'article de la revue Laha]

*

Ce que j’ai appris de Khatoun Salma, en définitive, au terme de cette enquête, c’est qu’elle était une poétesse libanaise, à la fois mère et grand-mère. Présentée comme « une poétesse délicate », elle était appréciée de l’écrivaine et éditrice Rasha Al-Amir et du dramaturge Yehya Jaber, qui évoque des souvenirs à la fois à Tyr et à Beyrouth. Editée chez Dal Al Jadeed, elle a publié au moins deux recueils, dont Les derniers pensionnaires de la lune, qui a visiblement connu un certain succès puisqu’il a été recensé par trois sites Internet différents, qui font d’ailleurs trois lectures très différentes du même livre. La première recension insiste sur la dimension onirique du recueil, la seconde évoque le courage d’une mère en attente de stabilité, le troisième évoque la géographie intérieure de la poétesse qui se révèle plus importante que la mention de lieux réels. Je suis heureux d’avoir pu, grâce à cette enquête, avoir pu rendre hommage à cette poétesse en mettant en avant, non pas seulement sa mort tragique, mais aussi ce qu’elle écrivait de son vivant.

Bibliographie


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