Né à Alger en 1944, Arnaud Villani a longtemps enseigné à Nice, comme professeur de philosophie en classes préparatoires au Lycée Masséna, avant de profiter de sa retraite pour se consacrer à l’écriture dans le Gard. Il est l’auteur de nombreux ouvrages de philosophie. Un colloque, dont les actes viennent de paraître, a été consacré à sa pensée à l’Université de Nice.

Sous le titre Arnaud Villani, du symbole à la pensée-mouvement, aux éditions des Presses Universitaires de Perpignan, Béatrice Bonhomme, Elsa Grasso et Jonathan Pollock réunissent dix-huit contributions qui donnent, chacune, à voir différents aspects de la pensée et de l’œuvre du philosophe. L’ouvrage de 273 pages est complété par une précieuse bibliographie des œuvres d’Arnaud Villani. Un tel ouvrage se lit à la fois comme un hommage, mais aussi comme une introduction à la pensée dense, stimulante et résolument actuelle du philosophe niçois.
Poésie, littérature et philosophie
Dès la préface, Béatrice Bonhomme, professeure de littérature française des XXe et XXIe siècles à l’Université de Nice, défend l’idée que poésie et philosophie ne seraient pas deux disciplines distinctes, mais bien deux faces d’une même pièce, incarnées en la personne d’Arnaud Villani, titulaire de deux agrégations, celle de philosophie et celle de lettres classiques, et qui n’a jamais vraiment voulu choisir entre les deux domaines. Avec le temps, ce qui n’était au départ qu’une indécision est devenu une façon de penser et d’être-au-monde, et c’est ainsi que s’est constituée la pensée d’Arnaud Villani. La philosophie d’Arnaud Villani s’incarne dans sa poésie, où le concept ne domine pas le sensible mais s’y fond.
Aussi Arnaud Villani a-t-il été profondément inspiré, non pas par un philosophe, mais par un écrivain, en la personne de Franz Kafka, comme le montre dans son article Maryse Jacob, professeure d’allemand en classes préparatoires et chercheuse au sein de la Faculté des Lettres de la Sorbonne. Cette contribution montre avec précision comment Arnaud Villani fait de Kafka un interlocuteur philosophique majeur. L’étude éclaire la place centrale des thèmes de la chute, du possible, du choix et de l’immanence dans sa pensée, tout en mettant en évidence l’influence de Kierkegaard, Heidegger et Deleuze. Son principal mérite est de révéler la cohérence philosophique d’une lecture de Kafka conçue comme expérience existentielle et créatrice plutôt que comme simple méditation sur l’absurde.
Signe de l’importance de la littérature pour Arnaud Villani, plusieurs contributions s’intéressent à sa poésie et à son « œuvre écopoétique ». Ainsi Emma Curty s’intéresse-t-elle aux « limites et mouvements des corps dans l’œuvre écopoétique d’Arnaud Villani ». Quant à Vincent Martel, il étudie « la matière dans la poésie d’Arnaud Villani ».
une « pensée-mouvement » qui refuse de figer les concepts
Jean-Pierre Marcos, normalien, agrégé, docteur en philosophie et en psychopathologie clinique, tente de caractériser la « pensée-mouvement » d’Arnaud Villani comme une pensée où l’acte de penser n’est pas un parcours préétabli mais un déplacement transformateur, dans lequel le sujet est engagé et modifié par ce qu’il pense. Cette dynamique s’appuie sur une logique de l’« entre-deux » : mots et choses sont pensés dans leur relation, contre toute séparation binaire, chaque réalité étant définie par un tissu d’interdépendances plutôt que par des essences isolées. Elle s’oppose ainsi à la pensée-concept, accusée de figer le réel en abstractions qui substituent aux singularités vécues des catégories générales, produisant un effet de «mensonge» par perte de présence.

Parler implique néanmoins une tension irréductible : tout mot manque la chose qu’il désigne et introduit une généralité nécessaire mais toujours incomplète, de sorte que la communication repose sur un écart constitutif entre les expériences individuelles. Cet écart est redoublé par le fait que les mots portent des images et souvenirs différents selon les sujets, ce qui rend la compréhension toujours partielle, bien que des effets de résonance et de rencontre demeurent possibles. De même, le rapport entre visible et dicible reste structurellement disjoint, même si la poésie et certaines attentions du regard tentent d’en approcher le « commun » sans le résoudre.
Marcos montre toutefois, à partir de la métaphore et de la langue concrète (comme le parler corse), que le langage peut aussi rester fidèle au singulier en opérant des transferts sensibles plutôt qu’en passant par l’abstraction. En somme, la critique de l’abstraction se nuance: la « soustraction » est à la fois inévitable et multiple, certaines formes étant destructrices, d’autres constitutives de la pensée elle-même. La pensée de Villani apparaît ainsi comme une dynamique où mots et choses ne s’opposent pas, mais s’ajustent dans un rapport vivant, faisant du langage non seulement un facteur de séparation, mais aussi une condition possible d’accès renouvelé au réel.
Philosophie, écologie et « écosophie »
Dès la préface de Béatrice Bonhomme, apparaît l’importance pour Arnaud Villani d’une pensée de la nature qui constitue une véritable « écosophie », une philosophie de l’écologie. C’est que l’agression de la nature par l’homme remonte à loin, dès la Préhistoire et la transformation du chasseur-cueilleur en éleveur-agriculteur. Dès lors, la pensée occidentale a fourni des justifications philosophiques à cette agression. Dès Platon, « la raison gouverne ». L’idée cartésienne de « se rendre comme maître et possesseur de la nature », mal comprise, a pu parfois être lue comme une justification de l’agression capitaliste de la nature. Si l’on n’y prend pas garde, la nature finit par n’être considérée que comme une ressource, comme un ensemble d’objets dont l’homme pourrait disposer à loisir, comme le simple décor inerte des activités humaines.
Arnaud Villani montre au contraire que l’on peut être-avec la nature. Qu’il n’y a pas la nature, d’un côté, et nous, d’un autre côté. Même si le monde culturel que nous avons bâti a tendance à nous le faire oublier, nous faisons partie de la nature, et cette dernière est indispensable à notre survie. La pensée poétique apparaît comme un remède possible. Il s’agit de « déconceptualiser » le langage, de l’« ensauvager », pour retrouver un rapport plus direct, moins abstrait, au vivant. Cette pensée rejoint une forme d’« écosophie », où le sujet humain n’est plus séparé de la nature mais pris dans un réseau de relations avec l’animal, le végétal, le minéral et le cosmos. Cette vision s’accompagne d’une réflexion sur le langage poétique lui-même : la poésie devient le lieu privilégié où s’exprime une pensée où l’affect et le percept priment sur le concept. Le monde y apparaît comme traversé de correspondances et d’« intensités », dans une expérience proche de l’enfance ou du mythe, où les frontières entre intérieur et extérieur s’effacent.
L’article d’Emma Curty, consacré à la poésie d’Arnaud Villani, montre bien cela. Celle-ci définit la poésie d’Arnaud Villani comme une poésie du mouvement généralisé. Tout est mouvement : les corps, les temps, la langue elle-même. La poésie ne décrit pas le monde : elle le met en circulation. Rien n’est stable, tout tremble, glisse, se transforme. Dans cet univers poétique, les limites, les frontières ne sont pas absentes, mais elles sont poreuses, extensibles, multiples, déplacées. Le corps est une interface pour aller à la rencontre de l’autre, de la nature. Loin de tout anthropocentrisme, la poésie d’Arnaud Villani s’inscrit en phase avec le vivant, humains, animaux, végétaux, minéraux, et le cosmos lui-même. La nature n’est pas un simple décor, mais un réseau de coexistences. Dans cette poésie, le « je » n’impose pas son ego, il se met au contraire en retrait, se laisse traverser par le monde.
Pour une autre lecture de la philosophie occidentale
Jonathan Pollock soutient que la pensée d’Arnaud Villani repose sur la conviction qu’il a existé, avant Platon et avant la domination de la rationalité occidentale, une autre manière d’habiter le monde : plus sensible, plus relationnelle, plus écologique, moins conquérante, moins fondée sur la séparation entre l’homme et la nature. Selon lui, Villani cherche à retrouver les traces de cette « pensée-attitude » ancienne, enfouie dans les mythes, les langues et les civilisations archaïques.
Pour le dire autrement, Arnaud Villani cherche à faire un autre récit de l’histoire de la pensée occidentale, un récit qui cesse de mettre en avant la dimension conquérante et agressive d’une prétendue rationalité qui ne conduit en réalité qu’à la guerre et à la destruction, et qui souligne au contraire d’autres éléments, moins souvent mis en évidence, et qui pourtant sont constitutifs d’une autre façon de penser l’histoire de la philosophie.
Aussi Jackson Pollock imagine-t-il Arnaud Villani sous les traits d’un « artiste minoen ». La conviction de Jackson Pollock est que la civilisation minoenne incarne l’idéal présocratique dont se prévaut Arnaud Villani, même si ce dernier ne fait pas, ou peu, allusion à cette civilisation dans ses écrits. En effet, cette civilisation était, selon Jackson Pollock, moins patriarcale, moins guerrière, moins séparée de la nature et moins rigide que notre société occidentale.
Hommage au prof de Khâgne
Parmi les contributions du volume, la mienne, à la différence des analyses strictement théoriques, adopte la forme d’un témoignage issu de l’expérience d’un ancien étudiant d’Arnaud Villani en classes préparatoires au lycée Masséna, à Nice. Ma contribution restitue la dimension pédagogique de la pensée du philosophe, en montrant comment les grandes orientations de sa philosophie — pensée-mouvement, critique des dichotomies, attention au vivant — se sont d’abord incarnées dans une pratique d’enseignement. Je propose ainsi une médiation entre l’œuvre publiée et son origine vivante : la pensée de Villani apparaît ici non comme un système stabilisé, mais comme une dynamique en acte, transmise dans le geste même du cours. J’espère ainsi éclairer la genèse de certaines intuitions philosophiques majeures d’Arnaud Villani, dont la pensée nuancée, humaniste et symbolique m’a profondément marqué.
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Cette rapide lecture de Arnaud Villani, du symbole à la pensée-mouvement nécessiterait d’y revenir plus attentivement. J’ai tenu à en proposer une lecture qui soit digeste et accessible, aussi ai-je choisi quelques axes majeurs au détriment d’une lecture plus exhaustive qui eût tenu compte des dix-huit articles qui composent cet ouvrage collectif.
Au terme de cette lecture, se dessine moins un système philosophique clos qu’une constellation d’approches qui convergent vers une même intuition : celle d’une pensée qui refuse les séparations rigides entre les domaines, les êtres et les formes de discours. Qu’il s’agisse des analyses consacrées à la poésie, des lectures philosophiques des présocratiques, des réflexions écopoétiques ou des approches plus spéculatives, toutes contribuent à faire apparaître la cohérence souple d’une œuvre fondée sur le mouvement, la relation et le devenir.
Ce qui se dégage ainsi de l’ensemble est l’image d’une pensée profondément anti-dichotomique, cherchant à substituer aux oppositions traditionnelles (sujet/objet, nature/culture, raison/mythe) des logiques d’interaction et de continuité. La notion de « pensée-mouvement » apparaît alors comme le fil conducteur implicite de l’ouvrage, au croisement de la philosophie, de la poésie et d’une sensibilité écopoétique contemporaine.
Enfin, la diversité des contributions souligne la vitalité d’une œuvre qui ne se laisse pas réduire à une doctrine, mais qui se prolonge dans des pratiques de lecture, d’enseignement et d’écriture. C’est sans doute là que réside la force de ce volume : donner à voir une pensée en acte, toujours en train de se faire, et dont la fécondité tient précisément à cette ouverture constitutive.
Références de l’ouvrage
- Béatrice BONHOMME, Jonathan POLLOCK et Elsa GRASSO (dirs.), Arnaud Villani, du symbole à la pensée mouvement, Presses Universitaires de Perpignan, collection « Etudes », 2026. ISBN : 978-2-35412-503-5.

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